Pas envie

Billet écrit en temps contraint

Pas envie.

Envie d’écrire, envie de lire, envie de penser, envie de voir, oui, mais pas envie de tout le reste.

Envie de reprendre ce blog, par exemple, oui, cent fois oui, mais pas envie de toutes sortes d’autres choses.

Pas envie.

C’est le retour de vacances. Comme des millions de gens.

C’est une chance d’avoir pu partir en vacances — des millions de gens, chaque année plus nombreux dans les anciens « pays riches » tels que la France, ne partent plus en vacances. J’ai de la chance. Je suis parti en vacances. Et j’en suis revenu.

Je me suis rarement senti aussi fatigué à l’heure de la rentrée.

Peut-être parce que le type de vacances de cette année était intrinsèquement, structurellement fatiguant. Long voyage, beaucoup de kilomètres, beaucoup de décalage horaire, les enfants, le stress, tout ça. Mais c’était de belles vacances. Mais c’était crevant. Mais c’était des vacances enviables. Mais c’était épuisant.

Peut-être parce que le climat de l’Île-de-France en cette fin août 2014 manque de luminosité, induit des réactions physiologiques débordant sur le psychologique et à ne pas sous-estimer, etc, etc.

Peut-être parce que je ne suis pas en très bonne santé — j’en sais rien, en fait, mais j’ai des doutes.

Peut-être parce que crise de la quarantaine aggravée et toutes ces sortes de choses.

Bref, je me sens fatigué, et je me dis que ce n’est pas normal.

Fatigue n’est peut-être pas la bonne expression. Dire plutôt : « pas envie ».

Pas envie.

Pas envie de reprendre le cours de ma vie. Pas envie de « on prend les mêmes et on recommence ». Pas envie de reprendre le travail. Pas envie que ça recommence. Pas envie de reprendre la vie de famille, la gestion de cette maison. Pas envie de refaire face à tous les objets et toutes les contraintes matérielles de cette maison. Pas envie de matière. Envie d’esprit.

Envie d’autre chose — tout en étant bien incapable de dire quoi.

Pas envie, pas envie, pas envie.

Que dire du mot envie ?

D’une part, toute une partie de moi-même, dûment éduquée, réagit méchamment : on n’est pas là pour faire ce qu’on a envie, on est là pour faire ce qu’il y a à faire. On n’a pas de droits, on n’a que des devoirs. On n’est pas là pour réclamer, on est là pour obéir. Bref, dans mon éducation, le mot « envie » était un mot suspect. Voir un gros mot. C’est comme ça. C’est idiot, mais c’est comme ça. C’est dans ma tête.

Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour
Et comment retrouver le goût de la vie
Qui pourra remplacer le besoin par l’envie

D’autre part, inversement, le mot envie a été au cœur des grands mensonges dont ma génération, comme toutes celles postérieures à Mai 1968, a été abreuvée. Et qui ont, forcément, imprégné une autre partie de moi-même. L’esprit pourri de cette époque pourrie :

La motivation. L’envie. La créativité. Vous allez avoir des vies formidables. Vous allez baigner dans l’opulence et l’abondance matérielle, vous aurez tout ce dont vous aurez envie, des nouveaux gadgets tout le temps, des vêtements, des objets, des voitures, des écrans, des machins, des trucs, vous n’imaginez pas, vous aurez envie de tout.

Vous allez changer de job tous les deux ans. Vous allez faire partie de la mondialisation. Vous allez avoir des jobs passionnants, motivants, mouvants, créatifs. Vous allez être dans le mouvement. Vous allez avoir envie d’aller au travail tous les matins, d’en ramener le soir, d’être tout le temps mobilisable et mobilisé, vous aurez tout le temps envie.

Tout devrait changer tout le temps
Le monde serait bien plus amusant

Vous devez avoir envie. Vous devez aimer votre travail. Forcément. Si vous n’avez pas envie, c’est que vous avez un problème. Si ce monde ne vous fait plus envie, si ce monde vous dégoûte, c’est que vous avez un problème.

Either you are with us, or you are with the terrorists.

Si vous n’aimez pas votre vie, alors vous n’avez qu’à en changer. Si vous n’aimez plus votre job, si vous n’avez plus envie de votre job, alors vous n’avez qu’à en changer. Si vous n’aimez plus votre femme, si vous n’avez plus envie de votre femme, alors vous n’avez qu’à en changer. Si vous n’aimez plus votre maison, vous n’avez qu’à en changer. Tout est volatile, modifiable, substituable. Vous êtes libre ! Cédez à toutes vos envies ! Suivez toutes vos envies ! Puisqu’on vous dit que vous êtes libre ! Vous n’avez qu’à avoir envie. Vous aurez forcément envie.

Résumé par Tyler Durden en 1999 :

Advertising has us chasing cars and clothes, working jobs we hate so we can buy shit we don’t need.

Mensonge, mensonge, mensonge.

Fatigue, fatigue, fatigue.

Pas envie, pas envie, pas envie.

Advertising has us chasing cars and clothes, working jobs we hate so we can buy shit we don’t need. We’re the middle children of history, man. No purpose or place. We have no Great War. No Great Depression. Our Great War’s a spiritual war… our Great Depression is our lives. We’ve all been raised on television to believe that one day we’d all be millionaires, and movie gods, and rock stars. But we won’t.

Et pourtant, la lourde machine a commencé à se remettre en marche, péniblement. Ma lourde carcasse a déjà repris trois fois le chemin de son lieu de travail. Toutes sortes d’autres choses ont lourdement repris. Peut-être que d’ici quelques jours, quelques semaines, tout aura repris comme avant.

Peut-être que, mieux que les années précédentes, j’arriverai à dégager un peu plus que des interstices pour les choses dont j’ai envie — appelons-les ainsi pour faire simple.

Peut-être que j’arriverai à faire du ménage, à faire de la place, et à me débarrasser de choses dont je n’ai pas envie — appelons-les ainsi pour faire simple.

Peut-être pas.

Je l’ai écrit l’an dernier à la même période : septembre – octobre, c’est une période qu’en général j’aime bien, pour son côté page blanche, horizon ouvert, point de départ.

Je n’ai pas eu le temps de l’écrire l’an dernier, peut-être aurai-je cette année le temps de le développer : septembre – octobre, c’est un climat qu’en général j’aime bien. En fait, après vérification, j’ai commencé à l’écrire, mais c’est inachevé.

Ça va aller. Il faut passer le cap. Ne pas tourner en rond. Il faut avancer. Le chemin se fait en avançant.

Il faudra un jour que je lise « Le Mythe de Sisyphe« , de Albert Camus.

Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile, ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s