Se sentir seul

Billet écrit en temps contraint

Ça fait des années que je ne me suis pas senti aussi seul. Aussi perdu. Aussi abandonné.

Les mots sont peut-être trop forts : seul, perdu, abandonné. Et je ne sais pas quel est le plus approprié. Seul. Ou perdu. Ou seul.

Objectivement, je ne suis pas seul. J’ai une famille, une femme, des enfants à la maison ; j’ai un travail, un patron, des collègues ; je croise chaque jour des centaines de personnes, je dis bonjour tous les jours à la caissière de la cantine, au boulanger, occasionnellement à la pharmacienne ou à toutes sortes d’autres êtres humains. Je ne suis pas seul. Je suis en contact irrégulier par divers moyens informatiques avec d’autres êtres humains. Donc : je ne suis pas seul. Eh bien si : je suis seul !

On dort, les uns contre les autres
On vit, les uns avec les autres
On se caresse, on se cajole
On se comprend, on se console
Mais au bout du compte
On se rend compte
Qu’on est toujours tout seul au monde

Est-ce un effet secondaire de ce blog ?

La difficulté à tenir la discipline nécessaire à ce blog — la simple difficulté à trouver quelques heures par-ci, quelques quarts d’heure par-là, pour transformer des idées plus ou moins vagues en quelques paragraphes de texte plus ou moins lisibles — ce blog est par essence un travail solitaire.

Pourquoi est-ce que je me sens tellement seul ?

Pourquoi en arriver ce constat ? Ma vie, c’est pas ma vie — une fois qu’on enlève ce qui est accaparé par les uns, donné ou vendu aux autres, il ne me reste presque plus rien en propre, à moi, à moi-même — et tant pis pour l’abus de possessif.

Pourquoi en arriver à conclure que la vie est une prison ?

Trop facile d’invoquer l’éducation ou des traumatismes de l’enfance — les miens tiennent en une phrase célèbre : l’enfer, c’est les autres. Trop facile. Trop loin.

Trop facile de renvoyer au délabrement moral de ce monde gangrené par l’individualisme, l’égoïsme, le néo-libéralisme, et j’en passe et des pires. Trop facile. Trop évident.

Nous sommes certainement très nombreux à nous sentir seuls. Nous sommes des millions. Et des millions de gens sont certainement, en termes objectifs, beaucoup plus seuls que je ne le suis.

Je me sens seul au milieu de gens indifférents, potentiellement hostiles, mais surtout indifférents. Je me sens handicapé émotionnel au milieu de millions d’autres handicapés émotionnels. C’est peut-être l’indifférence le plus important. L’ignorance, le mépris, le dédain, le désintérêt.

Ce qui fait ma vie, ce qui remplit mes heures et mes journées, ça ne m’intéresse pas. Ou ça ne m’intéresse plus. Ou alors, ça m’intéresse de moins en moins. Et de plus en plus, pour tout arranger, ça me fait honte. Mais c’est ce qui remplit. C’est ce qui sert de base aux liens — avec les enfants, avec les collègues, avec les autres en général. Ce qui devrait me rapprocher des autres, ou ce qui devrait rapprocher des autres de moi, me glisse entre les doigts. Mois après mois. Je m’en défends. Je fais semblant, de plus en plus semblant. Je m’accroche. Mais je sens que cela m’échappe de plus en plus.

Inversement, ce qui m’intéresse, ce qui pourrait m’intéresser si j’avais plus de temps, n’intéresse finalement que moi. Ou alors que moi et une poignée d’amis que je ne vois plus ou presque plus, par manque de temps, ou à cause des distances.

Un exemple. J’ai enfin terminé « The Sleepwalkers » , de Christopher Clark. Je n’ai pas compté combien de livres sur les causes de la catastrophe de 1914 j’ai réussi, tant bien que mal, à lire depuis six mois. Je pourrai facilement compter le nombre de billets publiés sur ce blog à propos de 1914. Bref. J’ai lu « The Sleepwalkers », et d’un certain point de vue, c’est presque ordinaire, puisque ce livre s’est vendu à des centaines de milliers d’exemplaires. Mais donc, avec qui puis-je en parler ? Un ou deux amis à des centaines de kilomètres ? Mon beau-père ou mon père, eux aussi à des centaines de kilomètres d’ici ? J’ai essayé d’amener ce genre de sujets, avec des pincettes, avec des collègues triés sur le volet — sans succès. Je ré-essaierai peut-être. Je redoute tellement la malédiction de la culture générale. Ça n’intéresse personne. On s’en fout. Tout le monde s’en fout.

The truth is, nobody cares.

Je me sens seul parce que, dans une certaine mesure, ironiquement, je n’ai personne à qui parler. A qui parler vraiment. Avec qui échanger. Pas juste quelqu’un qui m’écoute, ou quelqu’un que j’écoute. Pas de monologue, pas d’addition de monologue, un dialogue.

Il y a des gens qui m’intéressent, j’ai la chance d’avoir quelques collègues intéressants, mais dans leur domaine principalement. Mais symétriquement, à tort ou à raison, je suis hanté par cette idée que je suis inintéressant, que ce que je peux avoir à dire, si je me laisse aller, sera tellement inintéressant que ça en sera éliminatoire.

Je me sens seul parce que, dans une certaine mesure, je n’ose plus partager. Je n’ose même plus essayer de partager. Je garde pour moi — excepté ce blog et quelques rares personnes trop loin d’ici. Je garde de plus en plus tout pour moi. Je sais que c’est extrêmement dangereux. Je sais qu’il n’y a potentiellement rien de pire. A force de tout garder, on risque d’exploser, ou de hurler telle une cocotte-minute. Oui, mais, en attendant, de plus en plus, je garde pour moi. Parce que je me sens tellement seul.

Est-ce que je me suis juste égaré ? Est-ce que, plutôt que seul, il ne faut plutôt dire que je suis juste perdu ? Ce qui voudrait dire : Je me suis trompé de route. J’ai fait des mauvais choix, j’ai cru pouvoir les assumer, je me retrouve dans des impasses, il est temps de faire demi-tour et d’en sortir.

Est-ce que je ne me fais pas juste des idées, une fois encore ? Ce qui voudrait dire : Etre seul est notre lot à tous. L’erreur c’est d’imaginer ne pas l’être. L’erreur c’est d’imaginer qu’il puisse y avoir autre chose. L’erreur c’est de croire qu’on peut s’intéresser, intéresser, partager, échanger.

Je n’en sais rien.

Je n’en sais rien, et je ne sais pas non plus à qui en parler.

Je me sens tellement seul.

Bonne nuit.

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7 commentaires pour Se sentir seul

  1. xeus dit :

    Se sentir seul est surement une des nouvelles dimensions l’homme moderne comme tu le dis si bien, mais il est presque « facile » d’y remédier si tu commences par trouver un être que tu admires et aimes franchement, avec qui tu partages tes valeurs,ta spiritualité. Les amis existent aussi, et nous ne sommes jamais trop vieux pour s’en faire de nouveaux , de tout age, les gens sont étonnants ils faut garder le moral face à l’image ambiante du marécage (les fleurs de lotus existent en nombres).Je rajouterais qu’il ne faut pas avoir peur de la solitude, elle nous permet se recentrer sur l’essentiel « trouver le bonheur a plusieurs en respect mutuels de nos propres spiritualités »; j’avoue ca sent le graal dit comme ça,mais cela peut juste devenir un idéal.
    Bref , en tout cas j’aime bien lire tes articles, et même si je ne fais que recevoir tes monologues , et bah je me sens moins seul.

  2. F dit :

    Je retrouve beaucoup de mes ressentis dans cet article. C’est particulier, de se rendre compte que d’autres personnes se sentent parfois aussi seules que nous. C’est à la fois assez comique, on est plusieurs à se sentir seul, mais même si l’on se rassemblait tous je ne pense pas que cela changerait grand chose. La solitude, avec ou sans quelqu’un, reste la solitude.

    J’aime beaucoup votre manière d’écrire, je la trouve à la fois mystérieuse et entraînante. J’aimerai beaucoup écrire de cette manière, peut-être que cela viendra avec l’âge..

    En tout cas merci d’avoir fait un tour sur mon blog et de ce fait de m’avoir fait découvrir le votre,
    Bonne soirée

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