The Sleepwalkers : The Balkan Inception Scenario et autres constructions de la fatalité

Ceci est le troisième billet inspiré par « The Sleepwalkers » (après le premier, et le deuxième).

« The Sleepwalkers » (« Les Somnambules ») est le livre de l’historien Christopher Clark sur l’enchaînement des événements qui ont conduit, avant le 28 juin 1914, puis du 28 juin 1914 à fin juillet 1914, l’Europe à la catastrophe de la Première Guerre Mondiale. Est-il utile de préciser que je recommande fortement ce livre ?

L’une des thèses que je retiendrai de « The Sleepwalkers », c’est ce que Christopher Clark appelle le « Balkan Inception Scenario ».

Que veut dire le mot « inception » ? Selon diverses définitions trouvées sur le Web : « the beginning, as of a project or undertaking », « mot anglais désignant le commencement, « inception » vient du latin « inceptio » (début). Son sens a traversé les siècles jusqu’à nos jours », etc. Le début. L’origine. La cause. Le point de départ. La source.

Qu’est-ce que le « Balkan Inception Scenario » ? Pour Christopher Clark, c’est l’idée qui a imprégné les élites, d’abord russes ou françaises, et à la fin aussi anglaises — les élites des trois puissances de la Triple Entente –, dans les dernières années précédant 1914, l’idée selon laquelle que la grande guerre européenne viendrait des Balkans.

Ce n’est pas une idée très originale en elle-même. Dès 1878, selon certains sources, Bismarck aurait dit :

Europe today is a powder keg and the leaders are like men smoking in an arsenal … A single spark will set off an explosion that will consume us all … I cannot tell you when that explosion will occur, but I can tell you where … Some damned foolish thing in the Balkans will set it off.

Mais le point marquant est que les élites dirigeantes des pays de la Triple Entente s’étaient — se seraient — convaincues, assez précisément, qu’une étincelle dans les Balkans allait mettre le feu aux poudres, selon un enchaînement assez précis. Que ce serait nécessaire pour provoquer une guerre européenne inévitable. Que ce serait un moindre mal, car il permettrait d’initier une guerre européenne inévitable dans des termes favorables aux puissances de la Triple-Entente. Qu’il faudrait savoir s’en emparer, autant que s’y préparer. Inévitable. Inéluctable.

Le « Balkan Inception Scenario » a été nourri par les bouleversements successifs dans les Balkans. D’abord le changement de régime en Serbie le 11 juin 1903 : l’assassinat particulièrement violent du roi Alexandre et de la reine Dalga, sur lequel commence « The Sleepwalkers », et qui ouvre la voie à une Serbie détachée de l’Autriche-Hongrie, puis hostile à l’Autriche-Hongrie. Ensuite, l’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche-Hongrie en 1908, malgré des assurances données à la Russie. Puis la première guerre balkanique d’octobre 1912 à mai 1913, la deuxième de juin à juillet 1913, et j’en passe.

Le « Balkan Inception Scenario » a pénétré les esprits des acteurs-clefs du système d’alliance devenu progressivement la Triple-Entente, avec dans certains cas de curieux phénomènes de surenchère, les Russes incitant les Français à durcir leur attitude vis-à-vis des Allemands, les Français incitant les Russes à être intraitables avec les Allemands, et ainsi de suite.

Over the following years, the French worked hard and with success to overcome Russian resistance to a strategy focused on delivering the maximum strike power against the western frontier in the shortest possible time, by means of quadruple railway arteries designed to deliver massive forces against the enemy’s heartland.

Le « Balkan Inception Scenario » s’est développé en même temps que  toutes sortes de liens — et des intérêts économiques et financiers très importants. Les banques et autres institutions financières françaises avaient, pour faire court, misé très gros — notamment dans en Russie et en Serbie. Il serait intéressant de mesurer ces intérêts avec le style de chiffres à la mode de maintenant, genre les crédits français en Serbie rapportés au PIB de la Serbie. Il serait intéressant d’évaluer le poids de ces intérêts financiers dans certaines épisodes politiques, par exemple la montée en puissance de la carrière de Raymond Poincaré, jusqu’à alors assez stagnante, à partir de 1910. Raymond Poincaré n’est pas devenu le seul président fort de la IIIème République par hasard.

Le « Balkan Inception Scenario » est en partie un sous-produit de la conviction largement répandue qu’une guerre européenne était inéluctable. Conviction résumée par Albert de Mun en décembre 1913 :

L’Europe entière, incertaine et troublée, s’apprête pour une guerre inévitable, dont la cause immédiate lui demeure encore ignorée, mais qui s’avance vers elle avec l’implacable sûreté du destin.

Le « Balkan Inception Scenario » est une idée, une conviction, née en Serbie, développée ensuite en Russie, adoptée en France (notamment à la faveur du pouvoir grandissant de Raymond Poincaré, Président du Conseil à partir de janvier 1912, Président de la République à partir de janvier 1913), et arrivée enfin en Angleterre. L’idée que ça partirait de Serbie. Forcément. Et qu’il ne faudrait pas chercher à résister, à empêcher l’inévitable. Juste s’adapter. Se tenir prêt. Tirer parti.

Les relations entre la Serbie et la Russie à partir de 1909 sont édifiantes, dominées notamment par la personnalité de l’ambassadeur de Russie à Belgrade, le tonitruant Nicholas Hartwig. Personnage méconnu, et pourtant capital. Figure incontournable de la vie publique à Belgrade, pendant les années des guerres balkaniques. Plus proche du Premier Ministre serbe Nicola Pasic, et d’autres leaders serbes, que de son ministre de tutelle, le Ministre des Affaires Etrangères russe Serguei Sazonov. Militant du « pan-slavisme », « plus Serbe que les Serbes », soufflant sur les braises à Belgrade dès sa nomination en 1909.

In a letter of May 1913 to Hartwig whose contents were passed to Pasic, Sazonov sketched an overview of recent Balkan events and their significance for the kingdom. ‘Serbia’, he remarked, had completed only ‘the first stage of its historical path’: In order to reach its destination it must still undergo a terrible struggle, in which its entire existence is placed in question. [. . .] Serbia’s promised land lies in the territory of today’s Austria-Hungary and not in the direction in which it currently strives, where the Bulgarians block its path. Under these circumstances it is in the vital interest of Serbia [. . .] to place itself through determined and patient work in a condition of readiness for the inescapable future struggle. Time is working for Serbia and for the downfall of her enemies, who already show clear signs of decomposition.

Ainsi, une fois la crise arrivée, sans qu’on l’ait nécessairement vue venir, ni même vraiment souhaitée, à partir du 28 juin 1914, finalement, il n’y avait plus pour une partie des élites dirigeantes de la Triple-Entente, qu’à se laisser glisser. Se laisser emporter par le fleuve de l’Histoire. Voir devenir réalité ce qui était une sorte de rêve, une conviction, une idée. Et en tirer parti.

Côté russe d’abord. Ironiquement, Nicholas Hartwig décède d’une crise cardiaque le 10 juillet 1914, après une réception à l’ambassade d’Autriche — mort naturelle selon l’enquête officielle, version violemment contestée par la presse serbe. Hartwig mort, Sazonov et une partie du cabinet russe agiront en juillet 1914 très conformément à ses espoirs. L’idée qu’il a planté n’a plus besoin de lui pour finir de proliférer. L’idée lui a survécu.

Côté français, c’est, j’insiste, la personnalité de Raymond Poincaré qui est essentielle — ce n’est pas le moindre des paradoxes de l’histoire de la IIIème République, ce régime supposé de petits hommes faibles. Raymond Poincaré qui a fait nommer début 1914 ambassadeur à Saint-Pétersbourg un intime, un ami d’enfance, le controversé Maurice Paléologue. Raymond Poincaré, qui a nommé en juin 1914 un Président du Conseil faible, René Viviani, lui confiant également les Affaires Etrangères, pour mieux contrôler le Quai d’Orsay par-dessus sa tête. Raymond Poincaré, qui, en visite officielle en Russie en juillet 1914 (visite planifiée bien avant le 28 juin), absent de Paris du jeudi 16 juillet au mercredi 29 juillet, accueille la crise avec sérénité et détermination :

There was no need for improvisations or new policy statements — Poincaré was simply holding fast to the course he had plotted since the summer of 1912. This may help explain why, in contrast to many of those around him, he remained so conspicuously calm throughout the visit. This was the Balkan inception scenario envisaged in so many Franco-Russian conversations. Provided the Russians, too, stayed firm, everything would unfold as the policy had foreseen. Poincaré called this a policy for peace, because he imagined that Germany and Austria might well back down in the face of such unflinching solidarity. But if all else failed, there were worse things than a war at the side of mighty Russia and, one hoped, the military, naval, commercial and industrial power of Great Britain. (…)

It was not just that Poincaré and Paléologue had pressed so hard for Russian firmness on the Serbian question, it was that a crisis of this kind conformed exactly to the Balkan inception scenario that the alliance, over many discussions and summit meetings, had come to define in recent years as the optimal casus belli.

Côté anglais, il faut rentrer dans l’esprit complexe de Sir Edward Grey, Ministre des Affaires Etrangères depuis 1905 — une éternité ! –, personnage-clef du cabinet Asquith :

Grey may have felt discomfort — he certainly expressed it intermittently — about the prospect of ‘fighting for Serbia’, but he had understood and legitimized the Balkan inception scenario and absorbed it into his thinking. And this scenario, it is important to remember, was not a neutral feature of the international system. It did not embody an impersonal necessity; rather, it was a fabric of partisan attitudes, commitments and threats. It revealed the extent to which Grey had forsaken a pure balance of power policy in favour of a policy oriented towards maximizing the security of the Entente. (…)

Grey’s actions and omissions revealed how deeply Entente thinking structured his view of the unfolding crisis. This was, in effect, a new iteration of the Balkan inception scenario that had become the animating logic of the Franco-Russian Alliance, and that Grey had internalized in his warning to the German ambassador in early December 1912 (see chapter 5). There would be a quarrel in the Balkans — it didn’t really matter who started it — Russia would pile in, pulling in Germany, France would ‘inevitably’ intervene on the side of her ally; in that situation, Britain could not stand aside and watch France be crushed by Germany. (…)

British policy-makers had no particular interest in or sympathy for Serbia. This was a war from the east, sparked by concerns remote from the official mind of Whitehall. Did this prompt in Grey misgivings about the Balkan inception scenario? (…) Grey ultimately remained true to the Ententiste line he had pursued since 1912, but these moments of circumspection remind us of a complicating feature of the July Crisis, namely that the bitter choices between opposed options divided not only parties and cabinets, but also the minds of key decision-makers.

« The minds of key-decision makers. » The minds. Les esprits.

Parenthèse.

Tout le présent billet est à lire avec en tête le film de Christopher Nolan en 2010, Inception. Et idéalement la musique obsédante de Hans Zimmer. Et notamment le pitch initial de Leonardo di Caprio :

What is the most resilient parasite? Bacteria? A virus? An intestinal worm? An idea. Resilient… highly contagious. Once an idea has taken hold of the brain it’s almost impossible to eradicate. An idea that is fully formed – fully understood – that sticks; right in there somewhere.

Dans ma petite tête, j’associais le film et la musique d’Inception à la crise de juillet 1914 des mois avant de lire « The Sleepwalkers », de découvrir le concept du « Balkan Inception Scenario », et les pages humblement citées ici. J’ignorais que j’allais tomber sur ce concept de « Balkan Inception Scenario » lorsque j’ai écrit, à mi-parcours, un premier billet sur ce livre.

Fin de la parenthèse.

Ainsi, selon Christopher Clark, la chaîne d’événements commencée le dimanche 28 juin 1914 à Sarajevo, a permis aux dirigeants de l’Entente, à commencer par Raymond Poincaré, de voir leur rêve, leur idée, leur « Balkan Inception Scenario », devenir réalité. Inévitable. Inéluctable. Avec à la clef, en perspective, pour Raymond Poincaré, le rêve du retour de l’Alsace-Moselle ; pour Nicola Pasic, le rêve de la Grande Serbie ; pour l’élite russe, le rêve de la domination de la moitié de l’Europe, des Balkans et donc des Détroits. Il n’y avait qu’à laisser les événements s’enchaîner, se laisser porter par le courant, jusqu’à une reculade des Empires Centraux, ou à une entrée en guerre en termes très favorables.

Le cas d’Edward Grey est beaucoup plus compliqué — Edward Grey est, de très loin, à mon humble avis, le plus fascinant des Somnambules. In fine, c’est son discours à la Chambre des Communes le lundi 3 août 1914 qui conclut la séquence commencée le dimanche 28 juin 1914. Il faudra revenir sur cet homme d’Etat, aux conceptions subtiles et aux ambitions peu déchiffrables.

Ma grande surprise dans « The Sleepwalkers », je l’ai déjà noté, c’est le traitement relativement faible de l’Allemagne. Ce livre parle très peu de l’Allemagne, sujet qui a pourtant fait la réputation de Christopher Clark. Rien notamment sur les rêves de domination continentale de l’élite militaire prussienne, d’Eric Von Falkenhayn à Helmuth von Motlke. Christopher Clark ne réfute pas les théories style Fritz Fischer sur les plans de guerre allemands, il les évoque à peine.

J’espère lire un jour un des livres de Fritz Fischer. Mais j’ai déjà bien lu celui de David Fromkin (« Europe’s Last Summer« ), pour qui la décision de partir en guerre était prise en Allemagne virtuellement dès le « chèque en blanc » de Guillaume II à François-Joseph le dimanche 5 juillet 1914 :

The German generals in July 1914 had taken advantage of their weeks of vacation to ponder their plans. They were not entirely isolated from events; they had made arrangements to be kept informed. They returned to Berlin calling for war. It was not for a war against Serbia. It was for the war against Russia for which the Serbian crisis gave them an excuse. It should be noted that the Russians had done nothing yet when the German generals came back to Berlin July 23 – 27.

Et surtout, je reste fasciné par les phrases définitives de Barbara Tuchman (« The Guns of August« ) sur Helmuth von Moltke le samedi 1er août, au moment de lancer à l’assaut de l’Europe sa machine infernale :

For the past ten years, first as assistant to Schlieffen, then as his successor, Moltke’s job had been planning for this day, The Day, Der Tag, for which all Germany’s energies were gathered, on which the march to final mastery of Europe would begin. It weighed upon him with an oppressive, almost unbearable responsibility.

Ce qu’on met exactement derrière les mots « Plan Schlieffen » porte à débat, comme évoqué dans plusieurs billets précédents. Les plans détaillés d’Helmuth von Moltke et ses collègues en juillet 1914 n’avaient pas forcément grand’chose à voir avec le Denkschrift de décembre 1905. Qu’importe. Ces plans détaillés avaient été travaillés et retravaillés des années durant par des centaines de personnes, avaient imprégné leurs pensées, jalonnés leurs rêves et leurs espoirs. C’était dans leurs têtes : « Resilient… highly contagious. An idea that is fully formed — fully understood — that sticks; right in there somewhere. »

La conclusion de Christopher Clark sera, à mon humble avis, beaucoup citée dans les médias qui daigneront s’intéresser à la crise de Juillet 1914 en 2014 — et elle le mérite :

In this sense, the protagonists of 1914 were sleepwalkers, watchful but unseeing, haunted by dreams, yet blind to the reality of the horror they were about to bring into the world.

Le « Balkan Inception Scenario », comme le « Plan Schlieffen », est à mon humble avis, une très belle illustration de la fabrication d’une fatalité. « There is no alternative. » « It is inevitable. » Pas le choix. Pas d’alternative. C’est comme ça.

Le drame d’avoir un Plan. Et de se laisser dépasser par son propre plan, au point de n’avoir plus de choix. Avoir fait le choix de ne plus avoir de choix.

Comme Jacopo Belbo, victime du Plan Cosmique du Pendule de Foucault d’Umberto Eco :

Pris par le remords quotidien, pendant des années et des années, de n’avoir fréquenté que ses propres fantômes, il trouvait un soulagement à entrevoir des fantômes qui étaient en train de devenir objectifs, connus aussi d’un autre, fût-il l’Ennemi. Il est allé se jeter dans la gueule du loup ? Bien sûr, parce que ce loup prenait forme, il était plus vrai que Jim de la Papaye, peut-être plus que Cecilia, peut-être plus que Lorenza Pellegrini même. Belbo, malade de tant de rendez-vous manqués, sentait à présent qu’on lui donnait un rendez-vous réel. Si bien qu’il ne pouvait pas même se dérober par lâcheté : il se trouvait le dos au mur. La peur l’obligeait à être courageux. En inventant, il avait créé le principe de réalité.

Ou, comme dans la formule de Jacques Prévert :

À force de dire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver.

Ainsi peut être construite la fatalité.

Et, pour revenir de 1914 à 2014, quelles sont les fatalités à l’ordre du jour ?

Quelles sont les choses horribles, les idées inévitables, les futures réalités autant inéluctables que construites, qui occupent les esprits en 2014 ? Le remplacement de l’homme par les algorithmes et la fin des travailleurs, forcément inférieurs ? Une guerre entre la Chine et les Etats-Unis pour l’hégémonie mondiale ? La liquidation définitive de la Russie comme grande puissance ? L’omnipotence de l’oligarchie, promise à l’immortalité ? Quoi d’autre ? Nous y reviendrons.

Bonne soirée.

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