Sur l’actualité de « Fatherland »

Parlons un peu d’uchronie.

Une uchronie est une fiction se déroulant dans un contexte imaginé à partir d’une divergence historique. Certains éléments ressemblent à l’Histoire telle qu’elle est connue ; d’autres sont imaginés à partir de la divergence.

J’ai relu cet été une des premières uchronies que j’avais lues, il y a plus de 20 ans, en 1991 ou 1992. C’était le premier roman d’un journaliste, devenu écrivain, britannique fort renommé maintenant, Robert Harris. Le titre est « Fatherland« . Je l’avais lu en français sous le titre « Le Sous-Marin Noir », je l’ai relu cet été sous son titre original, ayant trouvé par hasard sur Kindle une réédition récente.

Le roman se passe en 1964. C’est essentiellement un roman policier. Le personnage principal est un inspecteur de la police criminelle de Berlin. Un matin, il est appelé car on a retrouvé un cadavre au bord d’un lac.

Je le dis d’emblée : je recommande ce livre. C’est un bon roman policier et une uchronie intéressante.

Le point de divergence est 1941. L’Allemagne a attaqué l’Union Soviétique, mais à l’automne, plutôt que de disperser ses forces, Hitler les concentre pour couper le dispositif soviétique, séparant Moscou et Staline, au Nord, de Bakou et du pétrole, au Sud. L’Union Soviétique s’effondre l’année suivante, faute de pétrole — même si une guérilla interminable se poursuit dans les steppes au pied de l’Oural, sans parler de la résistance des indigènes des terres livrées à la colonisation allemande, du Bug à la Volga.

L’Allemagne a ensuite vaincu la Grande-Bretagne par la guerre sous-marine — se rendant compte suffisamment tôt que son code Enigma (thème d’un autre (excellent) roman de Robert Harris) doit être remplacé. Puis elle a imposé en 1946 un armistice et un partage du monde aux Etats-Unis : ceux-ci ayant fait capituler le Japon après une frappe atomique, l’Allemagne montre sa puissance en envoyant un missile intercontinental à tête atomique V-3 exploser au large de New York. Match nul. Guerre froide.

La préface à la réédition du vingtième anniversaire présente ainsi l’intérêt de cette divergence :

This in turn raised a fascinating geopolitical ‘what if’. Assuming that Germany couldn’t have defeated the United States militarily, the world would presumably have settled into a prolonged Cold War. In which case, might some future US president have decided, like Richard Nixon, to pursue a policy of détente with Berlin? Would realpolitik then have ensured that Hitler’s victims were no more of an obstacle to such a process than those of Stalin, or of Mao? And if this Cold War had also led to a great thaw, would the Nazi empire have melted away with it, in the way of the old Soviet Union?

Toute l’Europe est soumise au Grand Reich allemand, à l’exception de la Suisse, terrain de jeu commode pour les espions des deux grandes puissances.

Luxembourg had become Moselland, Alsace-Lorraine was Westmark; Austria was Ostmark. As for Czechoslovakia — that bastard child of Versailles had dwindled to the Protectorate of Bohemia and Moravia. Poland, Latvia, Lithuania, Estonia — vanished from the map. In the East, the German Empire was carved four ways into the Reichskommissariats Ostland, Ukraine, Caucasus, Muscovy. In the West, twelve nations — Portugal, Spain, France, Ireland, Great Britain, Belgium, Holland, Italy, Denmark, Norway, Sweden and Finland — had been corralled by Germany, under the Treaty of Rome, into a European trading bloc. German was the official second language in all schools. People drove German cars, listened to German radios, watched German televisions, worked in German-owned factories, moaned about the behaviour of German tourists in German-dominated holiday resorts, while German teams won every international sporting competition except cricket, which only the English played.

Berlin est devenue la plus grande capitale du monde, la capitale de l’Europe, reconstruite selon les plans d’Albert Speer, marquée de monuments gigantesques — quand j’aurai du temps, je relirai les mémoires d’Albert Speer, je profite de l’occasion pour les recommander fortement.

J’avais oublié beaucoup de ce livre, mais certains passages m’avaient marqué, et je les ai retrouvés intact. Notamment le départ de Berlin, la féerie nocturne des Autobahnen :

Twenty-five kilometres south of the city, the lights of the Autobahn looped across the darkness like a necklace. Great slabs of yellow thrust out of the ground bearing in black the names of the Imperial cities: clockwise from Stettin, through Danzig, Königsberg, Minsk, Posen, Krakau, Kiev, Rostov, Odessa, Vienna; then up through Munich, Nuremberg, Stuttgart, Strasbourg, Frankfurt and Hanover to Hamburg. At March’s direction, they turned anti-clockwise. Twenty kilometres later, at the Friedersdorf intersection, they forked right. Another sign: Liegnitz, Breslau, Kattowitz . . . The stars arched. Little flecks of luminous cloud shone above the trees.

En 1992, « Fatherland » avait fait scandale — c’était peut-être même pour cela que j’avais voulu le lire.

En particulier, l’auteur avait glissé diverses allusions — plus ou moins fines — destinées à choquer le lecteur de 1992, l’année où devait être ratifié le Traité sur l’Union Européenne, dit Traité de Maastricht. Le traité qui transformait la Communauté Economique Européenne en Union Européenne. Le traité qui préparait l’institution d’une monnaie unique européenne. Exemples dans le premier passage cité, sont mentionnées une Europe des Douze (de 1986 à 1995), et un Traité de Rome (1957).

Autre exemple :

The Friedrich Karl was a cheap stopover for tourists and salesmen, but it did a good breakfast. Dangling limply from a pole over the entrance was a European flag — the twelve gold stars of the European Community nations, on a dark-blue background.

Ou encore :

March paid the taxi driver in Reichsmarks — every country on the continent accepted Reichsmarks, it was Europe’s common currency — and went inside.

Ce livre a donc été réédité à l’occasion de son vingtième anniversaire. Il avait fait scandale, je le répète, en 1992. Si j’avais plus de temps, j’irai roder dans les archives, et je relirai les débats de l’époque. Ce livre aurait-il fait scandale en 2012 ? Je crains que non. Et ce décalage en dit long sur le chemin parcouru de 1992 à 2012.

Ce livre rappelle que, à bien des égards, l’Allemagne a été en position par deux fois de dominer, d’écraser l’Europe. De devenir une super-puissance planétaire. Ce livre suggère à quoi ça aurait pu ressembler.

Vu de 1992, cela semblait loin. Encore plus, vu de 1988, quand l’auteur a commencé à travailler sur ce romain, selon ce qu’il en raconte dans la très intéressante préface de cette réédition du vingtième anniversaire.

La puissance de l’Allemagne en 1988, en 1992, était essentiellement, voire exclusivement économique — il faudrait sans doute préciser, économique, monétaire et financière. En 2012, en 2014, elle est devenue plus politique, et peut-être, dirais-je, plus radicale.

En 1988, la République de Bonn semblait d’un pacifisme incontestable et d’une bienveillance insoupçonnable. Le Ministre des Affaires Etrangères, Hans-Dietrich Genscher, était bien accueilli partout en Europe et dans le monde. En 2014, la République de Berlin suscite, au minimum, des doutes. La chancelière Angela Merkel est haïe dans au moins la moitié de l’Europe, et n’y est vraiment pas la bienvenue.

Je ne vais pas réécrire ce soir ce que j’ai écrit l’an dernier sur Angela Merkel, l’homme le plus dangereux d’Europe. Ni présenter à nouveau, comme je l’ai déjà fait, à ma manière, la question allemande.

Ainsi se conclut la préface de Robert Harris, datée d’avril 2012 :

Besides, the 140 year-old ‘German question’ — how can this great and industrious nation exist in the centre of Europe without dominating it? — is still awaiting an answer. The current problems in the Eurozone, like the fall of the Berlin Wall, have brought all kinds of ghosts out of the shadows. ‘Suddenly Europe is speaking German,’ one of Chancellor Merkel’s more tactless colleagues boasted recently — thus demonstrating, I suspect, precisely why Fatherland continues to attract readers who weren’t even born when it was first published.

Les sources ne manquent pas, ces derniers temps, s’interrogeant sur la position singulière de l’Allemagne dans la zone euro — devenue un « cœur », rejetant dans les ténèbres une « périphérie » — concepts qui évoquent pour moi, à une échelle plus large, Fernand Braudel via Jacques Attali. Je compilerai peut-être un de ces jours un billet « Pistes de lecture » à ce sujet, j’en ai déjà compilé sur des thèmes plus ou moins voisins.

J’ai déjà cité ici la sentence de Martin Wolf sur la zone euro, le 8 mai 2012 dans The Financial Times :

This is not a monetary union. It is far more like an empire.

Citons le titre d’un petit papier d’Atlantico, daté du 13 août 2014 : « Le grand hold-up : comment l’Allemagne a capté 89% de la croissance européenne sur les 5 dernières années (et pas seulement grâce à ses mérites) »

Citons la longue interview accordée par Emmanuel Todd (Emmanuel Todd !) au site les-crises.fr d’Olivier Berruyer. A lire en entier, ou au moins voir la troisième partie qui donne une carte stupéfiante de l’Europe contemporaine.

Au cours des cinq dernières années, l’Allemagne a pris le contrôle du continent européen sur le plan économique et politique. (…)

Mais les géopoliticiens américains classiques, de tradition « européenne », sont également dépassés. Je pense en particulier à Zbigniew Brzezinski, désormais âgé, mais qui reste le théoricien du contrôle de l’Eurasie par les États-Unis. Obsédé par la Russie, il n’a pas vu venir l’Allemagne. Il n’a pas vu que la puissance militaire américaine, en élargissant l’Otan jusqu’aux pays baltes, à la Pologne et aux autres anciennes démocraties populaires, taillait un empire à l’Allemagne, économique dans un premier temps, mais déjà politique aujourd’hui. (…) L’élargissement de l’OTAN à l’Est pourrait finalement réaliser une version B du cauchemar de Brzezinski : une réunification de l’Eurasie indépendamment des États-Unis. Fidèle à ses origines polonaises, il craignait une Eurasie sous contrôle russe. Il court le risque d’être enregistré dans l’Histoire comme l’un de ces Polonais absurdes qui, par haine de la Russie, ont assuré la grandeur de l’Allemagne. (…)

Or, fondamentalement, le nouveau système allemand repose sur l’annexion de populations actives. Dans un premier temps ont été utilisées celles de la Pologne, de la Tchéquie, de la Hongrie, etc. Les Allemands ont réorganisé leur système industriel en utilisant leur travail à bas coût. La population active d’une Ukraine de 45 millions d’habitants, avec son bon niveau de formation hérité de l’époque soviétique, serait une prise exceptionnelle pour l’Allemagne, la possibilité d’une Allemagne dominante pour très longtemps, et surtout, avec son empire, passant immédiatement en puissance économique effective au-dessus des États-Unis. Pauvre Brzezinski !

Les Français de ma génération ont grandi avec l’idée de l’égalité entre la France et l’Allemagne. Jusqu’au 3 octobre 1990, il y avait même une égalité démographique ! Et plus largement, nous avons grandi dans l’idée d’une Europe communautaire, relativement égalitaire et tolérante, pour tout dire bienveillante. Toutes choses dont il n’est plus question à l’heure de la discipline budgétaire, des sanctions, des instruments de contrôle et autres pactes de compétitivité.

Comme d’autres en 1992, je me demandais quelle serait la différence entre une communauté et une union. Aujourd’hui, je crains d’avoir compris.

Il est difficile de se défaire des habitudes acquises, des idées reçues, des illusions confortables, des paris perdus, des espoirs même déçus. C’est difficile, mais les faits sont têtus.

En un sens, François Hollande est peut-être le dernier fédéraliste sincère, le dernier chef d’Etat qui va à Bruxelles pour défendre les intérêts supérieurs de l’Europe, avant de s’intéresser aux intérêts inférieurs de son pays. Les autres chefs d’Etat ne vont plus à Bruxelles que pour défendre les intérêts propres de leurs pays respectifs. Chacun pour soi. Vae victis, average is over, winner takes all. Et surtout, les chefs d’Etat vont à Bruxelles pour écouter les décisions de Merkel. Point. Dans l’Union Européenne en 2014, telle que je la comprends, hélas, c’est Merkel qui décide, c’est à Berlin que les choses se décident.

L’uchronie, comme la science-fiction, est une manière détournée de poser des questions sur le présent. L’une passe par le passé, l’autre par le futur, les deux par l’imaginaire.

J’adore l’uchronie.

Bonne nuit.

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