Le chantage à la modernité

Repartons de cet éditorial de Roger Cohen, le 8 juillet 2014 dans The New York Times : « France Decapitated » . Rien que ça.

France is a modern country as well as a beautiful one. Its attributes, from its health system to its rail system (when not on strike), are well known. But the French dislike modernity. They mistrust modernity. That is the nub of the problem. They dislike and mistrust it for two reasons. Modernity has redefined space and relegated the state. This is intolerable.

Il y a énormément de choses à dire sur cet article.

Le principe de localité serait périmé. L’attachement à la terre, à un lieu, à un territoire, serait ringard. Mais alors pourquoi partout dans le monde la première préoccupation reste de se loger ? Pourquoi les logements dans les grandes villes restent-ils si chers ? Pourquoi la ségrégation géographique par l’argent est-elle toujours aussi vive ?

L’Etat serait périmé. La puissance publique serait ringarde. Ça fait au moins trente ans qu’on entend ça ! Alors pourquoi les grands Etats, à commencer par l’Etat fédéral américain, n’ont-ils jamais été aussi puissants, intrusifs, exigeants et demandés ?

Valls, the prime minister, appears to be confronting French labor unions in his efforts at reform. What he is really facing is a fundamental objection to modernity.

Roger Cohen cite Michel Serres. J’avais évoqué, aux débuts de ce blog, ses théories émerveillées sur le monde merveilleux, forcément merveilleux, spontanément merveilleux, « Petite Poucette » et tout ça. Plus que jamais, je trouve ces théories étonnament naïves. Et pour tout dire, je trouve ce vieux sage étonnamment puéril. Pour aller plus loin sur Michel Serres, relire cette critique « L’acculture en Serres » — il n’y a pas une virgule à changer.

La modernité c’est forcément le progrès ? Change is good? Change is always good? Allons donc ! Non, non, et non, tout changement n’est pas un progrès.

Selon toutes sortes de critères objectifs, la France a été à l’avant-garde de la modernité.

À bien des égards, elle y est encore.

Roger Cohen reconnait encore à la France ses trains à grande vitesse et ses centrales nucléaires. Il oublie d’autres formes de modernités concrètes, objectives et factuelles, comme on dit.

Il oublie par exemple de parler de l’extrême modernité de la grande distribution à la française. Ou de l’urbanisation à la française. Relire sur ces sujets une très belle synthèse publiée en 2010 par Télérama sous le titre « Comment la France est devenue moche » .

Le fait est que la France est un pays qui va mal. Je ne le nie pas, bien au contraire. La France est un pays qui va de plus en plus mal. La France est massacrée par l’austérité et la déflation — par moments, je me dis que la France de 1914 est l’Allemagne de 1931 — avec un arsenal atomique (très moderne) en plus — mais ça nous éloigne du sujet.

La France a un problème avec « la modernité ».

La France va mal.

Quel est le lien ?

Est-ce que la France va mal parce qu’elle a « pris du retard », ou parce qu’elle prend du recul ? Du recul : lucidité, scepticisme, circonspection.

Du recul au retard, il n’y a qu’un pas.

Est-ce que la France va mal parce qu’elle refuse « la modernité », ou parce qu’elle en a trop abusé ?

D’abuser à désabusé, il n’y a aussi qu’un pas.

Ce qui m’a souvent fasciné, chez des Anglo-Saxons, Nord-Américains, mais pas seulement, c’est justement cette capacité à ne pas faire ce pas. A rester dans la lumière. A rester éblouis, béats, illuminés ou allumés, selon le point de vue.

Il faut lire et relire ce texte d’Eric Dupin, en 2010, intitulé « La Fatigue de la Modernité » .

Pour inquiétante qu’elle apparaisse, notre modernité ne provoque pas, sauf auprès d’une étroite minorité, de franche hostilité. Mais un grand nombre de celles et de ceux que j’ai croisés souffraient de ces évolutions insaisissables et incontrôlées. C’est en ce sens que l’on peut parler de « fatigue » de la modernité.

Arthur Rimbaud, dans « Une Saison en Enfer » , 1873 :

Il faut être absolument moderne.

Milan Kundera, dans « L’Immortalité » , 1990 :

Être absolument moderne, c’est devenir le brillant allié de ses fossoyeurs.

Il y a dix ans, notamment grâce à Michel Houellebecq, Philippe Muray accédé à une notoriété aussi tardive que relative. Il a laissé des milliers de pages de critique de la modernité moderne, sub-moderne, post-moderne, j’en passe et des meilleures. J’ai déjà cité mon passage préféré de Philippe Muray, il est daté du 23 janvier 2003 :

Acculés dans les cordes du positif, ils ne cessent de nous répéter, en effet, mais sans jamais vraiment l’énoncer ainsi, que ‘tout est bien’. (…) L’interdiction de penser est portée par l’éloge constant d’un monstrueux devenir. L’éloge est la forme moderne de l’interdiction. Il enveloppe l’événement de sa nuée et empêche, autant qu’il le peut, que cet événement soit soumis au libre examen, qu’il devienne objet d’opinions divergentes ou critiques. De sorte que la divergence ou la critique, lorsqu’elles se produisent malgré tout concrètement, apparaissent comme une insulte envers l’éloge qui les avait précédées.

Il y a vingt ans, la résistible ascension d’Edouard Balladur vers la Présidence de la République, avec l’unanimité écoeurante de l’appareil médiatique du pays, avait permis de cristalliser le concept de « pensée unique ». Concept déjà pourtant bien clair lors du débat sur la Traité de Maastricht. Les sondages et les experts promettaient 75% au « oui » à Maastricht, il n’a eu que 51%, et l’euro est arrivé. Ils promettaient 51% dès le premier tour à Balladur, il n’a eu que 18%, et il s’est arrêté là. Car en face il y a eu, entre autres, Philippe Séguin. Et il y a eu, entre autres, un discours à Bondy le 31 janvier 1995 :

Arrêtez donc de croire qu’il va y avoir une élection présidentielle ! Le vainqueur a déjà été désigné. Proclamé. Fêté. Encensé. Adulé. Il est élu. Il n’y a pas à le choisir, il y a à le célébrer. Cela n’est plus la peine de vous déranger. Circulez, il n’y a rien à voir !

Le problème du discours de la modernité c’est qu’il est binaire. Ou tout, ou rien. Ou vous prenez tout, ou vous n’aurez rien. Pas de droit d’inventaire. Pas de nuance. Si vous êtes sceptique sur le nucléaire, c’est que vous voulez vous éclairer à la bougie, et vous laver à l’eau froide et au savon de Marseille. Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous !

On revient toujours à George W. Bush ouvrant le XXIème siècle par ces mots, le 20 septembre 2001 :

Either you are with us, or you are with the terrorists.

Bref, le problème est moins la modernité que le discours de la modernité.

Il faudrait peut-être inventer un mot : modernologie. Logos. Le discours. Technique, technologie. Modernité, modernologie. À voir.

Le discours suffocant de la modernité inexorable, incontestable, inévitable, crée le besoin d’une alternative. Peut-être plus d’un discours alternatif, que d’une modernité alternative. Un plan alternatif. Un plan B.

Alors curieusement, l’homme qui incarne le plus clairement aujourd’hui, en juillet 14, ce besoin d’une alternative, c’est Vladimir Poutine. À tort ou à raison. Poutine aussi rime avec Potemkine. Peut-être que, dans quelques années, l’alternative, ce sera le Pape François. C’est à la fois curieux et logique.

Ce ne sont peut-être que des alternatives de pacotille.

Il y a d’autres candidats au statut d’alternative. Encore moins crédibles.

Le « modèle allemand » ? J’ai déjà longuement écrit ce que je pense de l’homme le plus dangereux d’Europe, et je n’en change, à ce jour, pas une virgule.

Le « modèle chinois » ? Trop voyant, la République Populaire de Chine de 2014 encore plus oligarchique et inégalitaire que les Etats-Unis d’Amérique de 2014 (faut le faire !).

Le « modèle bolivarien » ? Hugo Chavez est mort, il reste Evo Morales ou Cristina Kirchner ? Bof…

En attendant, des millions d’individus désemparés en sont arrivés à regarder étrangement vers Vladimir Poutine. A le considérer comme une alternative. Un Plan B. Un recours. Autre chose. Quelque chose de différent. Curieux, mais logique, j’insiste :

A force de s’entendre dire « There is no alternative », on devient prêt à se tourner vers des alternatives, disons, surprenantes.

A force de s’entendre dire « Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes des salauds » , on devient prêt à se tourner vers d’autres salauds — ou, au moins, des figures qui ne craignent pas d’être traitées de salauds.

A force de s’entendre dire qu’il faut « faire l’éloge », « encenser », « célébrer » tout ce qui se fait passer pour de la modernité, « acculés dans les cordes du positif » , on se tourne vers un ancien colonel du KGB.

C’est la fatigue, c’est la fatigue de la fatigue, c’est la fatigue de la modernité, c’est la fatigue du chantage à la modernité, qui font une grande part de la stature surprenante de Vladimir Poutine.

Je me demande ce que Philippe Muray ou Philippe Séguin diraient de ce que semble représenter aujourd’hui Vladimir Poutine.

Je pense au slogan de Fox Mulder, son affiche dans un sous-sol du FBI :

I want to believe.

Bonne nuit.

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