Dans la fête de famille, personne ne vous entend crier

Billet écrit en temps contraint

Je viens d’enchaîner deux week-ends consécutifs dans des coins opposés de l’Hexagone, pour ce qu’il est convenu d’appeler des événements familiaux, des fêtes de famille, des occasions de revoir la famille, la belle-famille, des cousins, des cousines, et j’en passe. Quelques milliers de kilomètres, trop de nourritures, trop de boissons, trop de vidéos et de photos, trop d’alcool, trop de trop. Rien que du très banal en somme, dans la France contemporaine.

On se déplace plutôt facilement — sous condition de ressources, évidemment — dans la France contemporaine. Ce que j’ai vu des routes et des autoroutes est en bon état. Ce que j’ai vu des trains et des gares est en bon état. Ça marche bien. Ça va vite. C’est pratique. C’est plutôt propre. C’est efficient.

On lit pis que pendre dans toutes sortes de journaux sur l’état de ce pays, son endettement, sa décrépitude, sa décadence, sa panique morale, sa ruine économique et financière. Mais dans les échantillons que j’ai vus, il y a encore de beaux restes. Mais peut-être que mes échantillons ne sont pas représentatifs.

C’est le printemps, et il y a plutôt du beau temps partout, pas tout le temps ni tous les jours, mais assez pour se réjouir, assez pour prendre des couleurs, pour avoir bonne mine.

On lit beaucoup sur le désespoir de millions d’habitants de ce pays, c’est probablement bien réel, mais il y a encore des centaines de gens fort satisfaits de leur sort, confiants et placides, qui ne semblent avoir aucune raison de vouloir que quoi que ce soit ne change.

Mais peut-être que je n’ai vu que des apparences. Ou que ce dont rendent compte les journaux ne sont que des apparences.

Peut-être que tout n’est qu’apparences.

Je suis fatigué ce soir.

A quoi bon tous ces kilomètres ? On revient plus fatigué qu’on n’est parti. On revient comme on était. On emmène ses tourments et ses fantômes avec soi.

A quoi bon tous ces kilomètres ? A quoi bon faire bonne figure devant tous ces gens — au demeurant, presque tous très sympathiques, gais, conviviaux, de bonne humeur ? C’est la famille. J’ai vu des dizaines de personnes que je n’avais jamais vues, dont je n’ai finalement retenu ni le prénom, encore moins le nom, probablement pas le visage (je ne suis pas physionomiste), peut-être à peine la voix ou quelques impressions. J’ai revu des personnes que j’avais oubliées. J’ai aussi vu des gens que je vois plus souvent, certains avec un grand bonheur.

A quoi bon tous ces kilomètres ? Au moins, j’ai vu des gens. Ça change des noëls hyper-matérialistes qui me donnent la nausée.

J’ai beaucoup écouté. J’ai sûrement trop parlé, mais j’ai beaucoup écouté. Comme je l’ai déjà écrit, en vieillissant, je constate que le plus important — et le plus dur — ce n’est pas de parler, c’est d’écouter. Je n’écoute pas assez. Je n’apprends pas assez. Je ne suis pas assez attentif. Je ne suis pas assez curieux. J’ai fait des progrès, j’ai encore des progrès à faire.

Ceci étant dit, je ne sais pas si ces gens, si mes semblables, eux-mêmes, savent écouter, apprécient écouter. Dans le fond, ils s’en foutent. Tout le monde s’en fout. Tout le monde se fout de tout. Chacun ne voit que son nombril et vient faire semblant. Est-ce cela la condition humaine ? Peut-être. Je n’en sais rien. Je n’ai pas fini de relire le « Voyage au Bout de la Nuit ».

A quoi bon tous ces kilomètres ? Pourquoi cette impression diffuse d’avoir perdu mon temps ? Pourquoi cette impression de malaise, cette impression que la nausée n’est jamais très loin ?

Pourquoi cette phrase m’a-t-elle traversé l’esprit l’autre samedi, brutalement : Dans la fête de famille, personne ne vous entend crier.

Comme le sous-titre du premier Alien, celui de Ridley Scott, le Huitième Passager : Dans l’espace, personne ne vous entend crier.

Ai-je voulu crier ? Crier quoi ? Crier pourquoi ? Appeler à l’aide ? Crier de douleur ? Sonner le tocsin ? Drôles d’idées.

I know exactly what you mean. Let me tell you why you are here. You are here because you know something. What you know, you can’t explain. But you feel it. You’ve felt it your entire life. That there’s something wrong with the world. You don’t know what it is, but it’s there … like a splinter in your mind, driving you mad. It is this feeling that has brought you to me. Do you know what I’m talking about?

Dans la fête de famille, personne ne vous entend crier : La fête de famille comparée à l’espace interstellaire. Au vide intersidéral. Au vide. Au rien. Pas de lumière, pas d’atmosphère, pas de son, rien, rien qui ne passe, rien qui ne transpire, rien qui ne vibre. Drôle d’idée, et pourtant ?

Le bout de phrase important est surtout : Personne ne vous entend.

Nous sommes seuls. Au travail, dans le monde en général, en grand collectivité ou en petit groupe, en équipe — et enfin et surtout, en famille. Partout où nous croyons ne pas être seuls, nous sommes seuls.

C’est peut-être ça le truc. La famille est supposée être l’ultime rempart contre la solitude, le lien absolu, indestructible, transcendant, le dernier survivant, le Graal des relations humaines. Dommage.

Nous sommes seuls.

Une phrase importante dans « Les Hommes de Bonne Volonté », de Jules Romains, autour du volume précisément intitulé « Recherche d’une Eglise », autour de ces personnages d’instituteurs du début du XXème siècle, Mathilde Cazalis, Edmond Clanricard, Armand Laulerque et bien sûr Jean Jerphanion, il faudra que j’y revienne :

Nous sommes tellement seuls.

Plus seuls que jamais, un siècle plus tard. Tout est fait pour nous rendre seuls. « Les Particules Élémentaires », je le rappelle, a été traduit en anglais sous le titre « Atomised » — ou « Atomized », à vérifier. Dispersés. Atomisés.

Éparpillés par petits bouts, façon puzzle.

Nous sommes seuls, et ça marche dans les deux sens, de soi aux autres et des autres à soi. C’est le plus vicieux des cercles vicieux.

Nous sommes éduqués à ne pas écouter les autres. A nous passer des autres. A ne compter que sur nous mêmes, et sur les systèmes, et sur le système.

Nous sommes éduqués à préférer les machines. Le nez dans les smartphones, les tablettes, les écrans. Le nez dans le guidon. Le nez dans le miroir. Le nez dans nous mêmes.

Louis-Ferdinand Céline, évidemment :

Toute la jeunesse aboutit sur la plage glorieuse, au bord de l’eau, là où les femmes ont l’air d’être libres enfin, où elles sont si belles qu’elles n’ont même plus besoin du mensonge de nos rêves. Alors bien sûr, l’hiver une fois venu, on a du mal à rentrer, à se dire que c’est fini, à se l’avouer. On resterait quand même, dans le froid, dans l’âge, on espère encore. Ça se comprend. On est ignoble. Il faut en vouloir à personne. Jouir et bonheur avant tout. C’est bien mon avis. Et puis quand on commence à se cacher des autres, c’est signe qu’on a peur de s’amuser avec eux. C’est une maladie en soi. Il faudrait savoir pourquoi on s’entête à ne pas guérir de la solitude.

Nous y reviendrons.

Bonne nuit.

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