Nul ne s’est jamais perdu dans le droit chemin

Billet écrit en temps contraint

C’est une phrase de Goethe, sauf erreur :

Nul ne s’est jamais perdu dans le droit chemin

Elle m’est revenue dans la tête récemment. A cause du mot « perdu », forcément.

Elle m’a toujours fasciné. Elle semble tellement limpide, tellement simple, tellement évidente.

Elle représente un bel exemple de tentative d’associer morale et géométrie. Une existence droite, une vie droite, une ligne droite.

Evidemment, ça sent la morale moralisatrice à deux balles — genre : « mains propres et tête haute », « un papa, une maman », et j’en passe, et des plus fétides. Mais qu’importe, cette phrase est belle. Goethe !

Au-delà de la géométrie et des mathématiques, il y a les sciences, par exemple les sciences physiques. On peut aussi tenter de mêler morale et science.

J’aime beaucoup l’opposition, en mécanique des fluides, entre écoulement laminaire et écoulement turbulent. Ou au moins les idées générales que j’en ai retenu — les équations différentielles sont oubliées depuis longtemps.

Un écoulement laminaire, c’est un grand fleuve de plaine. Un bel écoulement droit, en ligne droite ou en courbe sans aspérité, toutes les molécules s’écoulent toutes dans le même sens, sans anicroche, sans incident, sans faire de bruit, sans perte de temps, etc.

Un écoulement turbulent, c’est un torrent de montagne. Un vilain écoulement désordonné, avec des bulles et des giclées, des débordements, des surpressions et des dépressions, des molécules qui virevoltent à contre-courant, du bruit, des pertes d’énergie utile, etc.

La vie serait tellement plus simple si elle était un écoulement laminaire. Mais la vie n’est pas un long fleuve tranquille. La vie est un écoulement turbulent, n’est que turbulences. Enfin je crois. La mienne en tout cas. A des échelles variables. Ça peut sûrement être pire. En tout cas c’est comme ça. C’est épuisant. C’est éreintant. Et par moments, je voudrais juste que ça s’arrête.

Est-ce que j’envie vraiment ceux dont la vie est un long fleuve tranquille, un écoulement laminaire, un droit chemin ?

Neal Stephenson, dans « The Diamond Age », déjà cité évidemment :

The universe was a disorderly mess, the only interesting bits being the organised anomalies.

Est-ce que je voudrais vivre dans une bulle hors du temps, préservée du chaos et des tourments de ce monde, à mi-chemin entre la Lothlorien de Cerebron et Galadriel, et une Suisse de carte postale ? Est-ce que ça existe vraiment ? Est-ce qu’il y a vraiment des droits chemins ?

Nul ne s’est jamais perdu dans le droit chemin.

Autrement dit, se perdre, c’est sortir du droit chemin. Le péché originel, ou une chaîne de péché qui remonte au péché originel. Une fois sorti de route, une fois passé dans des turbulences, très difficile de revenir en arrière. Très difficile de revenir dans le droit chemin. Il fallait y rester.

Ça parait si simple, si logique, si évident. Surtout pour les gens parfaits. Les gens parfaits m’exaspèrent. La pureté pue.

Il aurait suffi de rester dans le droit chemin. Il aurait suffi de ne pas céder à la tentation, au péché, au crime, à l’impatience, à la peur, et que sais-je encore ? Il aurait suffi de faire attention. Vous n’avez pas fait attention. Vous n’avez pas fait assez attention. Maintenant vous devez expier. Si votre vie est une prison, c’est parce que vous avez été condamné, c’est parce que vous devez être puni. Vous auriez du rester dans le droit chemin.

Aux trois quarts des « Particules Elementaires », Michel Houellebecq conclut le chapitre 18, le chapitre des retrouvailles d’Annabelle et de Michel, par ces phrases :

Ces existences si distinctes avaient laissé peu de traces visibles dans leurs corps séparés, mais la vie en elle-même avait opéré son travail de destruction, avait lentement obéré les capacités de réplication de leurs cellules et de leurs organelles. Mammifères intelligents, qui auraient pu s’aimer, ils se contemplaient dans la grande luminosité de ce matin d’automne. «Je sais qu’il est bien tard, dit-elle. J’ai quand même envie d’essayer. J’ai encore ma carte d’abonnement de train de l’année scolaire 74-75, la dernière année où nous sommes allés au lycée ensemble. Chaque fois que je la regarde, j’ai envie de pleurer. Je ne comprends pas comment les choses ont pu merder à ce point. Je n’arrive pas à l’accepter.»

Et le chapitre 19 commence par cette phrase :

Au milieu du suicide occidental, il était clair qu’ils n’avaient aucune chance.

Il y a aussi Belbo, Jacopo Belbo, dans « Le Pendule de Foucault » d’Umberto Eco. Jacopo Belbo écrivant, écrivant furieusement, confiant à son micro-ordinateur Aboulafia des pages et des pages, comme je suis en train de le faire, à une échelle bien plus modeste et en des modalités certes différentes :

Il écrivait par jeu mécanique, pour réfléchir en solitaire sur ses propres erreurs, il s’imaginait ne pas « créer » parce que la création, même si elle produit l’erreur, se donne toujours pour l’amour de quelqu’un qui n’est pas nous. Mais Belbo, sans s’en apercevoir, était en train de passer de l’autre côté de la sphère. Il créait, et il eût mieux valu qu’il ne l’ait jamais fait : son enthousiasme pour le Plan est né de ce besoin d’écrire un Livre, fût-il seulement, exclusivement, férocement fait d’erreurs intentionnelles. Tant que vous vous contractez dans votre vide, vous pouvez encore penser être en contact avec l’Un, mais dès que vous patrouillez de la glaise, fût-elle électronique, vous voilà déjà devenu un démiurge, et qui s’engage à faire un monde s’est déjà compromis avec l’erreur et avec le mal.

Qu’est-ce que j’ai mal fait ? A quel moment me suis-je égaré ? A quel moment ai-je commencé à m’égarer ? Je me pose périodiquement ce genre de questions. Quelles ont été mes pires erreurs ? Quels ont été mes grands points de bifurcation ? Quel est le plus regrettable a posteriori ?

Au risque d’oublier que, comme tout le monde, j’ai certes fait mes choix et mon chemin, en partie de mon propre chef, mais en partie seulement. Tout n’a pas été choisi, beaucoup a été subi. L’idéologie dominante nous fait croire que nous sommes responsables de tout, que nous avons tout choisi et tout voulu, que nous pouvons toujours tout changer il suffit de le vouloir bla bla bla, mais ce n’est pas vrai. Nous subissons les contextes — politiques, économiques, sociaux, culturels. Nous subissons énormément. Nous choisissons — mais nous choisissons peu.

Choisi ou subi, quel a été le virage fatal ? Quelle a été l’erreur fatale ? A quel moment me suis-je égaré ? A quel moment suis-je sortir du droit chemin ?

Je ne comprends pas comment les choses ont pu merder à ce point.

Je sais bien qu’il ne faut jamais rien regretter, jamais, cependant de temps en temps je me mets à regretter presque tout, à chercher ce qu’il faut regretter, à tenter de dater les grandes divergences, de retrouver la source, de dénicher la cause de la cause. Ça n’aboutit pas à grand’chose. Alors raison de plus pour se dire qu’il ne faut rien regretter.

Assumer d’être perdu, perdu pour le droit chemin. Assumer d’être perdu. Vivre bien que perdu. S’endurcir. S’habituer à se sentir perdu, abandonné, désorienté, désemparé. Faire bonne figure. Faire avec. S’adapter, au risque de ne plus savoir se projeter, au risque de ne plus qui on était — ou plutôt, au risque d’oublier qui on était, qui on avait cru être, qui on avait rêvé de devenir, oublier, ignorer, faire sans. Ignorance is bliss.

Nul ne s’est jamais perdu dans le droit chemin.

Je ne sais plus très bien où est le droit chemin. Je suis persuadé quand je ne m’en suis pas si éloigné que ça, à tort ou à raison. Mais je n’en sais rien. Par contre, je me sens perdu, tellement perdu certains soirs. Perdu sans avoir fait grand’chose pour me perdre.

Belbo, toujours :

Quelle farce, vivre en exil quand personne ne t’y a envoyé. Et en exil d’un endroit qui n’existe pas.

Bonne nuit.

 

Publicités
Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s