La vie est une prison

Billet écrit en temps contraint

La vie est une prison.

J’arrive souvent à cette conclusion.

Essayons de développer.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Ça veut dire qu’on n’est que ce qu’on est. On n’en sort pas. On ne peut pas sortir de ce qu’on est. On s’enferme tout seul, plus sûrement que quiconque ne pourrait nous enfermer. A tort ou à raison, on s’est enfermé, on nous a peut-être aidé — éduqué, invité, incité, piégé — ou pas, à nous enfermer — peu importe ! On est enfermé, voilà tout.

Il ne faut pas se prendre pour ce qu’on n’est pas. Il ne faut pas se prendre pour ce qu’on ne peut pas être, ou ce qu’on ne peut plus être. Il ne faut pas regarder au-delà. Il ne faut pas regarder ailleurs. Ni dans le temps, ni dans l’espace, ni dans aucune direction. On a l’âge qu’on a. On n’a pas dix, quinze ou vingt ans de moins. On est ce qu’on est, et rien d’autre.

On est enfermé entre quelques lieux, toujours les mêmes, toujours les mêmes trajets d’un lieu à l’autre, on n’en sort pas, on n’en sort jamais, au début c’est parce que les occasions manquent, puis parce que le temps manque, et finalement on n’a même plus l’idée d’essayer de voir ailleurs. On n’y pense même plus. On tourne en rond. Jour après jour. Année après année.

On est enfermé dans ses choix, dans ses promesses, dans ses sacrifices. On ne peut pas en sortir. On sacrifie beaucoup de choses par dévouement, par abnégation, ou par amour, et puis on se rend compte qu’on ne peut pas s’arrêter. On ne peut pas laisser tomber, même quand il n’y a plus ni amour, ni chaleur, ni espérance. Continuer, on ne peut que continuer. On a le sens des responsabilités. On a la sens du devoir. On est enfermé. La vie est une prison.

Tous mes amis sont partis
Mon cœur a déménagé
Mes vacances c’est toujours Paris
Mes projets c’est continuer
Mes amours c’est inventé

On est enfermé dans son métier, dans son travail, dans la complexité, les spécificités et les routines d’un travail précis, on finit par faire corps avec son travail, et puis au final on se rend compte qu’on aurait du mal à faire autre chose, à se détacher, qu’on dépend plus du poste qu’il ne dépend de nous. On croyait que le moule allait prendre notre forme, et puis on réalise qu’on s’est coulé dans le moule. Qu’on ne ressemble plus à rien — qu’on ressemble juste au moule. C’est-à-dire à rien.

On est enfermé dans un personnage, une image, une série d’images, d’apparences, d’idées reçues, de réflexes, d’attendus, de présupposés, de souvenirs. Parce qu’on a un jour donné une certaine image, on a figé les attentes. Ce monde déteste les surprises. Ce monde nie l’existence des cygnes noirs. Ce monde ne veut que des gaussiennes. Alors pas de surprises. Prière de rester dans les clous. Prière de rester ce qu’on est supposé être.

On est enfermé avec ses démons, ses fantômes. Comme je l’ai improvisé l’autre soir, l’enfer, ce n’est pas les autres, c’est l’idée qu’on se fait des autres. Voir et revoir Inception. Voir et revoir Mal (mal !) dans Inception. On est enfermé avec ses cadavres, les cadavres qu’on cache dans ses placards. Ou, comme disait une chanson oubliée de Patricia Kaas :

Faudrait pouvoir jeter
Tous les mannequins d’osier
Du haut d’un grand pont
Ces fantômes oubliés
Ces ombres du passé
Qui nous espionnent

Faudrait pouvoir brûler
Les visages adorés
De notre enfance
Marcher d’un pas léger
Vers le soleil qui vient
En insouciance

Et les regarder passer
Sur la rivière gelée

On est enfermé dans son âge, dans sa classe d’âge, dans les étiquettes attachées à la classe d’âge, dans les contraintes et les responsabilités. On ne peut être rien d’autre. Il ne faut surtout pas se prendre pour plus jeune qu’on est. Ni pour plus âgé. On n’est que ce qu’on est. On doit avoir les attitudes de son âge. On ne peut pas voir quinze ans de moins. Il faut assumer ses années.

Je crois que Voltaire est l’auteur d’une formule ressemblant à :

Qui n’a pas l’esprit de son âge a tous les malheurs.

La vie est une prison.

Qu’est-ce qu’une prison ? Une privation de liberté. Un enfermement. Un étouffement.

Qu’est-ce qu’il y a derrière cette idée de prison ?

L’idée d’évasion ? Peut-être. Un jour. Ou jamais.

Mais surtout, certainement, forcément, l’idée qu’il y a une punition. Une condamnation. Si la vie est une prison, c’est pour punir. C’est pour expier.

Et derrière encore, forcément, l’idée qu’il y a eu faute. Qu’il y a quelque chose à expier. La cause de la cause est une faute. Un délit. Un crime. Une horreur. Une abomination. Quelque chose d’illicite, d’illégitime, d’inconvenant. Une tâche. Une souillure.

Si la vie est une prison, c’est qu’il y a eu un crime.

Ou alors c’est qu’il y a une erreur. Ça arrive les erreurs aussi.

J’en reviens encore au dernier texte de Jacopo Belbo :

Seul un mauvais Démiurge nous donne l’impression d’être bon.

Mais si le Plan cosmique n’existait pas ?

Quelle farce, vivre en exil quand personne ne t’y a envoyé. Et en exil d’un endroit qui n’existe pas.

Alors à défaut de crime, on recherchera un sortilège. Une malédiction. Un envoûtement. Un mauvais sort. Un signe du destin. Un destin. Une fatalité. Ou une éducation.

On naît toujours sous un signe erroné, et être dignement au monde veut dire corriger jour après jour son horoscope.

Je crois que l’on devient ce que notre père nous a enseigné dans les temps morts, quand il ne se souciait pas de nous éduquer. On se forme sur des déchets de sagesse.

La vie — ma vie est une prison.

Et, pire encore, n’ai-je pas déjà — inconsciemment, maladroitement, lentement mais sûrement — commencé à édifier la future prison de ma fille ?

Bonne nuit.

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