Quand commence la vie ?

Billet écrit en temps très contraint

Il est minuit et quart.

J’ai fini ce que j’avais à faire ce soir. Un mélange de tâches domestiques et d’activités professionnelles, de Microsoft Outlook et de centrale vapeur. Je suis allé au bout. J’ai tout fait. C’est fini. Done. Completed.

Je ressens une vague satisfaction. La satisfaction du devoir accompli. La « satisfaction du devoir accompli » : cette expression est-elle juste ringarde, comme tant d’autres que j’utilise, relique d’une autre époque — autre époque qui n’est peut-être même pas la mienne ?

J’ai fait ce que j’avais à faire. C’est tout. Et ça m’a conduit jusqu’à minuit et quart. Rien de bien héroïque, tout était dans le confort de ma maison, ma vie n’a pas été menacée, tout ça est sans danger. Rien de vraiment sacrificiel, même si j’ai une vague idée de sacrifice dans la tête ce soir, comme tant d’autres soirs. Mais essayons d’éviter les grands mots. J’ai juste fait ce que j’avais à faire.

La température est descendue, l’air est agréable.

Je suis écrasé par la fatigue, mais paradoxalement je ressens cette fatigue moins qu’il y a quelques heures, moins qu’en début de soirée, quand il faut déjà tenter de coucher les enfants, quand le tas de tâches à faire était devant moi, impressionnant, écrasant — surtout cumulé au tas de tâches déjà traitées dans la journée.

J’ai fait ce que j’avais à faire. J’ai fini. Et maintenant ?

Quand commence la journée ?

Quand commence la vie ?

Quand commence le temps ?

Des soirs tels que celui-ci, je me dis parfois que la vie commence à 23 heures. Ou à 22 heures. Ce soir à minuit et quart.

La vie commence à minuit et quart ? La journée commence à minuit et quart ?

C’est quoi la vie ? C’est quoi ma vie ? C’est ma vie, ça ? Ma vie à moi ? Pourquoi est-ce que c’est toujours les autres qui s’amusent ?

La seule chose raisonnable à faire à cette heure est d’aller dormir. Le réveil sonnera à six heures et demie. Il n’y a plus rien d’autre à faire. La journée est finie — mais, en un sens, elle n’a même pas commencé.

Ce n’est pas ce soir que je vais lire plus de quelques lignes de « The War That Ended Peace », de Margaret MacMillan. Ce n’est pas ce soir que je vais écrire le troisième billet (premier, deuxième) inspiré par « The Sleepwalkers », de Christopher Clark, ma perspective personnelle sur le concept de « Balkan Inception Scenario ». Ce n’est pas ce soir que je vais écrire quoi que ce soit, lire, voir, réfléchir, rêver, penser. Je n’ai pas le temps. Ce n’est pas le bon soir. Ce n’est pas la bonne journée. Mais y a-t-il jamais un bon soir ? Tellement rare. Et quand ça arrive, je suis tellement fatigué. Ne comptons pas sur un bon soir, pas plus que sur un grand soir.

La vie commence à minuit et quart ?

Comment en est-on arrivé là ? Comment en suis-je arrivé là ?

Pour reprendre, une fois de plus,  la formule d’Annabelle Wilkening à Michel Djerzinski dans « Les Particules Élémentaires » :

Je ne comprends pas comment les choses ont pu merder à ce point. Je n’arrive pas à l’accepter.

Est-ce le temps qui manque, ou est-ce la vie qui nous bouffe ?

Bouffé par la vie. Se laisser bouffer par la vie. Ne te laisse pas bouffer par la vie : c’est le conseil que j’ai fini par donner l’autre soir à deux collègues plus jeunes — en me disant que pour l’un au moins c’est trop tard, il s’est marié, ils ont acheté un logement, ils veulent des enfants, il travaille beaucoup. Ne te laisse pas bouffer par la vie. La vie comme prison.

Bouffé par la vie. Vilaine formule. Vilain mot. Grossier. Presque animal. Mais c’est bien de ça qu’il s’agit. Bouffé. Dévoré. Déchiqueté. Dissous. Digéré. Assimilé. Devenu part d’un autre, de plusieurs autres entités vivantes. Bouffé.

C’était ma vie, mais une fois bouffée, c’est devenu un peu de la vie des autres. C’est plus ma vie. C’est plus moi. C’est plus vraiment moi.

Bouffé par les autres — par les systèmes, par les machines, et par tout ceux qui sont derrière les systèmes et les machines.

Et pourtant, je n’ai fait que mon devoir.

Je n’ai fait que ce que j’avais à faire. Je suis un honnête homme. Je ne suis pas un voleur. Je ne suis pas un malhonnête. Je ne suis pas égoïste, ingrat ou indifférent. Je ne laisse pas tomber ceux qui comptent sur moi. Je fais ce qu’il y a à faire. Je fais ce qu’il faut faire pour faire tourner la boutique. Je ne fais que mon devoir. Je ne peux pas abandonner ceux qui ont besoin de moi. Je ne peux pas laisser filer. Je ne peux pas lâcher prise.

En conclusion de ce triste billet, écrit trente ans et un jour après les événements qui dominent « Le Pendule de Foucault », je ne peux que reprendre les derniers mots, déjà cités ici, de Casaubon commentant l’un des derniers billets de Jacopo Belbo :

Je crois qu’il y croyait pour de bon, tant peut le désir déçu. Son [fichier] se terminait, et il ne pouvait en être autrement, par la citation obligée de tous ceux que la vie a vaincus : Bin ich ein Gott ?

Bouffé par la vie ? Vaincu par la vie ? Dépouillé du temps ?

Et demain matin, ça recommence ?

Ben oui, demain matin, ça recommence.

C’est la vie. C’est ma vie. Ou en tout cas, c’est ce qui en tient lieu. C’est comme ça.

Il est une heure du matin.

Bonne nuit.

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