Abus de possessif

Billet écrit en temps contraint

Je vais développer une intuition. L’intuition d’une erreur. L’intuition que le possessif est une erreur.

Ça va être très court, je n’ai que très peu de temps ce soir. De temps pour écrire. De temps « pour moi ». De temps « à moi ».

Le point justement est là : qu’est-ce que le temps « à soi » ?

Peut-être l’erreur est-elle de raisonner en termes individuels.

En termes possessifs.

Une erreur induite par la langue — par sa grammaire, pas sa structure, qui inscrit très profondément la notion de possession.

Et aussi une erreur encouragée par l’époque — égoïste, individualiste, ingrate, cupide, possessive, exclusive, capitaliste, néolibérale, et j’en passe.

Peut-être l’erreur est-elle de raisonner en termes possessifs.

Ma vie. Pourquoi dire « ma » vie ? Le lien de possession réunit quoi à quoi ? Je n’ai pas le temps d’approfondir ce soir. Mais ne devrait-on pas plutôt dire, la vie que je mène, la vie que je vis, la vie dans laquelle je suis (enfermé), la vie dans laquelle je suis un passager, le corps dans lequel j’habite, le cerveau dans lequel je flotte ?

Mon temps. Pourquoi dire « mon » temps ? Mon temps à moi ? Mon temps « libre » ? Mon temps « contraint » ? Mon temps « partagé » ? « Mon temps » ? Quel est le lien de possession ? Moi et mon temps ? Moi et des minutes et des secondes ? Ne devrait-on pas réfléchir à des formulations plus pertinentes et incitant moins à raisonner comme propriétaire, rentier, égoïste, possessif, cupide, agressif, et j’en passe, et des bien pires ? Par exemple, du temps partagé avec d’autres personnes n’est-il pas du temps à moi aussi quand même ? Pourquoi devrait-il être plus à moins qu’à un autre ?

Mon enfant. Pourquoi chercher à savoir à qui appartient un enfant ? A sa famille, à sa culture, à l’Etat, que sais-je encore ? J’ai déjà traité ce mauvais sujet. Qui illustre aussi qu’on met du possessif là où on devrait essayer de s’en passer.

Mon … On dit — ou ne dit-on pas, je laisse le lecteur choisir : mon corps, ma peau, mon apparence, mon visage, mon image, mon chatmon personnage, mon univers, ma maison, mon jardin, ma voiture, mon terrain, mon espace vital, mon air, mon oxygène, ma place dans le monde, ma place au travail, ma place sur la terre, mes mètres cubes d’oxygène… pourquoi cherche-t-on sans cesse à mettre du possessif ? Mon, mon, mon … Moi, moi, moi … Nous respirons tous le même air, pourquoi mettre du possessif ?

N’y a-t-il pas un paradigme dissimulé mais bien actif, un paradigme de la possession, un idéal de propriétaire capitaliste et égoïste, la peur d’être rejeté sans rien, la peur de manquer ? Il faudrait creuser.

J’ai déjà cité ce paragraphe saisissant d’Emmanuel Carrère, évoquant Jean-Claude Romand, à son procès, face à son oncle réputé violent :

Ce qui se lisait à cet instant, c’était sa peur panique de la violence physique. Il avait choisi de vivre parmi des gens chez qui l’instinct de se battre s’est atrophié, mais chaque fois qu’il revenait dans son village il devait le sentir plus proche de la surface. Adolescent, il lisait dans les petits yeux bleu pâle de l’oncle Claude le mépris goguenard de l’homme qui habite sans façon son corps et sa place sur la terre pour le puceau qu’il était, toujours plongé dans ses livres.

Peut-être l’erreur est-elle de raisonner en termes possessifs.

Une erreur qui met le moi au mauvais endroit.

Peut-on l’éviter ?

Peut-on penser soi sans être possessif ?

Peut-on se contenter du temps, sans vouloir le posséder ?

Peut-on vivre sa vie, sans être obnubilé par la possession ?

Je n’en sais rien.

Bonne nuit.

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