Ultimatums et preuves, de 1914 à 2014

Billet écrit en temps contraint

Il y a cent ans aujourd’hui, le 23 juillet 1914, l’Autriche-Hongrie présentait un ultimatum à la Serbie, faisant suite à l’attentat perpétré le 28 juin 1914 à Sarajevo contre l’archiduc Franz-Ferdinand. La « crise de Juillet 1914  » entrait dans sa phase décisive. Une semaine plus tard, les grandes puissances commençaient leurs mobilisations générales. Dix jours plus tard, l’Europe entrait dans la Grande Guerre.

Winston Churchill, alors premier Lord de l’Amirauté Britannique, avait ainsi qualifié cet ultimatum :

The Austrian ultimatum to Serbia [is] the most insolent document of its kind ever devised.

Edward Grey, ministre des Affaires Etrangères du Royaume-Uni, avait plus sobrement remarqué :

Any nation that accepted conditions like that would really cease to count as an independent nation.

Dans de nombreux billets (ici, ou encore ), j’ai essayé de traiter le sujet : comment la catastrophe de 1914 peut-elle éclairer le monde contemporain ?

Je ne pensais pas que les événements de juillet 2014 présenteraient autant de résonances avec les événements de juillet 1914.

Énumérons quelques éléments.

D’abord une étape en 1999, développée par Christopher Clark dans « The Sleepwalkers » , son livre de référence sur 1914. La Serbie a reçu en février 1999 un ultimatum, rédigé à Rambouillet, qui, pour un historien, ou pour un analyste un peu froid tel que Henry Kissinger, n’avait rien à envier au fond à celui de juillet 1914. Extrait du (très très long) texte de Rambouillet cité par Clark :

NATO personnel shall enjoy, together with their vehicles, vessels, aircraft and equipment free and unrestricted passage and unimpeded access through the Former Republic of Yugoslavia, including associated airspace and territorial waters. This shall include, but not be limited to, the right of bivouac, manoeuvre, billet and utilization of any areas or facilities as required for support, training, and operations.

Et pourtant, médias aidant, et peut-être aussi parce que la Serbie après une saison de bombardements, finit par se soumettre, qui avait vraiment trouvé scandaleux cet ultimatum — en tout cas dans les pays occidentaux de 1999 ?

En 1999, la Serbie était bien seule, la France avait fait son deuil de la Yougoslavie qu’elle avait pourtant inventée en 1919, et puis surtout, la Russie n’était plus grand’chose, en dépôt de bilan bien que formellement intégrée dans le G8.

A bien des égards, vu de l’Occident, 1999 était « the peak of your civilization » selon la formule prononcée cette année-là par l’Agent Smith.

A bien des égards, jamais la guerre froide n’avait paru aussi éteinte qu’en 1999. Et pourtant même en 1999, tous les instruments de la guerre froide étaient encore là, comme j’ai essayé de l’exprimer dans le billet « Souvenirs de la guerre froide » écrits il y a presque un an.

Le jeudi 3 juin 1999, la Serbie accepte le « plan de paix du G8  » , c’est-à-dire l’ultimatum de l’OTAN, contre-signé par Viktor Tchernomyrdine, Premier Ministre de la Fédération de Russie. The peak of your civilization. Le lundi 16 août 1999, cinq jours après l’éclipse totale de soleil, Vladimir Poutine est nommé Premier Ministre de la Fédération de Russie.

Revenons à 2014, avec une étape en 2003.

La situation en Ukraine est terriblement ambiguë, pour quiconque appréhende The Fog of War et s’intéresse à des éclairages hérétiques sur le sujet.

Dans l’interview accordée à la télévision française le 6 juin 2014, le Président russe Vladimir Poutine a nié que l’armée russe soit intervenue, de quelque manière que ce soit, en territoire ukrainien. Au journaliste français insistant que les Américains affirment avoir des preuves, il a répondu :

Preuves ? S’ils ont des preuves, ils n’ont qu’à les présenter. Nous avons vu, et tout le monde a vu, le secrétaire d’État des États-Unis agiter en 2003 au Conseil de sécurité de l’ONU les preuves de détention d’armes de destruction massive en Irak. Ils avaient montré une éprouvette avec une substance inconnue qui était peut-être simplement de la lessive en poudre.

Et puis le jeudi 17 juillet 2014, le vol MH17 de Malaysian Airlines a été abattu à l’Est de l’Ukraine.

Les médias occidentaux sont persuadés qu’il a été abattu par un missile russe, tiré par des Russes ou des pro-Russes. Les médias russes et sympathisants pensent le contraire. Aucune preuve décisive (à mon humble avis) n’a été présentée à ce jour.

Est-ce qu’une preuve décisive sera présentée dans les prochains jours ? Il faut le souhaiter. Mais qui convaincra-t-elle ?

Qui est disposé à accepter une preuve présentée par la partie adverse, dans le contexte actuel ?

Christopher Clark démonte méticuleusement pourquoi, en juillet 1914, la configuration était exactement celle-là : ni les Russes, ni les Français, ni même les Anglais, n’étaient disposés à reconnaître des preuves présentées par les Austro-Hongrois contre la Serbie. Mois après mois, année après année, s’était construit un état d’esprit, des états d’esprit prédisposant à ne pas écouter la partie adverse.

Typiquement, en invoquant des précédents, aujourd’hui oubliés, mais très développés par Clark, d’affaires mal menées par l’Etat Austro-Hongrois. Ce qui permit au Président Raymond Poincaré, le mardi 21 juillet 1914 à Saint-Pétersbourg, de tancer publiquement l’ambassadeur austro-hongrois :

Of course I am anxious about the results of this enquiry Monsieur l’Ambassadeur. I can remember two previous enquiries which did not improve your relations with Serbia … Don’t you remember? The Friedjung affair and the Prochaska affair?

Plus largement, en laissant juste court à la logique des Etats, la froideur des « monstres froids », la « loi d’airain » des Etats, et la dynamique des alliances — The Balkan Inception Scenario.

But the most important function of such master narratives was surely that they enabled decision-makers to hide, even from themselves, their responsibility for the outcomes of their actions. If the future was already mapped out, then politics no longer meant choosing among options, each of which implied a different future. The task was rather to align oneself with the impersonal, forward momentum of History.

Avant-hier, lundi 21 juillet 2014, le journaliste Roger Cohen, dans un éditorial publié par The New York Times, a appelé à un ultimatum :

The American, British, Dutch and Australian governments should set an ultimatum backed by the credible threat of force demanding unfettered access to the site.

Cet éditorial est plus subtil qu’il n’y parait. Il est intitulé « The Suns of August », référence explicite au classique de Barbara Tuchman sur l’été 1914 « The Guns of August ». Il faut le lire en entier.

When crisis comes, Europe vanishes — the ghost that slithers away. The West has become an empty notion. The Dutch trade a lot with Russia. Europe floats along in a bubble of quasi pacifism. Better to be bullied than belligerent. Nobody wants the guns of August. (…)

Everyone wants the suns of August. Summer vacations rule. Nobody wants the guns — and damn the bigger guns appeasement may bring.

En attendant, le mot « ultimatum » est lâché.

Hier, mardi 22 juillet 2014, le Président Vladimir Poutine a déclaré :

La Russie se trouve littéralement placée devant un ultimatum : soit vous nous laissez éliminer la frange de la population proche de la Russie ethniquement, culturellement et historiquement, soit nous vous imposerons des sanctions. C’est une logique bizarre et absolument inacceptable.

Le mot « ultimatum » continue sa course.

Et, j’insiste, dans un contexte où les gouvernements de part et d’autre, et les machines médiatiques de part et d’autre, ne laissent guère de place au doute, à l’examen contradictoire des preuves. La confiance, et, paradoxalement, le doute, ont été dévalués.

En octobre 1962, lors de la crise des missiles de Cuba, l’ambassadeur américain à Paris, venu demander formellement le soutien de la France, avait proposé au Général de Gaulle de lui montrer les clichés aériens, les photos, les preuves de l’implantation de missiles à têtes nucléaires à Cuba. Le Président de Gaulle avait répondu, grand seigneur :

La parole du Président des Etats-Unis me suffit.

Que vaut la parole du Président des Etats-Unis aujourd’hui ? Que vaut-elle depuis l’invasion absurde et injustifiée de l’Irak en 2003 — notamment depuis ce petit tube contenant une poudre, agité devant le Conseil de Sécurité des Nations-Unies le 5 février 2003 — de la lessive, ironisait Vladimir Poutine ?

La parole du Président des Etats-Unis vaut-elle plus que la parole du Président de la Fédération de Russie ?

La parole de Leopold Berchtold valait-elle plus que celle de Nicola Pasic ? Celle du Kaiser plus que celle du Tsar ? Celle de Willy plus que celle de Nicky ?

Bref, le temps me manque, mais tout cela mis bout-à-bout ne me plait pas.

La Russie, contrairement à l’Irak, a vraiment des armes de destruction massive.

The Empire never ended. La guerre froide n’a jamais pris fin. (…) Mais les fondamentaux sont toujours là. Le NORAD est toujours là. La doctrine MAD est toujours là. Les arsenaux sont toujours là, ils ont certes été considérablement amaigris, mais l’apocalypse reste livrable en trente minutes.

Le temps me manque, je suis fatigué, et je me contente de reprendre des phrases que j’ai déjà écrites.

J’espère que nous n’aurons pas à compter sur des miracles comme en octobre 1962 ou en novembre 1983.

Soyons précis toutefois, et rendons à Philip K. Dick ce qui est à Philip K. Dick :

The Empire never ended.

Bonne nuit.

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