Dogs with iPhones

Billet écrit en temps contraint

Il y a quelques semaines, je devais récupérer une adolescente à Paris. J’avais fixé un point de rendez-vous. L’heure tourne, j’appelle sur son iPhone.

« T’es où ? »
« Je sais pas, attends, je regarde sur Google. »
« Enfin, tu es à Paris ! Il y a des plaques avec les noms de rues, et des numéros sur les immeubles ! »
« Ouais, bon, je vais regarder, mais ça irait surement plus vite avec Google. »
« Alors ? Tu trouves ? T’es où ? »
« Ben attends, je regarde … mais ça serait plus simple avec Google. »
Etc.

Je me demande de plus en plus jusqu’où va aller le remplacement de toute forme de pensée, de réflexion, d’autonomie, par la dépendance aux gadgets technologiques.

Je vois grandir une vague monstrueuse, celle du refus d’apprendre.

Pourquoi apprendre, alors qu’il suffit de demander à Google et ses confrères ? Pourquoi réfléchir, alors qu’il suffit de faire une recherche sur Google et ses confrères ? Pourquoi penser ?

Pourquoi apprendre la géographie ? Pourquoi apprendre à se servir d’une carte ou à lire les noms de rues ? Pourquoi apprendre à se repérer dans une ville ? Pourquoi apprendre, alors qu’il y a toutes sortes de gadgets pour le faire apparemment à votre place ?

Pourquoi apprendre toute forme de connaissance et d’érudition ? Au-delà de la géographie, il y a l’Histoire, et puis il y a tout le reste, sciences, cultures, etc. Ah, la malédiction de la culture générale ! Pourquoi prendre le temps d’apprendre ? Pourquoi essayer de retenir et mémoriser, pour soi, en soi, par soi ? Y a qu’à demander au smartphone, y a qu’à demander à Google !

Dans un autre ordre d’idées, pourquoi, dans quelques années, s’embêter à apprendre à conduire une voiture ? Ça sera tellement plus pratique de prendre une Google Car — ou une voiture conduite par un esclave, sur le modèle Uber amélioré ?

Dans un essai en date du 26 novembre 2012, Bruce Schneier a décortiqué comment, au nom de la facilité d’utilisation (convenience : mot anglais très pratique, so convenient indeed, mot récursif en somme), nous faisons allégeance à Google et confrères. En bon français : « parce que c’est pratique ! »

I Pledge Allegiance to the United States of Convenience.

We choose to do it because of the convenience, redundancy, automation, and shareability. (…) In this new world of computing, we give up a certain amount of control, and in exchange we trust that our lords will both treat us well and protect us from harm.

C’est pratique de ne pas s’embêter à apprendre, à comprendre, à réfléchir, à penser !

La nourriture industrielle est aussi une bonne illustration de « c’est pratique ». Le plus emblématique (mais qui n’est juste que la partie émergée de l’iceberg), c’est le « fast-food ». Jean-Pierre Coffe tenta en vain d’imposer l’expression « fast-bad-food », mais je pense qu’il faudrait plutôt dire « fast-convenient-food ». Pratique. Rapide. Pas à réfléchir. Quick and dirty.

Et au fur et à mesure que les habitudes se prennent, les alternatives deviennent suspectes. Faire autrement que le plus grand nombre ? Ne pas céder aux sirènes de la facilité — pardon, du progrès ? Suspect. Très suspect. Ou ridicule. Ou dangereux.

Projetons-nous dans quelques décennies.

Manger autre chose que des produits industriels ? Des vrais fruits, des vrais légumes ? Qu’on l’admette ou non, pour de plus en plus de gens, c’est déjà juste ridicule. Ça pourrait devenir suspect.

Apprendre à conduire une voiture ? Juste savoir conduire, prétendre conduire sera considéré comme suspect. Les Google Cars seront réputées plus sûres. Les algorithmes sont tellement supérieurs, comme chacun sait !

Lire des livres en papier ? Pas cool ? Ringard ? Suspect !

Chercher son chemin tout seul, ou alors avec une carte en papier ? N’est-ce pas déjà suspect, déjà désuet, déjà ridicule ? Connaître sa géographie, savoir où sont les rues, les villes ? Savoir se repérer sans GPS ? Savoir choisir son trajet sans GPS ? Prétendre savoir des choses que Google sait forcément mieux que personne ? Suspect, non ?

Morpheus, dans « The Matrix » (1999) :

You have to understand, most of these people are not ready to be unplugged. And many of them are so inert, so hopelessly dependent on the system that they will fight to protect it.

Penser sans Google ?

Martin Silenius, dans « Hyperion » (1989) :

In the beginning was the Word. Then came the fucking word processor. Then came the thought processor. Then came the death of literature. And so it goes.

Penser tout seul ?

Exister tout seul ? Hors réseau. Hors zone de couverture. Sans aucune béquille ou extension technologique ? Juste avec ce qu’on s’est approprié, ce qu’on a appris, ce qu’on a retenu, ce qu’on a assimilé ? Sans le renfort de tout ce que les gadgets technologiques permettent de faire semblant de savoir, d’avoir l’illusion de connaître.

Loin de tout, loin de vous en mélancolie
Loin des mots d’ici, loin de l’Abyssinie

Deux pistes de lecture pour finir.

D’abord un échange de Ragemag avec le collectif « Pièces et Main d’Oeuvre », en date du 27 novembre 2013.

Le succès du téléphone portable illustre le fait qu’il n’est plus possible de vivre en dehors de la technosphère.

Ensuite, un essai de David Gelernter, publié dans Commentary en date du 1er janvier 2014, que j’ai déjà évoqué.

At first, roboticism was just an intellectual school. Today it is a social disease. Some young people want to be robots (I’m serious); they eagerly await electronic chips to be implanted in their brains so they will be smarter and better informed than anyone else (except for all their friends who have had the same chips implanted). Or they want to see the world through computer glasses that superimpose messages on poor naked nature. They are terrorist hostages in love with the terrorists.

All our striving for what is good and just and beautiful and sacred, for what gives meaning to human life and makes us (as Scripture says) « just a little lower than the angels, » and a little better than rats and cats, is invisible to the roboticist worldview. In the roboticist future, we will become what we believe ourselves to be: dogs with iPhones. The world needs a new subjectivist humanism now — not just scattered protests but a growing movement, a cry from the heart.

Concluons.

Les consommateurs aliénés de la fin du XXème siècle paraîtront peut-être, avec le recul, comme étonnamment libres et ouverts d’esprit par-rapport à ce que seront les hyper-consommateurs asservis du milieu du XXIème siècle.

Les machines vont-elles dépasser les êtres humains ? Craignons plutôt — ou aussi — que les êtres humains ne rétrogradent d’eux mêmes, très vite et avec enthousiasme, en-dessous des machines.

Dogs with iPhones.

J’espère que je me trompe.

L’Agent Smith :

As soon as we started thinking for you, it really became our civilization, which is all this is about.

Bonne nuit.

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