La connaissance inachevée

J’ai toujours eu le plus grand respect pour la connaissance en général. Pour le savoir. Pour la culture. Pour la science. Pour toutes les formes de connaissance.

Quand j’étais enfant, le type de personnes qui me paraissait le plus digne de respect, c’était le savant. Celui qui sait. L’homme instruit, cultivé, érudit.

Typiquement, un livre comme « La Connaissance Inutile » de Jean-François Revel — démontrant et déplorant que la connaissance ne faisait dans le monde contemporain souvent pas le poids face à l’idéologie, le dogmatisme, l’aveuglement, l’ignorance ou juste la connerie — m’avait beaucoup choqué. Encore un livre qu’il faudrait que je relise, si j’avais du temps.

Je persiste à croire, bêtement, rationnellement, idéalement, à la connaissance illuminant le monde, à ce qu’on appelle parfois caricaturalement la philosophie des Lumières. La civilisation par la connaissance. Le progrès par l’éducation. La liberté par la vérité — rien à voir avec le XVIIIème siècle, ça c’est dans l’Évangile :

Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres.

Arrivé au milieu de ma vie — à la « mid-life crisis » des Américains, plus méchamment appelée « crise de la quarantaine » par les Français –, où en suis-je ?

Je ne suis pas un savant. Je ne suis pas un expert. Je ne suis pas un spécialiste. Parfois je le regrette. Parfois je me félicite de ne pas être un spécialiste, enfermé dans ma spécialité, ayant cédé à la tentation de la complexité, à l’abri dans ma tour d’ivoire.

Je ne suis pas un savant, mais je ne suis pas non plus un ignorant. J’ai quelques connaissances. Je passe en général pour un individu cultivé. J’impressionne souvent. L’expérience m’a appris à être discret, pour éviter les retours de flamme. Donc j’arrive à pass pour un individu raisonnablement cultivé. Il doit y avoir un fond de vérité là-dedans. Mais, allez savoir pourquoi, cela ne me satisfait pas. Cela ne me rassure pas.

Je vois surtout ce que je n’ai pas. C’est peut-être un trait de caractère français. Je pense à cette formule glissée par Umberto Eco dans « Le Cimetière de Prague » :

Le Français ne sait pas bien ce qu’il veut, sauf qu’il sait à la perfection qu’il ne veut pas ce qu’il a.

Je ressens parfois douloureusement le point de mon ignorance. L’impuissance de ma connaissance inachevé, incomplète, partielle, faible, négligeable. La connaissance inutile ?

J’ai l’impression récurrente d’être complètement à côté de la plaque.

« J’ai dans les bottes des montagnes de questions. » J’ai dans la tête des montagnes de questions, et je n’ai pas les réponses. Et je ressens, je suis persuadé, que les réponses existent. C’est juste que je n’ai pas la culture nécessaire, l’érudition nécessaire, la profondeur et l’ouverture d’esprit nécessaires.

Si vous feuilletez ce blog, ou juste son « nuage de mots-clefs », vous constaterez sans doute que reviennent fréquemment certains mots, certains concepts, certaines questions. Par exemple, la fatalité. La tragédie. Comment des mécanismes se mettent en marche et broyent impitoyablement. Comment ils semblent inéluctables. Inévitables. Même s’ils ne le sont pas vraiment. Comment on fabrique la fatalité, typiquement en juillet 1914.

Il me manque des pans entiers de culture classique, de connaissance de la tragédie classique ou de la tragédie grecque, peut-être un peu de mythologie ou juste de philosophie, je ne sais pas très bien au juste, mais il me manque des choses. Il me manque des pans entiers de culture scientifique, de psychologie, de sciences cognitives, de théorie des jeux, de connaissance du cerveau, des réseaux de neurones, je ne sais pas très bien, mais cela me manque. Je le sens. Je le sais. Je sais que je ne sais pas. Je voudrais savoir.

Notamment des choses qui sont pourtant, d’un certain point de vue, élémentaires, basiques, fondamentales. De la culture générale élémentaire.

Cultivé, moi ? Faut pas exagérer. Ne me sur-estimez pas. Vous n’imaginez pas le manque de profondeur à bien des égards. Comme disait Marshall MacLuhan :

Even mud gives the illusion of depth.

Cultivé, moi ? Vous n’imaginez pas les trous béants.

Je suis incapable de vous expliquer n’importe laquelle des tragédies ou des figures tragiques classiques, sauf exception. Je ne connais Antigone, Andromaque  que de nom ; Oedipe, Phèdre, un tout petit peu. Je n’ai jamais lu aucun roman russe, ni Tolstoï, ni Gogol, ni Soljénitstyne, ni surtout Dostoïevski. Pour moi, ce ne sont que des noms, ou presque. Mais je sais, je sens, je devine, qu’il y a peut-être, dans l’un ou l’autre des réponses à mes questions.

Cultivé, moi ? Vous n’imaginez pas tout ce qu’il me manque ! J’en découvre tous les jours ! J’ai des listes entières, typiquement sur mon iPhone, des listes d’idées de livres à lires, de noms d’auteurs, de films, d’idées. Des indices. Des possibilités de gisements de savoir. Des preuves de l’existence de continents entiers. Des dizaines. Des centaines. Des milliers.

J’ai des questions. Certaines sont des souffrances — heureusement pas toutes. J’ai des questions. Je me sens perdu. Mais je sais, je sens que les réponses existent, qu’il suffit de réfléchir, idéalement avec les bonnes sources, les bonnes références, les bons auteurs, les bons concepts ou les bons mythes. Je suis persuadé qu’il existe, ailleurs, quelque part dans l’univers, les ressources pour comprendre et surmonter les tracas de ma petite vie autant que les tracas de cette époque minable.

Et puisque j’en suis arrivé chemin faisant à parodier un texte illustre, que je connais presque par coeur, autant le citer tel quel :

Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances, n’empêchent pas qu’il y a, dans l’univers, tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis.

L’ennemi c’est l’ignorance. L’ennemi c’est la méconnaissance et l’incompréhension. Ou, pour citer un auteur dont je n’ai jamais lu en entier un seul livre, un de plus, il y en a tellement — Albert Camus :

Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance.

Ce qui est navrant, me dis-je parfois, c’est de n’être qu’un amateur pour les choses importantes — que ce soit la psychologie, l’alchimie des émotions, la crise climatique, la transition énergétique, ou les causes de la catastrophe de 1914 — et d’être simultanément un professionnel pour des choses finalement futiles — mais faut bien gagner sa vie, fermez le ban.

Les profondeurs insondables de mon ignorance me navrent. Celles dont j’ai conscience, celles dont je n’ai pas conscience. Celles qui se rattachent à mes mal-êtres, celles qui n’ont rien à voir.

Suis-je le seul à avoir de tels effrois ?

Où est-ce que mes semblables cherchent des réponses à leurs questions ?

Chez Google ? Chez Facebook ? Dans la télévision ? Dans le football ?

La plupart ne cherchent pas, en fait. Ils ont peut-être raison. Ignorance is bliss. Mais au fond, je ne sais rien de ce que pensent et cherchent mes semblables.

Pourquoi est-ce que ces effrois deviennent de plus en plus douloureux ces dernières années ? Parce qu’après des années extrêmement dédiées au travail et à la famille, l’un et l’autre m’ayant déçu et lassé, tout le reste se venge ?

Ou parce que c’est le milieu de ma vie — mid-life crisis — crise de la quarantaine ?

Je n’ai pas le temps.

Je n’ai pas le temps de lire Fédor Dostoievksi, je n’ai pas le temps de lire Antigone, je n’ai pas le temps de lire Albert Camus. Je n’ai pas le temps de voir des films en entier. Je n’ai le temps de rien. Ou presque rien. Je n’ai que du temps en miettes. J’arrive quand même à en faire quelque chose. J’ai réussi à lire quelques livres au trimestre précédent. Je lis des articles, je lis des tweets (et j’en écris), je lis des miettes. Tout est en miettes. Dostoievski, Antigone, Camus, pour rester sur ces exemples venus au hasard, est-ce que ça peut passer en miettes ?

Je n’ai pas le temps.

Et je vois venir le temps où je n’aurai plus le temps. Vieillir, c’est ne plus avoir le temps.

J’ai déjà cité cette sentence de Jacques Attali :

Contempler sa bibliothèque, c’est rêver qu’on ne saurait mourir avant d’avoir lu tous les livres qui la remplissent.

Dans mon dernier billet de type « Pistes de lecture », intitulé « La valeur du temps (2)« , j’indiquais un article du New York Times se terminant ainsi :

So here we are, desperately paddling, making observations about pop culture memes, because to admit that we’ve fallen behind, that we don’t know what anyone is talking about, that we have nothing to say about each passing blip on the screen, is to be dead.

Je ne veux pas mourir.

Et surtout, pour reprendre une expression gravée au plus profond de mon cortex, il faudrait peut-être que je me demande d’où elle vient :

Je ne veux pas mourir idiot.

Je ne veux pas mourir sans savoir.

Bonne nuit.

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3 commentaires pour La connaissance inachevée

  1. Audrey dit :

    J’adore (Merci ❤ ) : "J’ai des questions. Certaines sont des souffrances — heureusement pas toutes. J’ai des questions. Je me sens perdu. Mais je sais, je sens que les réponses existent, qu’il suffit de réfléchir, idéalement avec les bonnes sources, les bonnes références, les bons auteurs, les bons concepts ou les bons mythes. Je suis persuadé qu’il existe, ailleurs, quelque part dans l’univers, les ressources pour comprendre et surmonter les tracas de ma petite vie autant que les tracas de cette époque minable."

    • Très touché que ce passage en particulier t’ait plu.
      Très touché parce que j’y tiens beaucoup, et j’y reviens souvent.
      Même si j’ai emprunté la tournure de phrase à un géant du XXème siècle, ces phrases sont gravées dans le métal sous l’Arc de Triomphe :
      « Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances, n’empêchent pas qu’il y a, dans l’univers, tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là. »

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