Pistes de lecture – La valeur du temps (2)

Billet écrit en temps contraint

Ce billet fait suite à un précédent billet également intitulé La valeur du temps.

Ils sont à mettre en perspective avec d’autres billets, tels que Les guerres du temps, La fatigue de la modernité – La France de 2010 vue par Eric Dupin, ou encore, plus récemment Quand commence la vie. On en retrouvera d’autres, évoqués et liés dans les commentaires de ces quelques textes.

* * *

Philippe Silberzahn, sur son blog, le 13 janvier 2014, sous le titre « ‘Ne déjeunez jamais seul’ et autres slogans stupides qui tuent l’innovation » :

Je suis récemment tombé sur l’article d’un consultant en gestion de carrière intitulé « Ne déjeunez jamais seul ». Bon avis en effet: pourquoi perdre du temps à déjeuner seul alors que le déjeuner offre une opportunité de nouer des contacts utiles à sa carrière? Et l’auteur d’ajouter qu’il faut surtout éviter les déjeuners gastronomiques: un sandwich rapidement enfilé, de l’eau, et hop, on networke! Et de préciser que si on enlève les vacances, cela fait tout de même 250 opportunités de rencontrer des gens. 250 personnes nouvelles par an, imaginez!

Ce type d’article est fréquent dans la littérature du management. L’idée sous-jacente est que tout ce qui n’est pas action est inutile. Déjeuner seul est une perte de temps parce quand on est seul, on ne fait rien. Et rien faire c’est mal. Je constate souvent, dans les entretiens de sélection des étudiants, à quel point ceux-ci sont déjà formatés dans cette pensée. En lisant leur CV, on est frappé par la volonté de montrer que tout a un sens, que tout est planifié pour leur réussite professionnelle, que rien n’est gratuit dans leur vie. On arrive à m’expliquer qu’on joue au ping-pong depuis l’âge de 5 ans parce ce que ça permet de développer la concentration et l’agilité. Lorsque je demande à ces candidats parfaitement organisés s’il leur arrive de faire quelque chose juste pour le plaisir, ils me regardent toujours interloqués. J’aurais pu leur demander de se déshabiller, l’effet aurait été le même. Un futur cadre performant peut-il se permettre de faire quelque chose de gratuit, d’inutile, juste pour le plaisir? On est proche de la faute morale.

Julie Clarini, dans Le Monde daté du 8 janvier 2014, présente trois livres sur les liens entre temps et capitalisme, sous le titre « Les marchands du temps, toujours aux aguets ». Voici juste l’introduction :

Sur les marchés, on trépigne, on se balance d’un pied sur l’autre, et pas seulement pour lutter contre le froid. Tout marchand qui se respecte est aux aguets, il en va de la prospérité de son commerce. La vente escomptée aura peut-être lieu dans les minutes qui suivent. L’anticipation (du client, de la bonne affaire, de la transaction) est un mode d’existence que partagent le commerçant et le trader, le vendeur de tomates ou de produits financiers. Trois essais parus cet hiver le rappellent : pas d’échanges sans projection dans l’avenir, sans attente ou promesse d’un gain. « Et pour Madame, ce sera tout ? », cet emploi du futur – futur « forain » disent les linguistes – est à l’image de cette disjonction temporelle : sur le présent des marchés, c’est un avenir qu’on s’achète, une assurance, un confort. D’où l’impatience, la tension, l’énergie, fût-ce, comme on le pressent chez les revendeurs à la sauvette, celle du désespoir.

Bernard Stiegler, interviewé par Grégory Marin dans L’Humanité en date du 26 avril 2013 :

Q. Le marketing politique s’est substitué à la pensée critique dites-vous. Vous parlez aussi d’un « effondrement de l’attention » comme d’une des causes de ce renoncement.

R. Le marketing détourne le désir de ses objets primordiaux (parents, proches, savoirs, culture) vers la marchandise. Pour cela, il capte l’attention comme l’expliquait Patrick Le Lay, ex-PDG de TF1 : « Mon travail, c’est de vendre à Coca-Cola du temps de cerveau disponible. » Or cette captation détruit l’attention, qui est la forme ordinaire du désir, lequel régresse ainsi au stade de la pulsion. Le désir prend soin de son objet; la pulsion détruit son objet.

Q. Notre cerveau est ainsi préparé à aller vers n’importe qui peut le manipuler. Y compris le Front national?

R. La destruction de l’attention pousse de plus en plus de gens vers le Front national parce qu’elle fait souffrir ceux qui la subissent tout en les empêchant de comprendre de quoi ils souffrent. L’attention est produite par l’éducation. Mais si on peut et on doit la former, on peut aussi la déformer. Le marketing la déforme en la manipulant avec d’énormes moyens. La formation de l’attention produit des savoirs – savoir vivre, faire ou conceptualiser. Politesse, chaudronnerie et mathématiques sont des formes d’attention. La déformation de l’attention est le désapprentissage de ces savoirs. Privé de ces savoirs, on est privé de place sociale : on n’est plus soi-même un objet d’attention. Les électeurs du Front national souffrent de cette destruction de l’attention psychique et du manque d’attention sociale qui en résulte.

  • Très important : « L’attention est produite par l’éducation. » L’éducation au temps est importante. Il faudra y revenir. Sur Bernard Stiegler, relire « A quoi sert la psychologie ?« .

David Brooks (avec toutes les réserves que cela implique), dans The New York Times, en date du 3 juin 2014, sous le titre « The Art of Focus » :

The lesson from childhood, then, is that if you want to win the war for attention, don’t try to say « no » to the trivial distractions you find on the information smorgasbord; try to say « yes » to the subject that arouses a terrifying longing, and let the terrifying longing crowd out everything else.

The way to discover a terrifying longing is to liberate yourself from the self-censoring labels you began to tell yourself over the course of your mis-education. These formulas are stultifying, Phillips argues: « You can only recover your appetite, and appetites, if you can allow yourself to be unknown to yourself. Because the point of knowing oneself is to contain one’s anxieties about appetite. »

Thus: Focus on the external objects of fascination, not on who you think you are. Find people with overlapping obsessions. Don’t structure your encounters with them the way people do today, through brainstorming sessions (those don’t work) or through conferences with projection screens.

  • Sans commentaire. Contrepoint pas inintéressant à Bernard Stiegler. Là encore, il s’agit d’éducation. D’apprentissage. De discipline. De construction. De fortitude. Pour devenir autre chose que des chiens avec des iPhones.

Le Nouvel Observateur a publié en date du 23 mai 2014 des extraits du livre de Jonathan Crary, « Le capitalisme à l’assaut du sommeil » :

Comme l’histoire l’a montré, des innovations nées dans la guerre tendent nécessairement ensuite à être transposées à une sphère sociale plus large: le soldat sans sommeil apparaît ainsi comme le précurseur du travailleur ou du consommateur sans sommeil. Les produits « sans sommeil », promus agressivement par les firmes pharmaceutiques, commenceraient par être présentés comme une simple option de mode de vie, avant de devenir, in fine, pour beaucoup, une nécessité.

Des marchés actifs 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, des infrastructures globales permettant de travailler et de consommer en continu – cela ne date pas d’hier; mais c’est à présent le sujet humain lui-même qu’il s’agit de faire coïncider de façon beaucoup plus intensive avec de tels impératifs.

(…) Étant donné sa profonde inutilité et son caractère essentiellement passif, le sommeil, qui a aussi le tort d’occasionner des pertes incalculables en termes de temps de production, de circulation et de consommation, sera toujours en butte aux exigences d’un univers 24/7.

Passer ainsi une immense partie de notre vie endormis, dégagés du bourbier des besoins factices, demeure l’un des plus grands affronts que les êtres humains puissent faire à la voracité du capitalisme contemporain. Le sommeil est une interruption sans concession du vol de temps que le capitalisme commet à nos dépens.

La plupart des nécessités apparemment irréductibles de la vie humaine – la faim, la soif, le désir sexuel et, récemment, le besoin d’amitié – ont été converties en formes marchandes ou financiarisées. Le sommeil impose l’idée d’un besoin humain et d’un intervalle de temps qui ne peuvent être ni colonisés ni soumis à une opération de profitabilité massive – raison pour laquelle celui-ci demeure une anomalie et un lieu de crise dans le monde actuel.

Jean-Marie Durand, dans Les Inrockuptibles en date du 17 mars 2013, rappelle à ceux qui l’ignoreraient encore le concept de « burn-out ».

Parmi les quelques mots-clés qui symbolisent notre époque, le burn-out impose sa triste évidence. Il est rare, dans l’histoire, qu’un trouble psychique nouveau se popularise aussi vite, au point que chacun en saisisse les enjeux ravageurs. Inventé par l’écrivain anglais Graham Greene dans son roman A Burnt-Out Case, paru en 1961, ce syndrome, qui touche des millions de travailleurs usés et stressés, littéralement consumés par un feu intérieur, est identifié par le philosophe Pascal Chabot dans Global burn-out comme une vraie « maladie de civilisation », telles la mélancolie au XIXe siècle, la paranoïa et la schizophrénie au XXe. Exténué, vidé, incapable de se détendre et de récupérer, l’individu qui sombre dans le burn-out a le visage de la grande fatigue contemporaine.

Comment s’opère un burn-out ? Comment relier les troubles psychiques individuels à un cadre social et culturel qui en détermine les effets ? De quoi le burn-out mais aussi le discours général qu’on tient sur lui sont-ils le symptôme ? Ces questions traversent la réflexion de Pascal Chabot, qui porte un regard philosophique sur une question qui d’habitude mobilise sociologues, psychologues ou cliniciens du travail. Ce déplacement élargit le cadre de compréhension du problème. Ni l’univers psychique des individus ni la pression sociale qui pèse sur eux ne suffisent à expliquer le burn-out. En ce sens, Pascal Chabot estime que cette maladie de civilisation est surtout une « maladie de la relation ».

  • Sans commentaire. C’est la vie. C’est comme ça. On n’a pas le choix. Que l’ivresse du travail se paie cher, parfois …

Karl Taro Greenfeld, dans The New York Times en date du 25 mai 2014, sous le titre « Faking Cultural Literacy » :

I can’t help it. Every few weeks, my wife mentions the latest book her book club is reading, and no matter what it is, whether I’ve read it or not, I offer an opinion of the work, based entirely on … what, exactly? Often, these are books I’ve not even read a review or essay about, yet I freely hold forth on the grandiosity of Cheryl Strayed or the restrained sentimentality of Edwidge Danticat. These data motes are gleaned, apparently, from the ether — or, more realistically, from various social media feeds.

(…) It’s never been so easy to pretend to know so much without actually knowing anything. We pick topical, relevant bits from Facebook, Twitter or emailed news alerts, and then regurgitate them. Instead of watching « Mad Men » or the Super Bowl or the Oscars or a presidential debate, you can simply scroll through someone else’s live-tweeting of it, or read the recaps the next day. Our cultural canon is becoming determined by whatever gets the most clicks.

(…) The information is everywhere, a constant feed in our hands, in our pockets, on our desktops, our cars, even in the cloud. The data stream can’t be shut off. It pours into our lives a rising tide of words, facts, jokes, GIFs, gossip and commentary that threatens to drown us. Perhaps it is this fear of submersion that is behind this insistence that we’ve seen, we’ve read, we know. It’s a none-too-convincing assertion that we are still afloat. So here we are, desperately paddling, making observations about pop culture memes, because to admit that we’ve fallen behind, that we don’t know what anyone is talking about, that we have nothing to say about each passing blip on the screen, is to be dead.

  • Ce sera le dernier mot pour ce soir. Dead. Je ne veux pas mourir. Je ne veux pas mourir idiot. Je ne veux pas mourir ignorant. Je ne veux pas mourir sans savoir. Je ne veux pas mourir sans avoir efficacement utilisé le peu de temps dont j’aurais disposé. Les dernières phrases de cet article sont magnifiques. Il faudra les relire. Il faudra y revenir. La peur de manquer, la peur de manquer de temps, c’est une peur de la mort.

Bonne nuit.

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