The Sleepwalkers : Si on vit pas maintenant, demain il sera trop tard

J’ai fini « The Sleepwalkers », de l’historien Christopher Clark. C’est probablement l’ouvrage le plus vendu ces dernières années sur les évènements qui ont conduit à la Première Guerre Mondiale — et notamment, ce qu’il est convenu d’appeler la « Crise de Juillet » .

Ce billet présente quelques éléments issus de ce livre, et d’autres qui me sont plus personnels, sans bien les dissocier. C’est un peu la suite du premier billet écrit sur ce livre.

A mon humble avis, ce livre mérite amplement son succès. C’est une vraie réussite, même si j’ai été déçu par quelques aspects — en particulier, je m’attendais à ce qu’il parle plus de l’Allemagne sur les derniers jours de Juillet 1914, du rôle et des plans du Haut Etat-Major Prussien, et du rôle d’Helmuth von Moltke en particulier, mais du point de vue de Christopher Clark, l’Allemagne a alors été étrangement à l’écart, comme hors-sujet, jusqu’à la mobilisation russe :

In reality, the Germans had remained, in military terms, an island of relative calm throughout the crisis. (…) Far from being masters of the situation, the German policy-makers appeared to be struggling to stay abreast of developments.

Ce livre n’est ni le premier, ni le dernier livre sur la Crise de Juillet 1914. L’enchaînement des évènements, les interactions entre les nombreux personnages, et surtout le dénouement dramatique, font de la Crise de Juillet 1914 un sujet presque sans équivalent. Et tout particulièrement la dernière semaine de juillet 1914, dix jours en comptant large — je n’ose pas dire « Treize jours », ce chiffre est pour l’éternité associé à la Crise d’Octobre 1962.

Il me semble qu’on ressent mieux l’enchaînement, la vitesse, la réalité de ces journées en les appelant avec leurs noms et leurs numéros, pas simplement leurs numéros. Et un des rares reproches que je ferai à Christopher Clark, comme à d’autres, c’est de ne pas utiliser ces noms.

Dimanche 28 juin. L’attentat de Sarajevo.

Jeudi 23 juillet. Poincaré et Viviani quittent Saint-Pétersbourg. Dans l’heure qui suit, l’ultimatum austro-hongrois est présenté à Belgrade.

Vendredi 24. Première réunion du cabinet britannique où est évoqué le péril en Europe — péril passé sous silence pendant les quatre semaines précédentes, le cabinet britannique ayant été pendant ces semaines concentré sur la situation de l’Ulster. Selon les mots d’un participant, Winston Churchill :

The parishes of Fermanagh and Tyrone faded back into the mists and squalls of Ireland and a strange light began by perceptible gradations to fall upon the map of Europe.

Samedi 25. Réponse de la Serbie à l’ultimatum austro-hongrois.

Lundi 27. Retour de Guillaume II à Berlin.

Mardi 28. Déclaration de guerre de l’Autriche-Hongrie à la Serbie. Bombardement de Belgrade.

Mercredi 29. Retour de Poincaré à Paris. Ordre de mobilisation générale en Russie, transformé à la dernière minute, à la poste centrale de Saint-Pétersbourg, en ordre de mobilisation partielle.

Jeudi 30. Ordre de mobilisation générale en Russie.

Vendredi 31. Ultimatum de l’Allemagne à la Russie. Déclaration de danger de guerre en Allemagne.

Samedi 1er août. Ordre de mobilisation générale en Allemagne. Déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie. Ordre de mobilisation générale en France.

A partir de quel jour était-il trop tard pour arrêter l’engrenage ? Le jeudi ? Le vendredi ? Le mardi ? Ou même avant ?

Le vendredi 24 juillet, le grand public européen — en même temps que le cabinet britannique ! — découvrait seulement l’ampleur et l’imminence du péril.

Le vendredi 31 juillet, il était trop tard. La machine de la mobilisation russe était lancée, les machines des mobilisations allemandes et françaises allaient suivre. Le tocsin sonne dans les campagnes françaises le samedi 1er en fin d’après-midi !

Ce que je retiens du livre de Christopher Clark, c’est qu’à bien des égards la situation en juin et juillet 1914 était singulière. Il y avait une sorte de conjonction des astres, d’alignement des planètes, qui a amené la catastrophe. Si ça n’avait pas pété en juillet 1914, rien ne dit que ça aurait pété plus tard.

L’argument classique est que, pour faire court, l’Europe étant ce qu’elle était devenue, ça aurait pété tôt ou tard. Ca aurait pu péter quelques années auparavant, par exemple lors de la crise d’Agadir à l’été 1911, ou lors de la première guerre balkanique à l’hiver 1913. Mais cet argument est facilement retournable : si l’Europe avait su surmonter toutes sortes de crises entre 1900 et 1914, elle aurait du savoir surmonter celle de juillet 1914. Il n’y avait peut-être pas de fatalité.

Autrement dit, la crise de juillet 1914 est un concours de circonstances.

The interlocking commitments that produced the catastrophic outcome of 1914 were not long-term features of the European system, but the consequence of numerous short-term adjustments that were themselves evidence of how swiftly relations among the powers were evolving.

Ce concours de circonstances est lié notamment aux hommes qui étaient aux postes de responsabilité et de décision à cette époque.

Si d’autres personnes avaient été là, les choses auraient pu tourner différemment. Certains exemples sont évidents. Le plus évident est peut-être en France : les élections législatives d’avril-mai 1914 ont élu une assemblée plutôt à gauche, et auraient du porter à la Présidence du Conseil Joseph Caillaux. Tout laisse penser que Joseph Caillaux aurait pu faire contre-poids au Président de la République, Raymond Poincaré. Mais Joseph Caillaux est mis hors-jeu par l’assassinat de Gaston Calmette, directeur du Figaro, par sa femme, Henriette Caillaux, le 16 mars 1914.

L’exemple de Caillaux est assez connu — surtout en France. Mais il y en a apparemment d’autres. En Russie, un Serguei Witte aurait pu avoir le rôle d’un Joseph Caillaux, pour enrayer la machine de guerre. Il n’a pas été là au bon moment. C’est ainsi. En Angleterre, le pouvoir des « libéraux impérialistes » autour d’Edward Grey ne tenait pas à grand’chose ; un autre ministre des affaires étrangères aurait peut-être été moins ambigu vis-à-vis de la France — dans un sens ou dans un autre. Bref.

Les personnages que décrit Christopher Clark — les « somnambules », « The Sleepwalkers » — se connaissaient dans l’ensemble assez bien :

It is a curious feature of the July Crisis of 1914 that so many of the key actors in it had known each other for so long. Beneath the surface of many of the key transactions lurked personal antipathies and long-remembered injuries.

Ils se connaissaient bien, mais sans toutefois bien connaître leurs intentions respectives, ce qui peut paraître paradoxal :

A striking feature of the interactions between the European executives was the persistent uncertainty in all quarters about the intentions of friends and potential foes alike. The flux of power across factions and office-holders remained a problem, as did worries about the possible impact of popular opinion.

Ils étaient au fond tous assez précaires. Ils se sentaient, ils se savaient, précaires. Vulnérables. Leurs pouvoirs personnels, dans leurs pays respectifs, étaient en général assez mal assurés, assez fragiles. Même les grands monarques. Ainsi Guillaume II, le Kaiser, le (nominalement) tout-puissant Empereur d’Allemagne, ne contrôlait pas autant son gouvernement et son armée qu’on ne pourrait le croire. Au pouvoir depuis 25 ans, il était passé par différentes phases, dont des phases de discrédit et de relative mise à l’écart.

La même chose peut être dite de Nicolas II, le (nominalement) tout-puissant Tsar de toutes les Russies : au cœur du pouvoir avant la guerre russo-japonaise, discrédité par celle-ci, dans l’ombre de Stolypine ensuite, retrouvant plus d’influence après la mort de ce dernier, etc.

Et la même chose peut être dite de Raymond Poincaré, président de la République Française depuis février 1913, le premier depuis MacMahon à avoir affirmé la prééminence de la présidence, mais une prééminence fragile — il restera d’ailleurs comme le seul président fort de toute la IIIème République. Il avait établi son autorité directe sur le Quai d’Orsay, passant par-dessus ses ministres successifs des Affaires Etrangères, mais ça pouvait n’être que provisoire. Si les circonstances lui avaient imposé à Matignon un président du Conseil plus fort que René Viviani … aurait-il été aussi « assertif », comme on dit maintenant, mi-juillet à Saint-Pétersbourg ?

Christopher Clark le dit je crois clairement : la France de Raymond Poincaré avait à l’été 1914 accru ses capacités militaires grâce à la loi des Trois Ans votée en juillet 1913, mais rien ne dit que le parlement élu en mai 1914 ne serait pas revenu, dès l’automne 1914, ou en 1915, sur la loi des Trois Ans.

On pourrait multiplier les exemples, mais à ce stade, je vais plutôt rajouter un élément complémentaire qui n’est pas dans le livre : l’âge de ces personnages. Sachant qu’en 1914, même pour des individus puissants et bien nourris et bien préservés, l’espérance de vie (dans tous les sens du terme), l’espérance de vivre en bonne santé et en pleine possession de ses moyens, l’espérance de vie n’était pas celle de la fin du XXème siècle.

En juillet 1914, Raymond Poincaré a 54 ans. Guillaume II a 55 ans. Joseph Joffre a 62 ans. Helmuth von Motlke a 66 ans. Conrad von Hötzendorf a 62 ans. Serguei Sazonov a 64 ans. Theobald von Bettman-Hollweg a 68 ans. Nikola Pasic a 69 ans. Et j’en oublie.

Ces personnages n’étaient-il pas tous, sinon en fin de vie en bonne santé, au moins en fin de carrière ?

Certains de ces personnages ont voulu la guerre. Pour différents motifs. Certains ont voulu l’éviter. Je ne vais pas me lancer dans le jeu de chercher des bons ou des méchants, des innocents, des moins coupables et des très coupables. En tout cas pas ce soir.

La plupart ont accepté que les événements leur forcent la main, d’autres ont espéré que les événements décident à leur place. Certains ont sincèrement tenté de rattraper les événements avant qu’il ne soit trop tard, d’autres ont juste fait semblant. Certains ont peut-être même cru à leurs propres comédies.

Mais surtout, je crois que beaucoup, de part et d’autre, se sont dits, c’est le bon moment — on n’a jamais été aussi forts, on a une belle opportunité, c’est maintenant ou jamais.

Je pense à la très fameuse remarque de Madeleine Albright, alors ambassadeur américaine à l’ONU, au général Colin Powell, alors chef d’état-major de l’armée américaine, alors au zénith de sa puissance, en 1993 :

What’s the point of having this superb military that you’re always talking about if we can’t use it?

J’ai gravé dans la tête un documentaire sur 1914-18 vu au collège, dans les années 1980s, montrant des images d’archives de Guillaume II en 1914 :

Quand on a la meilleure armée du monde, on a la tentation de s’en servir.

Je pense à la fameuse phase de Paul Valéry :

La faiblesse de la force est de ne croire qu’à la force.

Ce que je retiens bizarrement de mes lectures récentes de 1914, c’est que tous les participants, à des degrés divers, curieusement, se sentaient forts. Voire même, pour certains, se sentaient plus forts que jamais. Tous en même temps. Les Russes, les Serbes, les Français, les Autrichiens, les Allemands, les Anglais. Il faudrait creuser ce point.

Un aspect remarquable de ces personnages et de cette guerre, c’est que personne ne l’a vraiment assumée ensuite. Ni les vainqueurs, ni les vaincus. En fait, personne ne l’a franchement assumée au moment de son déclenchement. Chacun s’est présenté comme agressé, victime, contraint de se défendre. C’est plus original qu’on ne peut le croire.

Bref, je me demande dans quelle mesure, certains de ces personnages n’ont pas contribué à précipiter les événements parce qu’ils savaient qu’ils ne seraient pas là pour vivre la prochaine crise. Que s’ils ne profitaient de cette opportunité, ils n’auraient pas d’autre opportunité. Conscients de leur âge, conscients de leur précarité, se sentant vieillir ou dépassés — peut-être que la crise de la quarantaine me joue des tours ?

La voix de Daniel Balavoine me vient à l’esprit :

Si on vit pas maintenant
Demain il sera trop tard
Qu’est-ce qu’on va faire ce soir ?
On va peut-être tout casser …

Si la crise de 1914 avait été résolue comme les précédentes, qui aurait été encore en situation deux ans plus tard, face à la crise suivante ? Poincaré, remis à sa place par un Briand ou un Clémenceau, ou même par Caillaux ou Jaurès ? Moltke, envoyé à la retraite et remplacé par Falkenhayn ? Conrad von Hötzendorf, viré et cette fois-ci définitivement ? Sazonov, éliminé du jeu à Saint-Pétersbourg ? Bethmann-Hollweg, viré à Berlin ? Et même les Empereurs, Willy et Nicky, à nouveau remis dans l’ombre par tel chancelier fort style Bismarck ou tel Premier Ministre fort style Stolypine ?

Qu’ont-ils pensé ? Qu’avaient-ils dans la tête ?

En fait, c’est surtout la voix d’Edith Piaf qui me vient à l’esprit quand je trouve un moment pour penser à cette crise ces dernières semaines. La voix d’Edith Piaf qui revient plusieurs fois dans le film « Inception » de Christopher Nolan, qu’on entend au deuxième tiers (7:02) du morceau « Waiting for a Train » de la bande-originale de Hans Zimmer. La voix qui annonce le basculement (7:44), l’emballement, l’inéluctable, préparez-vous, attachez vos ceintures…

Non, rien de rien
Non, je ne regrette rien

Si on ne rentre pas maintenant dans l’Histoire, on n’y rentrera jamais. Si on ne le fait pas maintenant, on ne le fera jamais. Ou plutôt, on ne sera pas là pour le voir. D’autres rentreront à notre place. Alors tant pis, allons-y, on verra bien. Ne regrettons rien. Allons-y. Rentrons dans l’Histoire. Allons-y avant qu’il ne soit trop tard, avant qu’il ne faille céder la place.

J’essaierai de revenir sur le concept central de « The Sleepwalkers » d’ici quelques jours : The Balkan Inception Scenario. En français : le scénario d’un début dans les Balkans.

Bonne nuit.

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