L’Europe, mon pays

Billet écrit en temps contraint

L’Europe … qu’est-ce que je pense de l’Europe ?

Je suis Français, donc je suis Européen. Avec une majuscule aux deux mots. Français, donc Européen.

J’ai depuis toujours en tête la formule de Jules Romains :

L’Europe, mon pays

Jules Romains a écrit beaucoup de choses fortes et bouleversantes sur l’Europe. C’est un des parrains maintenant méconnu de la construction européenne maintenant chancelante. Cette formule, « L’Europe, mon pays », a été forgée dans les premiers mois de la Grande Guerre. Cette formule a dû sembler, pendant des décennies, utopique, irréaliste, invraisemblable.

Et puis dans les décennies où j’ai grandi, du temps de Valéry Giscard d’Estaing, Helmut Schmidt, François Mitterrand et Helmut Kohl, elle semblait juste à portée de la main. Il suffisait de tendre un peu plus la main. Il suffirait d’encore une ou deux étapes, une ou deux décennies. On y était presque. C’était dans l’ordre des choses. Ça allait arriver. C’était irrésistible.

L’état d’esprit était dans la formule de Hans-Dietrich Genscher, maintes fois déclinée par Helmut Kohl ou par François Mitterrand, sous diverses variantes :

Europa ist unsere Zukunft, sonst haben wir keine.

Die Pfalz ist meine Heimat, Deutschland ist mein Vaterland, und Europa ist unsere Zukunft.

La France est notre patrie, l’Europe est notre avenir.

A la fin des années 1980s, il n’y avait plus qu’à tendre la main.

No further barrier stood between themselves and the Second Empire — the final fulfillment of Seldon’s Plan.

They had only to reach for it —

Thanks to —

Et puis … et puis vingt ans, vingt-cinq ans plus tard, on n’y est plus du tout. Pour toutes sortes de raisons, qu’on ne détaillera pas ce soir.

L’Europe n’est le pays de presque personne.

Pour moi, elle devrait être au moins le pays de quelques élites, intellectuelles, érudites, savantes, cultivées — et idéalistes. Des élites intéressantes et désintéressées. Des élites idéalistes. L’Europe est un idéal. L’Europe devrait être une mystique, devrait avoir une mystique, une sorte de religion laïque, un projet initiatique. Umberto Eco a dit un jour :

La langue de l’Europe, c’est la traduction.

L’Europe devrait être avant tout un projet intellectuel et spirituel. Un état d’esprit. J’ai l’impression que tout ça n’existe plus, n’existe pas. C’est fini. C’est trop tard.

Car, en cette triste décennie 2010, il me semble que l’Europe est le pays, d’abord de quelques dizaines de milliers de fonctionnaires européens, à Bruxelles et ailleurs, mais surtout de quelques dizaines de milliers de lobbyistes, banquiers, financiers, avocats d’affaires, courtiers, et autres petits soldats de la finance. A Frankfurt-am-Main, à Bruxelles, à Luxembourg, à Genève, à Zürich, à Londres, à Jersey, et dans quelques autres capitales, places financières et havres fiscaux. Des supposées élites inintéressantes et intéressées.

L’Europe devrait être une affaire d’idéalistes, ce n’est plus qu’une affaire de banquiers.

L’Europe n’est plus en somme qu’un truc pour les riches, les bien nés, les nantis, les bien connectés, les cyniques. Comme l’économie contemporaine : un truc pour permettre aux riches de devenir encore plus riches.

Quelques jours avant les élections européennes, Le Monde a publié quelques perles à cet égard.

Par exemple, sous le titre « « Sans l’Europe, on étoufferait » : le plaidoyer d’étudiants et de patrons« , en date du 21 mai 2014, le quotidien français de référence cite un élève en première année à Polytechnique, qui explique avec un cynisme tout simplement répugnant :

L’Europe, je la vois comme un grand terrain de jeu. Ce sont plus d’employeurs potentiels, plus de possibilités de travailler dans le domaine qui me plaît. Et avec mon profil, je ne me sens pas menacé par la concurrence d’autres travailleurs moins chers.

Le lendemain, en date du 22 mai, le quotidien français de référence ouvre carrément ses colonnes à Frédéric Oudéa, patron de la Société Générale, pour un « plaidoyer » intitulé : « Sortir de l’euro serait catastrophique pour les ménages français » .

Imaginons les problèmes concrets que poserait notamment le remplacement des billets et pièces en circulation, le risque de dépréciation des dépôts et de l’épargne des Français (du livret A par exemple) avec le risque de fuite des capitaux vers d’autres pays (sauf à fermer les frontières), le casse-tête de la conversion des emprunts internationaux avec le risque de se couper l’accès aux financements étrangers dont la France a pourtant besoin.

On lira avec intérêt la réponse détaillée faite à ce banquier, cet oligarque, par Jacques Sapir sur son blog, le 23 mai. Voici sa conclusion :

On doit s’interroger sur la crédibilité d’un patron d’une grande banque quand il s’exprime sur ce sujet. Car une dissolution de la zone Euro entraînerait le passage à un système bien moins favorable à la spéculation bancaire que celui qui prévaut aujourd’hui. C’est même l’un des intérêts cachés de cette dissolution de la zone Euro, à côté des intérêts évidents liés au coup de fouet que cela provoquerait sur la production et le PIB. Que Monsieur Oudéa se sente lésé dans ses activités de joueur de casino peut se comprendre. Qu’il cherche à nous faire prendre ses intérêts pour ceux de l’immense majorité des Français est inacceptable.

Alors, l’Europe, dans tout ça ?

L’un des tous premiers billets de ce blog constatait : il n’y a pas de drapeau européen à l’hôpital. Ce qui soigne les gens en France, c’est encore la France. Ce qui prend soin des gens qui ont besoin d’aide en France, c’est la France, ce n’est pas l’Europe — et surtout pas les banquiers. J’ai bien conscience de forcer le trait, mais le point est essentiel.

Qui peut vraiment se dire « L’Europe, mon pays ? », alors que quand il a besoin de quelque chose, il ne peut compter que sur lui-même, et éventuellement sur ce qui relève de la République Française, ses institutions, son Etat, son Etat social ?

Et soyons clairs : la mauvaise gestion de la France, depuis plusieurs décennies, notamment par les semblables de Frédéric Oudéa, ces élites incompétentes et cupides qui n’ont pensé qu’à s’enrichir, à se goinfrer de privilèges, avec immodestie et impudeur — cette mauvaise gestion augmente chaque jour le nombre de ceux qui ne savent plus vers qui se tourner, si ce n’est vers leur pays.

François Mitterrand avait prévenu à maintes reprises, jusqu’en 1995 :

Le nationalisme, c’est la guerre.

Oui, mais avant lui, Jean Jaurès aurait dit :

La patrie est le seul bien de ceux qui n’ont plus rien.

Il y a dans ce pays de plus en plus de gens qui n’ont plus rien. Il y a encore plus, de plus en plus, qui ont de moins en moins, ou qui ont peur de tout perdre. Ceux-là, tout ceux-là ne pourront jamais dire « L’Europe, mon pays ».

Tant que l’Europe restera de facto le pays des banquiers et autres élites de l’argent.

Tant que l’Europe sera dans l’impasse de Merkel, dans le piège de l’austérité, dans une spirale pré-révolutionnaire.

Je suis Français donc Européen.

Et j’ai l’impression que, comme Français autant que comme Européen, je suis bien perdu en cette année 2014.

Bonne nuit.

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