The Sleepwalkers : Images, rêves, rêveurs

Billet écrit en temps contraint

Je lis depuis quelques semaines « The Sleepwalkers: How Europe Went to War in 1914 » de Christopher Clark. J’en suis à peu plus d’un tiers. Et je n’attendrai pas la fin de cette lecture pour en parler sur ce blog.

Je tiens d’abord à dire que ce livre, encensé par divers critiques, ne déçoit pas. Bien au contraire. Il est dense, intelligent, bien écrit.

Les premiers chapitres sont une galerie de portraits. Portraits des principales puissances européennes du début du siècle — les cinq grandes puissances (Autriche-Hongrie, Russie, Allemagne, Royaume-Uni, France), ainsi que la Serbie, et un peu la Bulgarie et l’Italie.

Et surtout portraits des principaux dirigeants européens. Les chefs d’Etats et de gouvernements, certains ministres, plus ou moins connus, certains fort peu connus. Des ambassadeurs, des diplomates, des chefs militaires. Bref, les « somnambules ». The Sleepwalkers. Ceux qui marché vers la catastrophe de 1914 sans vraiment s’en rendre compte — pour caricaturer la thèse de l’auteur.

Première impression : ces personnages me semblent étrangement humains. Christopher Clark a un vrai talent pour faire ressentir la complexité de ces personnages, et plus encore de leurs interactions. Les ombres de la psychologie. Les paradoxes. Les calculs. Les manipulations. Les erreurs. Les rancunes. Les incompréhensions. L’enchevêtrement de tout cela.

It is a curious feature of the July Crisis of 1914 that so many of the key actors in it had known each other for so long. Beneath the surface of many of the key transactions lurked personal antipathies and long-remembered injuries.

Il n’y a rien de simple dans ces gens. Il n’y a pas grand’chose de simple dans l’Europe du début du XXème siècle.

Pourquoi ces personnages historiques, ces dirigeants du monde me semblent tellement humains ? Tellement plus humains que ce que j’ai l’habitude de percevoir de leurs équivalents contemporains, des personnages connus supposés mener le monde de 2014.

Il y a plusieurs réponses.

D’abord, je suis un enfant de la Guerre Froide. J’ai grandi dans un monde bipolaire, j’ai appris à penser un monde bipolaire, avec un vocabulaire bipolaire. L’Est et l’Ouest. L’Union Soviétique et ses satellites. Les Etats-Unis et leurs protectorats — assumés ou non. Des logiques de symétrie, des réflexes d' »organisation miroir » comme on dit dans d’autres domaines. Rien à voir avec l’Europe fondamentalement multipolaire de 1914, entre Vienne, Saint-Petersbourg, Berlin, Londres et Paris. Christopher Clark évoque d’ailleurs fugitivement cette différence de fond :

It is not a question, as in the Cuban Missile Crisis, of reconstructing the ratiocinations of two superpowers sifting through their options, but of understanding sustained rapid-fire interactions between executive structures with a relatively poor understanding of each other’s intentions, operating with low levels of confidence and trust (even within the respective alliances) and with high levels of hostility and paranoia.

Après la Guerre Froide, j’ai vécu l’âge de l’unilatéralisme. L’époque de l’hyper-puissance américaine, pour reprendre le mot d’Hubert Védrine. Avec son vocabulaire unipolaire adapté. Ça n’a duré qu’une ou deux décennies, selon les perspectives, c’est fini, mais le vocabulaire a imprégné. Pas de grandes subtilités. Encore moins de place pour les détails, les contradictions, les paradoxes. Je ne me rappelle pas quel général américain avait dit dans les années 1990s, peut-être même à propos des Balkans, quelque chose comme « We don’t solve problems, we bomb them ». Mais je me rappelle fort bien des fortes nuances psychologiques et diplomatiques explorées par Jean-Marie Colombani et George W. Bush en septembre 2001 :

Nous sommes tous Américains maintenant.

If you are not with us, you are with the terrorists.

Difficile d’appliquer de telles « boîtes à outils », un tel vocabulaire, de tels réflexes, à l’Europe multi-polaire, compliquée, ambiguë, du début du XXème siècle. Les « somnambules » n’étaient pas déformés par le simplisme auquel l’âge de l’unilatéralisme a habitué mes semblables et moi-même.

Ensuite, je suis un enfant de la télévision. Et des écrans au sens large. L’idée que je me fais des acteurs de ce monde passe forcément en partie par les images. Ces images sont fabriquées, formatées. Depuis Ronald Reagan inclus, tous les présidents des Etats-Unis et la plupart des dirigeants de ce monde sont d’abord et avant tout des acteurs professionnels. Des professionnels de la communication.

Avec des armées de conseillers et de spin-doctors. Avec des messages travaillés, formatés, testés en avance de phase sur des panels, creux, aseptisés, calculés. Des « éléments de langage » comme on dit maintenant. Et, par-dessus le marché, les sondages qui disent aux dirigeants ce qu’ils doivent dire, et au public ce qu’il doit penser, et réciproquement, et inversement.

Les « somnambules » n’étaient pas poursuivis par les chasseurs d’images, n’étaient pas obsédés par les flux d’images à fournir aux écrans. C’était une époque où l’homme le plus puissant d’Europe, le Kaiser, pouvait accorder un entretien à un journal anglais (de mémoire, The Daily Telegraph) avec tant de spontanéité et si peu de filtres que le dit entretien dégénérait ensuite en crise diplomatique !

Bref, les « somnambules » étaient des êtres humains, d’une humanité plus nue, plus brute, que leurs confrères contemporains, tellement bardés de machines qu’ils finissent par ressembler à des machines — « je dis quoi ? il est où le prompteur ? on a le retour sondage ? Am I on message? ça réagit comment sur Twitter ? Etc. »

Les « somnambules » étaient des êtres humains avec des visions du monde très variables.

Certains avaient des rêves, des projets politiques, plus ou moins précis, plus ou moins dissimulés, plus ou moins calculés, plus ou moins inconscients.

Le mot « somnambule » suggère l’image de dizaines de personnes, debout, marchant, endormies, sans regarder où elles vont, chacun endormi, chacun dans son rêve.

Pour certains d’entre eux, on peut simplifier en quelques mots ce qui semble avoir été leur rêve. Raymond Poincaré : réunir l’Alsace-Moselle à la France. Nikola Pasic : la Grande Serbie. Conrad von Hötzendorf : revenir vainqueur de la guerre pour pouvoir épouser sa maîtresse.

Pour d’autres, bien malin qui peut résumer leurs rêves, leurs visions du monde, leurs projets. A commencer par Guillaume II. Ou le très intéressant, très surprenant Franz Ferdinand.

Et puis même les plus simples des rêves sont beaucoup plus compliqués qu’une phrase. La plupart de ces acteurs avaient aussi des rêves de survie politique toute simple. Des comptes à régler et des ennemis à tenir à distance ou à terrasser. Des préoccupations humaines. Ils n’étaient pas des machines programmées par des sondages et des communicants.

Depuis que je connais l’existence de ce livre de Christopher Clark, de ce titre « The Sleepwalkers » utilisé pour parler des dirigeants du monde d’avant 1914, je ne peux m’empêcher de penser à des rapprochements avec les concepts merveilleux du film de Christophe Nolan, « Inception ».

Dans quel rêve sommes-nous ? Dans le rêve de qui sommes-nous ? Qui a impose son rêve ? Qui nous projette le monde qu’il a construit, qu’il a conçu, qu’il souhaite — qu’il rêve ? Qui nous projette les structures de son inconscient ?

Comment les rêves se télescopent-ils ? Se mélangent-ils ?

Le thème principal du film « Inception » est décliné trois fois dans la bande-originale signée Hans Zimmer : « Dream Is Collapsing », « Dream Within a Dream », « Waiting for a Train ». Quelque chose dans ce thème me ramène depuis longtemps à juillet et août 1914. Quelque chose dans son mouvement, dans son caractère implacable, brutal, le bruit d’une mécanique qui se met en route jusqu’au point où plus rien ne peut l’arrêter. C’est difficile à exprimer. Ça s’entend, je crois. J’y reviendrai quand je trouverai mieux les mots.

Dans la représentation la plus commune du dénouement de la crise de juillet 1914, celle synthétisée par Barbara Tuchman en 1962 dans « The Guns of August », le rêve qui devient irrésistible le samedi 1er août 1914, c’est le rêve d’Helmuth von Moltke, le Plan Schlieffen au sens classique :

For the past ten years, first as assistant to Schlieffen, then as his successor, Moltke’s job had been planning for this day, The Day, Der Tag, for which all Germany’s energies were gathered, on which the march to final mastery of Europe would begin. It weighed upon him with an oppressive, almost unbearable responsibility.

Mais cette interprétation est trop simple. Le Plan Schlieffen n’était peut-être pas ce qu’on croyait à l’âge classique. Et puis il y avait d’autres rêves. Il y avait d’autres rêveurs.

J’y reviendrai certainement bientôt, si j’arrive à avancer dans ce livre admirable. Je n’en suis qu’au premier tiers, et Christopher Clark n’a pas encore beaucoup développé la situation de l’Allemagne, qui est pourtant sa spécialité. Je suis curieux de voir de lire son portrait d’Helmuth von Moltke et autres grands dirigeants prussiens et allemands.

Bonne nuit.

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