Pistes de lecture – Chine, Etats-Unis, l’hégémonie ou le chaos ?

Il y a huit mois, j’avais rassemblé quelques pistes de lecture sur le thème « La montée en puissance de la Chine » .

Dans quelques jours, les médias occidentaux célèbreront les 25 ans de la répression de la place Tiananmen à Pékin le 4 juin 1989, avec de belles images en couleurs.

Selon certaines sources, 2014 sera l’année où le PIB (GDP) de la Chine dépassera le PIB des Etats-Unis — avec des nuances : en valeur totale, pas rapporté à la population ; en valeur ajustée au pouvoir d’achat (purchasing power parity), pas en valeur brute ; etc. En fin d’année, les médias le présenteront avec de belles courbes en couleurs.

La Chine — la République Populaire de Chine est une superpuissance économique ; peut-elle devenir une superpuissance tout court ? Le veut-elle ? Peut-elle devenir hégémonique ? Le veut-elle ? L’Histoire des deux derniers siècles suggère qu’elle n’a pas d’ambition impérialiste ; l’Histoire des trois derniers millénaires suggère le contraire, il se trouve juste qu’elle a été privé des moyens des ambitions impérialistes pendant deux siècles — temporairement.

Le conflit est-il inévitable entre la superpuissance montante et la superpuissance déclinante ? Avec, encore plus inévitable, la tentation d’une métaphore avec la situation de l’Allemagne et de l’Angleterre en 1914.

Il faudra que je me décide à relire, que je trouve le temps de relire « Naissance et Déclin des Grandes Puissances », de Paul Kennedy, lu à l’hiver 1990, je m’en souviens comme si c’était hier.

Quelques nouvelles pistes de lecture autour de la Chine et des Etats-Unis, et de ce qu’il est convenu d’appeler l’ordre du monde.

* * *

Dominique Moïsi, dans Les Echos, le 1er mai 2014, sous le titre « Obama et la fin de l’Amérique toute-puissante » :

Avant la fin de 2014, la Chine sera devenue la première économie mondiale. Pour la première fois depuis 1872 – quand elle surpassa la Grande-Bretagne -, les Etats-Unis ne seront plus numéro un. Les données publiées la semaine dernière par l’ICP (International Comparison Programme) – un organisme respecté, hébergé par la Banque mondiale – sont une surprise. Le changement au sommet dans la hiérarchie des nations ne devait pas intervenir avant 2019 !

(…) Face aux ambitions toujours plus visibles de la Chine, est-il encore possible de faire confiance à l’Amérique pour équilibrer l’empire du Milieu ? Pourquoi Washington ferait-il preuve de plus de fermeté à l’égard de Pékin demain qu’à l’encontre de Damas ou de Moscou hier ou aujourd’hui, sans parler de Jérusalem qui est passée maître dans sa capacité d’utiliser le Congrès contre l’exécutif américain ?

Un cercle vicieux est désormais à l’oeuvre. Moins l’Amérique est crédible, plus ses adversaires objectifs ou ses alliés réticents peuvent se croire tout permis.

  • Les événements en Syrie et en Ukraine rappellent que le « soft power » peut s’effacer assez brutalement, par essence, devant le « hard power ». Passons.

Zack Beauchamp, dans The Week, le 13 février 2014, sous le titre « China has not replaced America — and it never will », avec en sous-titre « For starters, China doesn’t want to be a global hegemon » :

China faces too many internal problems and regional rivals to ever make a real play for global leadership. And even if Beijing could take the global leadership mantle soon, it wouldn’t. China wants to play inside the existing global order’s rules, not change them.

Start with the obvious military point: The Chinese military has nothing like the global reach of its American rival’s. China only has one aircraft carrier, a refitted Russian vessel. The U.S. has 10, plus nine marine mini-carriers. China’s first homemade carrier is slated for completion in 2018, by which time the U.S. will have yet another modern carrier, and be well on its way to finishing another. The idea that China will be able to compete on a global scale in the short to medium term is absurd.

(…) But even if this economic gloom and doom is wrong, and China really is destined for a prosperous future, there’s one simple reason China will never displace America as global leader: It doesn’t want to.

Chinese foreign policy, to date, has been characterized by a sort of realist incrementalism. China has displayed no interest in taking over America’s role as protector of the global commons; that’s altogether too altruistic a task. Instead, China is content to let the United States and its allies keep the sea lanes open and free ride off of their efforts. A powerful China, in other words, would most likely to be happy to pursue its own interests inside the existing global order rather than supplanting it.

  • La question reste pour moi entière : La Chine ne veut pas prendre un rôle hégémonique tant qu’elle n’en a pas les moyens … ou parce que sa vision du monde, sa vision d’elle-même, ses structures culturelles et mentales sont étrangères à la notion (occidentale, donc) d’hégémonie ? Il est vrai que l’Histoire de l’Occident depuis la Renaissance n’est qu’un enchaînement d’ambitions hégémoniques qui ont toutes plus ou moins mal tourné …

Harold James et Domenico Lombardi, dans La Tribune, le 13 décembre 2013 :

Le leadership actuel des USA en matière de commerce mondial et de gouvernance financière et monétaire repose sur les atouts interdépendants dont ils bénéficient : ils fournissent la devise clé utilisée au niveau international, ils alimentent la demande mondiale, ils établissent la tendance en matière de régulation financière et disposent d’une banque centrale qui est de facto le prêteur de dernier recours pour toute la planète.

(…) Un leadership chinois ou européen ressemblerait sans doute à la Pax Britannica qui a précédé la Première Guerre mondiale. Durant cette période, le Royaume-Uni en position hégémonique approvisionnait en capitaux le reste du monde sur le long terme en anticipation de son propre déclin relatif. Mais ce scénario suppose un système financier profond et efficace qui joue un rôle d’intermédiaire – ce que la Chine et la zone euro sont incapables de faire.

(…) Les Européens et les Chinois devraient se demander s’ils veulent vraiment assumer les risques liés à une position centrale dans un système financier mondial étendu et complexe. Le contrôle de ce système est le principal atout dont dispose le leader de l’économie mondiale. Mais pour un pays qui n’y est pas préparé, c’est un atout empoisonné.

  • Le concept de leadership m’a longtemps gêné. Je n’aime pas les mots américains pas traduits, utilisés tel quels, balancés dans les conversations comme des trophées, portés en étendards par des abrutis. Dans le monde merveilleux de l’entreprise moderne, le « leadership » fait partie de ces concepts dénaturés à force d’être cuisinés à toute les sauces. « Les mots prennent de la valeur au fur et à mesure qu’ils perdent du sens. » disait, je crois, Gustave Flaubert.
  • Or, le mot « leadership » a bien un sens. Le grand intérêt de cet article est de décliner ce sens en termes précis, concrets, dans les domaines géostratégiques, économiques et financiers.

Evan Osnos, dans The New Yorker, le 21 mai 2014 :

It is a remarkable state of affairs: at the very moment when the U.S. and Chinese governments are moving in a direction of greater conflict, the slow, steady accretion of foreign pop culture on the Chinese Web has given people on both sides of the Pacific more in common than ever before.

Let me be clear: sitcoms are not policy. The point is that the U.S. and China are in the curious position of facing a deepening rivalry at the very moment when their own citizens are sharing ever more of the same tastes, jokes, preoccupations, anxieties, and pleasures. The United States has never faced a rival whose ordinary people lead lives that have so much in common with ours in America. (The Soviets did not get Carson.)

Culture alone, high or low, does not point a path to better relations. But it’s important to acknowledge the convergence of our lived experience, if only as ballast against the rising tension between the U.S. and China. The men and women who would be most affected by a downturn in the world’s most important diplomatic relationship have more in common than they might imagine.

  • Ach, la culture … l’importance de la culture — et de tout ce qu’on peut mettre le mot bien générique de culture — dans les relations internationales … la culture comme arme géostratégique … Civilization III … toute une époque … Et le concept de soft power, once again … Il faudra forcément y revenir …

Nouriel Roubini, dans Project Syndicate, le 30 avril 2014, sous le titre « Global Ground Zero in Asia » :

The biggest geopolitical risk of our times is not a conflict between Israel and Iran over nuclear proliferation. Nor is it the risk of chronic disorder in an arc of instability that now runs from the Maghreb all the way to the Hindu Kush. It is not even the risk of Cold War II between Russia and the West over Ukraine.

All of these are serious risks, of course; but none is as serious as the challenge of sustaining the peaceful character of China’s rise. That is why it is particularly disturbing to hear Japanese and Chinese officials and analysts compare the countries’ bilateral relationship to that between Britain and Germany on the eve of World War I.

(…)

This is a lethal combination of factors that risks eventually leading to military conflict in a key region of the global economy. How can the US credibly pivot to Asia in a way that does not fuel Chinese perceptions of attempted containment or US allies’ perceptions of appeasement of China? How can China build a legitimate defensive military capability that a great power needs and deserves without worrying its neighbors and the US that it aims to seize disputed territory and aspires to strategic hegemony in Asia? And how can Asia’s other powers trust that the US will support their legitimate security concerns, rather than abandon them to effective Finlandization under Chinese domination?

It will take enormous wisdom on the part of leaders in the region — and in the US — to find diplomatic solutions to Asia’s multitude of geopolitical and geo-economic tensions. In the absence of supporting regional institutions, there is little else to ensure that the desire for peace and prosperity prevails over conditions and incentives that tend toward conflict and war.

  • Nouriel Roubini a bati sa réputation en se faisant, en devenant le « Doctor Doom » de la finance — celui qui a annoncé les catastrophes financières (et tout particulièrement celles de 2007-2008) avant les autres. Il s’intéresse maintenant à la géopolitique. On verra quelle sera sa réputation en ce domaine, dans quelques années.

Edward Luce, dans The Financial Times, le 4 mai 2014, sous le titre « Uncertainty, not China, is replacing US power » :

First things first. China is not about to replace the US as the world’s superpower. Last week’s news that China’s economy was close to overtaking that of the US on a purchasing-power basis marked a statistical milestone. But little more.

China is neither able nor ambitious to step into America’s shoes. It will be a decade or so before it overtakes the US in dollar terms. The story of our age is that the US is increasingly unwilling – and in crucial respects, unable – to continue in the role it has played for the past 70 years. After America comes multipolarity – not China. The question is, what type? Will it be based on a system of US-framed global rules? Or will it be « après moi, le déluge »?

(…) The US holds more cards than any other in shaping what the multipolar world will look like. It has more legitimacy than any potential rival – China in particular. But America’s ability to address these vast challenges is stymied by domestic paralysis. Central to this is the declining fortunes of America’s middle class – the foundation of its postwar global strength. Growing economic inequality across the US, and the political fallout in Washington, have killed the spirit of magnanimity that defined cold war American leadership. This loss is impossible to quantify. It is no less real for that.

America still has the power to set the tone of global engagement and negotiate outcomes that benefit both itself and the world. But it will require the US to retrieve the spirit of enlightened self-interest that once defined the nation. We must all hope that spirit is dormant rather than extinct.

  • Sans commentaire.

Roger Cohen, dans The New York Times, le 18 novembre 2013, sous le titre « A Dangerous Interregnum » :

In his Prison Notebooks, Antonio Gramsci wrote: « The crisis consists precisely in the fact that the old is dying and the new cannot be born; in this interregnum a great variety of morbid symptoms appear. »

The world is once again living an interregnum. It is poised between inward-looking old powers and reluctant emergent ones. The post-9/11 era is over; it has bequeathed an exhausted America.

Morbid symptoms include a dysfunctional United Nations Security Council, a Syria that bleeds, an American economy squeezing its middle class and a Europe that leaves its youth jobless. But does anyone want the superpower’s mantle?

According to a survey this year by the Pew Research Center, 83 percent of Americans think the president should concentrate on domestic policy, against 6 percent who believe his priority should be foreign affairs. That is the lowest recorded number for foreign policy concerns since Pew’s survey on national priorities began 15 years ago. In 2007, 39 percent thought the president’s primary focus should be domestic, as compared with 40 percent for foreign.

(…) When an exhausted Britain in imperial decline passed the mantle of global power to the United States, the transition was relatively seamless, an affair between cousins. Today America’s travails inspire schadenfreude but nobody much wants the keys to the kingdom.

(…) China, the heir apparent to nobody’s world, has scarcely a word to say on Syria, less still on Iran. Stability is its watchword, with an eye on full development by midcentury. It still needs America as an offsetting power in Asia. It is heavily invested in the avoidance of any American economic debacle. Peaceful rise means cautious rise. Neither China nor India shows much interest for now in new organizing principles for the world.

Perhaps, those principles are now defined by technology, social networks and individual empowerment, forces that lie outside conventional notions of geostrategic power. But this is just another way of saying that the world’s current interregnum is little understood.

(…) Interregnums are dangerous — and doubly morbid if unaccompanied by a
readiness to think anew about changed power structures.

  • Quand j’entends le mot « Interregnum », forcément, évidemment, systématiquement, je pense à « Foundation ». La trilogie d’Isaac Asimov — devenue une pentalogie sur le tard. Je pense à Hari Seldon faisant le diagnostic de la chute inéluctable de l’Empire Galactique, et préparant un Plan pour réduire la durée de l’inter-règne à moins d’un millénaire. Je me rappelle avoir lu « Foundation » pour la première fois en août 1989, deux mois après la répression de la Place Tiananmen, et deux mois avant la chute du Mur de Berlin, je m’en souviens comme si c’était hier. Et je pense à Isaac Asimov écrivant cela à partir de 1942, inspiré par la chute de l’Empire Romain, alors que les Etats-Unis s’emparaient du leadership mondial — devenaient en quelque sorte un Empire — ou, pour reprendre la phrase de Roger Cohen, reprenaient à l’Empire britannique le manteau du pouvoir mondial.

Jacques Attali, dans « L’Express », le 23 juillet 2012, sous le titre « G0 » :

2. L’Amérique doute d’elle-même, en ce que ses élites commencent à comprendre que son système politique est aujourd’hui totalement paralysé par l’importance des dépenses électorales, qui mettent l’exécutif et le législatif entièrement entre les mains d’intérêts particuliers et empêchent de prendre toute décision impopulaire, en particulier pour réduire les inégalités, qui vont encore croître.

3. La Chine est vue à la fois comme une menace, remplaçant heureusement l’Union Soviétique disparue, et un modèle envié pour sa capacité à tenir compte du long terme dans ses décisions, ce que les démocraties ne peuvent faire.

4. L’Europe est considérée comme ayant déjà disparue de l’Histoire. Presque personne ne croît que les pays européens, même s’ils le voulaient, pourraient encore sauver l’euro. Et beaucoup pensent que la disparition de la monnaie unique est une question de mois sinon de semaines.

(…) 7. Comment organiser une gouvernance mondiale dans laquelle tout le monde se reconnaisse sans espérer plus qu’une réorganisation de l’organisation des nations unies ?

A lire cela, on peut comprendre que le monde à venir, aux immenses promesses, ne sera dirigé ni par le G8 ni par le G20 ni par un G2 entre la Chine et les États unis, mais plutôt un G0 dans lesquels les pouvoirs appartiendraient aux entreprises, aux médias, aux ONG, aux cartels, dans un chaos dont nul ne peut promettre qu’il ne débouchera pas sur le pire.

  • J’ai laissé délibérément le point (4) de ce texte daté du 23 juillet 2012. L’Histoire retiendra peut-être que l’euro a été sauvé définitivement par l’intervention, par une seule phrase de Mario Draghi prononcée trois jours plus tard, le 26 juillet 2012.

Within our mandate the ECB is ready to do whatever it takes to preserve the euro and believe me: it will be enough.

  • L’Histoire reflète aussi parfois le pouvoir des mots — à côté du pouvoir des divisions blindées, des missiles inter-continentaux, des excédents commerciaux, des capacités industrielles, des créances monétaires, j’en passe et des meilleurs.
  • Jacques Attali, je l’ai déjà dit, vieillit mal, mais certains de ses textes vieillissent très bien. Certains de ses concepts aussi. Je ne sais pas si, en sherpa vétéran des G7s des années 1980s, il est l’auteur du concept de G0, ou si il l’a emprunté à quelqu’un d’autre. Je pense qu’il pourrait rester. Le G0 est peut-être ce qui nous attend. « Morbid, dangerous interregnum. »

Bonne nuit.

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