Le chat, la sérénité, la violence et moi

Billet écrit en temps contraint

J’éprouve un mélange d’admiration et d’envie pour le chat — le chat de notre maison, le chat que ma femme avait adopté bien avant qu’on ne se rencontre, le chat dont je suis maintenant presque le seul à m’occuper.

J’admire et j’envie sa sérénité. Soyons précis : sa sérénité apparente.

J’envie parfois sa vie apparemment calme, sans à-coups, sans précipitations, sans stress, sans frénésie.

J’admire souvent son détachement face aux perturbations. Détachement qui ne l’empêche pas de ressentir, j’en suis persuadé, je l’ai déjà écrit. Mais détachement qui lui permet de garder une distance que j’envie. Contre le bruit. Contre toutes sortes de perturbations extérieures. Contre le fracas de l’orage, du tonnerre, de la grêle. Contre la fureur des conduites humaines. Contre les tourments réels ou artificiels.

Contre les vaines agitations.

J’admire sa sérénité.

J’admire sa patience. Je le vois attendre paisiblement la mort. Je le vois en paix. Je le crois en paix. Je voudrais le croire en paix.

Mais n’est-ce pas, en grande partie, qu’une apparence ? Une illusion ?

Même si je m’efforce encore souvent de penser le contraire, la violence n’est pas forcément une anomalie. La violence arrive. La violence peut être nécessaire. Le stress peut être facteur de survie. Le bruit peut être la vie.

Je l’ai vu — rarement, il est vrai — se battre. Ce chat si pacifique et si détaché. C’était un soir d’été, nous avions laissé une fenêtre trop ouverte, un autre chat du voisinage s’était introduit dans la maison. Des cris perçants épouvantables ont réveillé tout le monde quand les deux animaux se sont faits face.

Je sais que la douleur fait hurler ce chat, comme il fait hurler tout être vivant en général — quand on lui marche sur la queue par exemple, c’est bête, mais ça arrive.

Je ne sais pas si ce chat a déjà tué un autre animal. Mais je sais que les chats sont aussi des tueurs en puissance. Ils sont comme ça. C’est la vie, c’est leur nature. J’ai déjà vus des petits oiseaux morts, tués par l’un des nombreux chats du voisinage, et délicatement abandonnés dans mon petit jardin.

Et, une fois par an, quand vient l’heure de l’emmener chez le vétérinaire, il y a une chance sur deux pour qu’il ne se laisse pas enfermer dans sa petite cage en plastique. Alors c’est le rodéo. Il fuit. Il se cache. Il hurle. Il griffe. Il a peur, forcément, il a peur. Traqué, cerné, attrapé, il finit par capituler. Chez le vétérinaire, il se montre ensuite d’une douceur déconcertante.

C’est toujours une expérience difficile pour moi aussi. Comment est-ce que je réagirais si j’étais ainsi traqué, cerné, par un autre être vivant plus grand que moi, attrapé, enfermé dans une boîte ? Ou dans d’autres situations émotionnellement comparables ? Face à des gens décidés à m’enfermer, à me faire du mal, ou à me tuer ?

Ai-je déjà vécu beaucoup de situations, disons, de situations « extrêmes », où seuls des réflexes opèrent ? Des réflexes de survie. L’instinct. Des automatismes. Pas de mots. Pas de phrases, pas de raisonnements, pas de références. On ne cherche pas à comprendre ou à savoir, on agit, seule l’action compte. Qu’est-ce qui se passe alors dans la tête, si on ne pense pas, si on ne réflechit, si les mots n’ont pas le temps de venir et de s’articuler les uns aux autres ?

Des situations de survie, des situations où la vie même est en jeu, semble en jeu, à tort ou à raison. Où un mauvais réflexe, ou une absence de réflexe, ou un délai dans le réflexe, peut mener à la mort. Ai-je jamais vécu rien de tel ?

Ai-je déjà vraiment frôlé la mort ? Qu’est-ce que je sais de ce dont je serais capable en situation « extrême » ?

Que reste-t-il des raisonnements, des phrases et des mots, en face de la mort — ou en face d’une menace vitale ?

Dans « The Fall of Hyperion », Dan Simmons décrit la mise à mort d’une intelligence artificielle en des termes qui m’ont toujours frappé :

The old Master, if indeed it is he, does not cite koans as he dies, but screams in agony as sincerely as any conscious entity ever has who is in the process of being fed to the ovens.

Paul Jorion a fait il y a quelques semaines, en date du 1er juin 2014, un petit rappel fort utile sur la notion de cerveau reptilien. Selon cette théorie (c’est peut-être plus qu’une théorie, je n’en sais rien), la réalité est inverse de ce que je suppose. Le réflexe (reptilien) est la base ; le raisonnement (cortex) est le complément, intrinsèquement superflu, optionnel. Le réflexe peut se passer de raisonnement. Le raisonnement ne fait souvent juste que confirmer le réflexe, ou faire semble de confirmer le réflexe, a posteriori.

Le biologiste François Jacob a utilisé à propos de notre cerveau, une image admirable : le cerveau humain est conçu, dit-il, comme une brouette sur laquelle aurait été greffé un moteur à réaction. Par cette image frappante, il attirait notre attention sur le fait que notre cerveau n’est pas constitué comme une machine d’une seule pièce. Il y a en son centre, le cerveau reptilien, appelé ainsi parce qu’il possède déjà la même structure chez le reptile, et le cerveau des mammifères s’est construit comme une couche additionnelle, absolument distincte : le cortex est d’une autre nature que le cerveau reptilien. Lequel est celui des sens, de la réaction immédiate, celui du réflexe, de l’affect, comme s’expriment les psychologues.

Le cortex s’est spécialisé dans le raisonnement, dans la réflexion rationnelle, l’enchaînement des arguments, le calcul mathématique, tout ce qui est de l’ordre des symboles, et il est greffé sur ce cerveau reptilien qui est lui d’une nature purement instinctive, ce qui fait que nous réagirons par l’enthousiasme ou par la peur devant ce que notre cerveau-cortex aura déterminé de faire. (…)

Une autre caractéristique de notre cerveau, c’est que la conscience que nous avons de ce que nous faisons, cette conscience n’a pas véritablement été conçue comme un instrument qui nous permette de prendre des décisions

Il y a quelques mois, dans son billet de blog que j’ai déjà cité, intitulé « Les inclus, les exclus et la catastrophe qui s’annonce » , en date du 21 novembre 2013, Philippe Quéau évoque aussi les réflexes de survie venus directement du cerveau reptilien :

La crise aura lieu, inévitablement, tant l’inertie est grande. Ceux qui auraient le plus intérêt à changer les choses sont aussi les plus fragilisés, les plus exploités, les moins bien informés, les plus trompés et lobotomisés par la propagande. C’est seulement dans l’urgence, peut-on espérer, que se lèveront des énergies qui n’ont pas encore « donné », et qui dorment en chacun. Qu’un agresseur s’attaque à un enfant sans force, et vous verrez sa mère devenir d’un seul coup un bloc de haine. Le père sortira aussi de lui-même, et toute la mémoire de l’espèce lui reviendra avec l’énergie du désespoir : le cerveau reptilien reprendra le contrôle des machines humaines déshumanisées par le « système ». Et maintenant transposez cela à l’échelle des peuples. (…)

Car la crise aura lieu. C’est elle qui débloquera les énergies, déclenchera les mécanismes de survie individuels et collectifs, libérera l’adrénaline à très haute dose dont nous avons besoin pour imaginer et constituer une planète équitable, juste et solidaire, pour mettre en ébullition la Noosphère dont l’espèce humaine doit se couronner.

J’ai toujours eu énormément d’affection pour l’expression « l’énergie du désespoir ». Je ne sais pas d’où ça me vient. On ne se refait pas.

Je déteste me comporter violemment, mais c’est souvent plus fort que moi. Je me dis que la violence n’est jamais justifiée, mais je pense de plus en plus qu’il faut assumer qu’elle l’est parfois.

Je rêve d’harmonie, je rêve de paix, je rêve de calme. J’envie ce chat qui semble tellement serein, détaché et harmonieux.

Mais lui, comme moi, comme les autres, comme mes semblables et comme ses semblables, comme tous les êtres vivants de cette planète, nous sommes des êtres vivants. Vivants, donc violents.

Il faut assumer ce qu’on est.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans chats, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s