Pourquoi la solitude ?

Billet écrit en temps contraint

Je me demande souvent, comme beaucoup d’autres, pourquoi tant de gens vivent seuls. Au fond de moi-même, je crois que je sais bien pourquoi. Nous le savons tous.

Il y a des pages extraordinaires dans le « Voyage au Bout de la Nuit » de Louis-Ferdinand Céline. Je n’ai découvert ce livre qu’il y a quelques années, grâce à une liseuse électronique et une version en PDF pas trop mal formatée trouvée sur Internet. Je pensais que c’était un livre sur 1914 et les horreurs de la guerre de tranchées. J’ai découvert bien plus que ça. Il y a aussi l’Afrique coloniale, l’Amérique industrielle. Et puis il y a surtout la vie ordinaire.

La vie ordinaire en banlieue parisienne, dans le premier tiers du XXème siècle. La banlieue parisienne, entre Rancy et La Garenne Bezons, certains noms ont été changés — comme la commune de Rancy ; d’autres ont été gardés — comme la place Clichy. La vie ordinaire. L’hygiène. L’abrutissement. La médecine concrète. Les odeurs. La pourriture — toutes sortes de pourritures. La misère — toutes sortes de misères. La folie.

Il y a des pages extraordinaires dans le « Voyage au Bout de la Nuit », et voici un paragraphe saisissant :

Les jeunes c’est toujours si pressé d’aller faire l’amour, ça se dépêche tellement de saisir tout ce qu’on leur donne à croire pour s’amuser, qu’ils y regardent pas à deux fois en fait de sensations. C’est un peu comme ces voyageurs qui vont bouffer tout ce qu’on leur passe au buffet, entre deux coups de sifflet. Pourvu qu’on les fournisse aussi les jeunes de ces deux ou trois petits couplets qui servent à remonter les conversations pour baiser, ça suffit, et les voilà tout heureux. C’est content facilement les jeunes, ils jouissent comme ils veulent d’abord c’est vrai !

Toute la jeunesse aboutit sur la plage glorieuse, au bord de l’eau, là où les femmes ont l’air d’être libres enfin, où elles sont si belles qu’elles n’ont même plus besoin du mensonge de nos rêves.

Alors bien sûr, l’hiver une fois venu, on a du mal à rentrer, à se dire que c’est fini, à se l’avouer. On resterait quand même, dans le froid, dans l’âge, on espère encore. Ça se comprend. On est ignoble. Il faut en vouloir à personne. Jouir et bonheur avant tout. C’est bien mon avis. Et puis quand on commence à se cacher des autres, c’est signe qu’on a peur de s’amuser avec eux. C’est une maladie en soi. Il faudrait savoir pourquoi on s’entête à ne pas guérir de la solitude.

Pourquoi les gens vivent-ils de plus en plus seuls ?

Par ce qu’ils s’adaptent à ce monde. Et que ce monde ne veut que des gens seuls. Ils sont phagocytés par ce monde. Et ce monde ne partage pas. Précision : ce n’est pas de la victimisation, ils ne sont pas victimes, ou rarement que victimes, ils sont consentants, zélés même. Autre précision : je ne vaux pas mieux que les autres.

Depuis des décennies, je constate régulièrement que les gens les plus adaptés à ce monde sont aussi les plus odieux, les plus impitoyables. Pour monter les hiérarchies, pour non seulement survivre mais progresser, il faut être agressif, méchant, psychopathe, sociopathe. Et aussi égoïste, ingrat, cynique, calculateur. Bref, individualiste.

L’empathie, la sincérité, la générosité, l’altruisme, l’honnêteté, la fraternité : autant de qualités qui sont des handicaps, des tares, des inadaptations à ce monde. C’est comme ça. C’est moche mais c’est comme ça.

Parenthèse personnelle : Je me considère relativement peu adapté — mais pas pour autant forcément toujours agréable, même si j’y travaille. D’ailleurs, simultanément, je crois que je deviens de plus en plus inadapté. Les deux vont de pair. C’est comme ça. Encore quelques années, et je serai inemployable — j’espère alors être un peu plus humain. Nous verrons. Fin de la parenthèse.

L’un des plus grands fléaux contemporains, c’est l’individualisme.

C’est l’indifférence. C’est l’impatience. C’est l’intolérance.

Jeter au lieu de chercher à surmonter. Zapper au lieu de chercher à écouter. Bouger au lieu de chercher à comprendre.

Nos contemporains ne cherchent plus à supporter l’autre. Nos contemporains ne supportent qu’eux-mêmes et puis les hypnotismes de la société du spectacle, les babioles de la société de consommation, les succédanés de la société de consolation.

L’autre, les autres, l’altérité, ça ne les intéresse plus.

Le meilleur symbole, l’étendard de ce mouvement, c’est le smartphone. Et la tablette. Prenant le relais de ce qu’avait inauguré la télévision. Les écrans. L’écran.

L’écran et surtout les images, de préférence animées. Le moins possible de texte, ou alors pas compliqué.

L’écran et pas ce qu’il y a autour.

Moi et mon écran. Miroir, mon beau miroir, dis-moi que je suis la plus belle. Ecran, mon bel écran, dis-moi je suis le plus beau.

Patrick Besson a écrit en 2013 une très belle page sur l’iPhone comme l’anneau unique. Celui forgé par Sauron dans les flammes de la Montagne du Destin. Ne jamais oublier ce qu’est devenue la créature qui le porta le plus longtemps. Sméagol. Devenu Gollum. Précieux, mon précieux.

Si chacun de nous, grâce à l’iPhone, possède le monde, c’est que chacun de nous, par sa faute, est possédé par le monde. À l’instar de l’anneau, l’iPhone nous emprisonne dans la puissance qu’il nous procure.

One Ring to rule them all, One Ring to find them
One Ring to bring them all and in the darkness bind them
In the Land of Mordor where the Shadows lie

L’écran, les écrans passent avant. Nous ne savons plus ce qui est important. Encore une fois, les écrans, ce n’est que le symbole. L’étendard. La partie émergée de l’iceberg. Mais elle est de taille.

L’écran passe avant, la tentation de l’écran est là, tout le temps. Les autres encombrent. C’est aussi vrai dans un wagon de métro, que dans une réunion, une file d’attente, qu’à la table du dîner du soir en famille. Tous les jours dans le métro. Tous les soirs à table. Les écrans. La tentation de la solitude face à l’écran. La tentation de l’hypnotisme. Le précieux. Le précieux !

L’écran plus important que les êtres vivants. Une dernière fois, ce n’est que la partie émergée de l’iceberg.

Le mépris pour les autres. L’indifférence pour les autres. L’ignorance des autres. Ignorance is bliss.

Le mépris pour les êtres vivants, le mépris pour les semblables. C’est une maladie en soi, comme disait Céline.

Moi et mon iPhone — et personne d’autre. Dogs with iPhones.

Moi maintenant tout de suite immédiatement vite sans nuance sans hésitation quand je veux où je veux ce que je veux comme je veux.

Moi moi moi moi moi moi !

Écouter, on sait de moins en moins faire — par contre parler, exiger d’être écouté, exiger qu’on s’intéresse à vous alors qu’on ne fait même plus semblant de s’intéresser aux autres.

Négocier, on ne sait plus faire — par contre, imposer, on aime ça, on clique, on tapote, on veut, on exige…

Échanger, on ne sait plus faire. Prendre, on sait faire.

Patienter, on ne sait plus faire.

Oublier, relativiser, pardonner, on ne sait plus faire.

La politesse, la délicatesse, l’attention, la sensibilité, la chaleur, on ne sait plus faire.

On ne sait plus faire — on veut plus faire, on ne veut même plus essayer. C’est tellement plus simple avec les écrans. Plus pratique, plus automatique, plus « convenient ».

Alors très vite, on ne supporte plus les autres. On ne supporte plus l’autre. On ne cherche plus à supporter.

Ou alors, on voudrait que l’autre soit à notre convenance.

L’autre doit être juste une image. Ou un prestataire. Ou une machine. Ou un animal domestique. Ou un peu de tout ça.

L’autre ne doit plus exister que par, que pour son utilité matérielle, les services qu’il rend, l’image qu’il émet, le travail ou les prestations qu’il fournit. On ne veut surtout pas savoir ce qu’il pense ou ce qu’il ressent. Il n’est pas là pour ça. Il doit justifier sa place.

On veut qu’il écoute, mais on ne veut pas l’écouter. On veut que son image soit conforme aux attentes, au cahier des charges, aux exigences. S’il y a quelque chose qui ne plait pas, on se plaint au fabricant, on exige une réparation, un remplacement ou un remboursement. Si ça ne va pas, on jette.

Si l’autre ne semble pas bien, la réaction n’est plus de lui demander ce qui lui arrive, mais d’exiger qu’il change, ou qu’il se cache, ou qu’il dégage. Ce qu’il ressent, ce qu’il pense, ce qu’il vit, on s’en moque. Il abîme le paysage. Il fait désordre. S’il ne va pas bien, il faut qu’il dégage.

Voilà comment tout en ce monde ramène à la solitude. In the darkness bind them.

C’est une maladie en soi.

Bonne nuit.

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