La tentation de juste se laisser porter par le courant

J’aime les fleuves et les rivières. J’aime l’expression « changer le sens des rivières« . Je parle souvent de « remonter les rivières« .

Dans mon contexte professionnel, « remonter les rivières », ça a un sens assez précis, c’est travailler en avance de phase, préparer, anticiper, ne pas subir, ou moins subir. Ca me semble important. Pour l’efficacité, l’efficience, autant que pour le sens et l’harmonie. Mais c’est épuisant.

« Ne pas subir » fut, sauf erreur, la devise du Maréchal De Lattre de Tassigny. « Ne pas subir », ne pas tout subir, ne pas trop subir, me semble tellement important, pour que le travail ait un sens, pour que la vie ait un sens. Mais c’est épuisant. Il n’y a pas qu’au travail qu’il y a des rivières à remonter.

La vie me parait parfois juste un fleuve en crue que je tente en vain de remonter. A force de s’adapter, à force de ramer, à force de se forcer, au bout d’un moment, on ne sais plus qui on est, on ne sait plus ce qu’on est, ce qu’on représente, on n’est plus soi-même, on ne se reconnait plus, on n’est plus rien. On n’y arrive plus. On essaie encore.

Peut-on remonter les rivières ? Peut-on arrêter les rivières ? Peut-on détourner les rivières ?

Parmi les livres parus ces derniers mois que je lirai si j’avais du temps, il y a « Stress Test », les mémoires de Timothy Geithner, un des hommes-clefs de la gestion de la grande crise financière avant et après le 15 septembre 2008, d’abord comme président de la Réserve Fédérale de New York, ensuite comme Secrétaire au Trésor de l’administration Obama. Une gestion et un homme très controversés. Le livre est probablement intéressant. Les quelques articles que j’ai lus sur le sujet sont intéressants.

Ces articles discutent les arguments de Geithner sur l’inéluctabilité des crises financières, sur l’impossibilité de les prévenir a priori et sur les moyens de les résoudre a posteriori. Sur la fatalité qui fait que résoudre une telle crise est forcément immoral, car elle amène toujours, au moins en partie, à absoudre voir à récompenser des malfaisants.

Et l’article du Financial Times consacré à « Stress Test », en date du 12 mai 2014, se conclut par ces phrases :

Ultimately, Geithner will be judged by how the system handles the next big crisis. It was he, after all, who drafted the Wall Street reform bill that became Dodd-Frank. Geithner does not sound very optimistic. « Markets will find ways around risk-taking constraints, » he writes, « the way rivers flow around stones. »

Je trouve cette conclusion stupéfiante. Sur le fond comme sur la forme. Dans l’absolu autant que rapportée au contexte de son auteur.

… the way rivers flow around stones.

On peut l’interpréter de multiples manières. Je crois que le sens profond est : « A quoi bon ? » Autrement dit : « Resistance is futile ». Ce qui peut revenir à : « There is no alternative. »

L’inéluctabilité des marchés financiers, la fatalité des crises financières. La futilité de lutter. La vanité de tenter d’empêcher les drames. A quoi bon ? A quoi bon même essayer ?

Peut-on arrêter les rivières ?

Plutôt que de s’épuiser à essayer de remonter les rivières, détourner les rivières ou arrêter les rivières, pourquoi ne pas juste se contenter de les suivre ?

Juste se laisser porter par le courant.

Je n’ai pas peur des profiteurs
Ni même des agitateurs
J’fais confiance aux électeurs
Et j’en profite pour faire mon beurre

Juste rester tranquillement au bord de l’eau, bâtir un petit moulin pour exploiter la force du courant, se mettre à la pêche à la ligne, attendre que ça morde, faire la sieste. Se laisser aller. Se laisser porter.

C’est surement plus reposant.

Et au diable les causes et les conséquences.

Au diable les déchets qu’on envoie en aval. Live and let live!

Au diable les mystères qu’on ignore en amont. Live and let die!

Au diable la découverte des sources du Nil, au diable le passage du Nord-Ouest par delà les sources du Missouri ! Au diable Stanley et Livingstone, au diable Lewis et Clark — ils auraient mieux faire de rester pêcher à la ligne ou exploiter leur petit moulin à eau.

Au diable la source, au diable la cause, au diable la cause de la cause.

Il suffit juste de se laisser aller. Lâcher prise. Laisser faire, laisser aller.

Se laisser porter par le courant, se laisser emporter par le courant, se laisser bercer et endormir. Ignorance is bliss.

Le monde contemporain se présente comme un flux permanent, un flot insatiable, un fleuve indomptable. Ça ne s’arrête jamais.

Pourquoi ne pas juste se laisser emporter ?

Est-il seulement possible de s’arrêter ?

J’ai souvent l’intuition qu’un jour tout cela va s’arrêter. Tout. Je ne sais pas comment. Je ne sais pas pourquoi. J’en peux juste plus. Alors il faudra bien que ça s’arrête.

Michel Houellebecq, dans un petit texte de 1997, envisageait ainsi la question :

Chaque individu est cependant en mesure de produire en lui-même une sorte de révolution froide, en se plaçant pour un instant en dehors du flux informatif-publicitaire. (…) Il suffit de marquer un temps d’arrêt ; d’éteindre la radio, de débrancher la télévision ; de ne plus rien acheter, de ne plus rien désirer acheter. Il suffit de ne plus participer, de ne plus savoir ; de suspendre temporairement toute activité mentale. Il suffit, littéralement, de s’immobiliser pendant quelques secondes.

Bernard Werber, dans « Les Fourmis » en 1991, proposait cette définition de « Rien » :

RIEN : Qu’y a-t-il de plus jouissif que de s’arrêter de penser ? Cesser enfin ce flot débordant d’idées plus ou moins utiles ou plus ou moins importantes. S’arrêter de penser ! Comme si on était mort tout en pouvant redevenir vivant. Etre le vide. Retourner aux origines suprêmes. N’être même plus quelqu’un qui ne pense à rien. Etre rien. Voilà une noble ambition.

Jules Romains, décrivant les derniers jours de juillet 1914 en France :

Il se sentait pris lui-même par la griserie de cette atmosphère, par sa douceur fiévreuse, par l’extraordinaire facilité de tout. C’était bien simple : il suffit de ne plus résister. Il suffisait de dire : oui. Il suffisait de remplacer la prévision laborieuse des évènements, les tâtonnements exténuants du calcul, par une acceptation les yeux fermés de l’avenir sur votre visage, soufflant comme le souffle de feu du désert, vous énivrant, vous caressant de sa brûlure, chargé de baisers, de mirages, de fantômes. Quel repos, de ne plus ramer contre le destin !

Arthur Rimbaud, évidemment :

Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Cela semble tellement facile.

Je me sens tellement fatigué.

Bonne nuit.

 

Publicités
Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour La tentation de juste se laisser porter par le courant

  1. Vincent dit :

    On est des hommes comme Sisyphe, c’est notre métier de pousser ce rocher en permanence. Il faut imaginer Sisyphe heureux!

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s