L’Histoire est vivante

L’Histoire est vivante : cette formule paradoxale me revient à l’esprit, périodiquement.

L’Histoire parle. L’Histoire explique. L’Histoire surprend.

L’Histoire est nominalement le royaume des morts, mais ce n’est pas si simple.

Le métier d’historien, le métier d’encyclopédiste, le métier d’archiviste m’ont toujours fasciné. Le métier des gens qui font vivre l’Histoire. Il parait qu’ils sont condamnés par le numérique — mais au fond, qui ne l’est pas ? Si cela advient, cela ne sera pas la moindre des tragédies du numérique. Ni le moindre de ses paradoxes : la gestion de la mémoire, des structures de mémoire, est la problématique de base en informatique — et les artefacts issus de l’informatique vont tuer la mémoire ?

Dans « Hypérion », Dan Simmons a inséré cette prophétie, sur l’avenir du numérique :

In the beginning was the Word. Then came the fucking word processor. Then came the thought processor. Then came the death of literature. And so it goes.

Oublions le numérique. Revenons à l’Histoire. L’Histoire est vivante.

Il y a un personnage d’archiviste, complètement inattendu, magnifique, sublime, cultivé, civilisé, stoïque, au cœur de « La Chute d’Hypérion ». Il cite un poème de Yeats sur la monde issu de la catastrophe de 1914 :

Things fall apart; the centre cannot hold;
Mere anarchy is loosed upon the world,
The blood-dimmed tide is loosed, and everywhere
The ceremony of innocence is drowned;
The best lack all conviction, while the worst
Are full of passionate intensity.

Rares sont les ouvrages où un archiviste ou un historien sont des personnages importants. Extrêmement rares sont les ouvrages comme « Le Nom de la Rose » où le personnage principal est une bibliothèque. Moins rares sont les ouvrages évoquant des cachettes où seraient enfouis des secrets d’Histoire, des secrets capables de faire voler en éclat des Empires, de remettre en question les fondements des Civilisations. Où l’enjeu est d’écrire ou de réécrire l’Histoire. De tels ouvrages peuvent être fort distrayants — j’ai beaucoup ri avec « Da Vinci Code », par exemple. C’est important de rire.

Comme l’écrit Jacobo Belbo dans « Le Pendule de Foucault » — ou plutôt Umberto Eco — en fait, son traducteur français Jean-Noël Schifano en 1990 :

Pourquoi écrire des romans ? Récrire l’Histoire. L’Histoire qu’ensuite tu deviens.

L’Histoire est vivante.

Dans son livre sur les plans allemands d’avant 1914 — et le mythe du Plan Schlieffen –, Terence Zuber décrit bien pourquoi certains éléments historiques ne remontent à la lumière que depuis la fin des années 1990s, soit huit décennies après la fin de la guerre de 1914. Pour résumer : les archives du IIème Reich n’ont pas été ouvertes aux historiens par la République de Weimar. Beaucoup de celles ayant survécu aux bombardements de la IIème Guerre Mondiale ont été saisies par les Soviétiques en 1945, et sont restées enfermées en URSS jusqu’en 1991. Certaines n’ont été restituées à la RFA, ou juste ouvertes aux chercheurs, qu’à partir de la décennie 1990. D’autres dorment peut-être encore. Ainsi Zuber et d’autres découvrent-ils depuis quelques années des éclairages parfois très surprenant sur des vérités communément admises jusque là. Le débat ne fait que commencer.

Dans les premières pages de « The Sleepwalkers », Christopher Clark donne d’autres arguments pour éclairer l’intérêt renouvelé pour les causes et circonstances de 1914. Par exemple, le regain d’intérêt pour les causes balkaniques de l’embrassement de 1914. Vu de 1960 ou de 1980, l’attentat de Sarajevo pouvait sembler avoit été juste un prétexte, presque une futilité, par-rapport aux événements qui ont suivi. Typiquement, dans « The Guns of August », publié en 1962, Barbara Tuchman évacue l’attentat en une phrase. C’est que, vu de 1960 ou de 1980, le monde était stable. Stabilisé. Les conflits balkaniques étaient du passé. Les passions nationalistes étaient réservées aux terrains de football. Et puis est venue la décennie 1990 : Izetbegovic, Tudjman, Milosevic, Karadzic, Mladic, et bien d’autres. Vu de 2000 ou de 2014, on regarde avec moins de condescendance les tourments balkaniques d’avant 1914, qu’on ne l’aurait fait vu de 1970 ou de 1980.

L’Histoire est vivante.

A l’issue de l’émission « L’Esprit Public » en date du 20 avril 2014, Jean-Louis Bourlanges a tenu à lire un passage de Chesterton :

La tradition n’est pas autre chose que la démocratie étendue à travers le temps. La tradition signifie qu’on donne un bulletin de vote à la plus obscure des classes : nos ancêtres. Elle est la démocratie des morts. La tradition refuse de se soumettre à l’oligarchie étroite et arrogante de ceux qui ne font rien de plus que se trouver en vie. Tous les démocrates protestent contre le fait que des gens soient disqualifiés par un accident : leur naissance. La tradition proteste contre le fait que des gens soient disqualifiés par un accident : leur mort. La démocratie nous demande de ne pas négliger l’opinion de quelqu’un de bien, même si c’est votre valet. La tradition nous demande de ne pas négliger l’opinion de quelqu’un de bien, même si c’est notre père. En tout cas, je n’arrive pas à séparer les deux idées, de démocratie et de tradition. Il me semble évident qu’il s’agit d’une seule et même idée.

Il y a certes des nuances entre Histoire et tradition, mais elles n’entrent pas dans mon propos présent.

L’Histoire est vivante.

Peut-être l’Histoire parait-elle d’autant plus vivante que ma vie à moi, mon quotidien, me parait paradoxalement mort, ou presque mort, enfermé, contraint. Effet de contraste. Effet de paradoxe. Les paradoxes d’aujourd’hui sont les préjugés de demain. Certes, mon quotidien n’est apparemment pas mort — travail, famille, trajets, tâches ménagères, parfois un peu de temps libre –, mais les apparences sont parfois trompeuses.

Deux mots me sont venus à l’esprit il y a quelque temps : surdéterminé et hyperstatique. Surdéterminé, c’est du vocabulaire de sociologie, il se peut que le concept soit plus subtil que je ne crois. Hyperstatique, c’est du vocabulaire de mécanique, et je n’ai aucune doute sur le concept. L’idée est la même. Une idée d’immobilité, une idée de contrainte, de blocage, d’enfermement. Plus rien ne peut bougé. Tout est verrouillé. Tout est sous contrôle. Au mieux, on tourne en rond. Plus de surprise. Plus de nouveauté. Plus de progrès. Plus d’espoir. Plus de vie.

Belbo encore :

Seul un mauvais Démiurge nous donne l’impression d’être bon.

Mais si le Plan cosmique n’existait pas ?

Quelle farce, vivre en exil quand personne ne t’y a envoyé. Et en exil d’un endroit qui n’existe pas.

L’Histoire, elle, est vivante.

Bonne nuit.

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