La tentation du monde

Billet écrit en temps contraint

La vie est une prison. Le mode de vie contemporain, sédentaire, urbain, connecté, est une prison. On tourne en rond.

Le monde est au-delà. Le monde parait vaste. Le monde parait promettre des surprises. Le monde semble parfois à la portée de la main. On a beau se dire que l’herbe n’est pas forcément plus verte ailleurs, que tout se ressemble probablement plus ou moins à l’heure de la soi-disant mondialisation, on a beau essayer d’être raisonnable, on voudrait parfois n’être plus raisonnable et aller embrasser le monde.

J’ai eu la chance pendant les douze derniers mois d’aller deux fois à l’étranger. Deux voyages très différents, chacun à sa manière extrêmement cadré, formaté, ne comportant qu’assez peu de possibilités de surprises, et pourtant, c’était déjà ça. Une sorte de bol d’air.

Pendant le dernier voyage, cet été, j’ai découvert cette formule d’Henry Miller :

One’s destination is never a place, but rather a new way of looking at things.

Pendant l’avant-dernier voyage, à l’automne dernier, j’avais en tête cette phrase d’Edward Tufte :

The world is much more interesting than any one discipline.

Cette dernière phrase renvoie peut-être à l’une des rares phrases de Shakespeare que je connaisse — ma culture générale est d’une grande pauvreté :

There are more things in heaven and earth, Horatio,
Than are dreamt of in your philosophy.

Partir à la découverte du monde.

La tentation du monde. Sans plan. Sans contrainte. Sans calendrier. Sans feuille de route. Sans objectif. Le monde et rien d’autre.

La tentation du monde sans rien d’autre.

Sans avoir tout repéré avec Google Maps ou équivalent. J’y étais presque arrivé avant ces deux derniers voyages. C’est difficile. La tentation de tout repérer à l’avance est extrêmement forte, sans parler de la pression : « T’avais pas regardé sur un plan avant de partir ? » Non. Je voudrais être un peu surpris. Je voudrais voir des choses que je n’aurais pas vues sur un écran auparavant. Voir l’envers du décor. Voir du neuf — et, asymptotiquement, comme dans la formule d’Henry Miller, éprouver de nouvelles manières de voir.

Sans avoir cherché à anticiper quoi que ce soit. Sans idées préconçues. Sans calcul. Sans projection. Sans projet.

Sans esprit de système. Sans volonté d’essayer de faire rentrer les choses dans des cases. Ou de dérouler une check-list, avec des cases à cocher, voir ceci, faire cela, ça c’est fait, ça c’est fait, suivant, next, check, done, next…

Sans esprit missionnaire. Sans avoir un référentiel à essayer de plaquer sur le réel, sans modèle, sans discipline, pour reprendre le mot utilisé par Edward Tufte. Juste pour voir. Comprendre et ne pas juger. Ecouter. Ne pas parler. Ressentir et se taire.

Pas de préavis. Pas de courrier avec accusé de réception. Pas de délai de prévenance. Pas de protocole. Pas de procédure. Pas de SLA (Service Level Agreement).

Assez tourné en rond. Assez intoxiqué par les mensonges et les poisons de ce microcosme en déconfiture cynique.

Filer droit devant, filer au plus loin et au plus vite. Surtout ne pas se retourner.

Filer droit devant, sans projet, quitte à prendre le risque d’y mourir, et probablement d’ailleurs y mourir, parce qu’on sait bien qu’on ne fait pas le poids. Comme lorsque notre chat, après dix ans dans un appartement et trois premiers mois timides dans notre pavillon, avait un soir disparu — une nuit d’angoisse, à essayer d’évaluer les chances de survie d’un animal domestique soudain exposé au monde — à cette approximation de monde qu’est une banlieue pavillonnaire — et puis vers cinq heures du matin, il nous a appelé depuis le jardin de la voisine et tout est rentré dans l’ordre — fin de la parenthèse.

La tentation de voir le monde avant qu’il ne soit trop tard. Pendant qu’il en est encore temps. Pour ne rien regretter. Demain il sera trop tardVieillir, c’est ne plus avoir le temps.

Se prendre pour Arthur Rimbaud, ou quelque chose comme ça. Mort jeune après avoir embrassé le monde à bras le corps, relire sa biographie sur Wikipédia, c’est très instructif.

Avec le temps tout s’en va
Avec le temps rien ne va
Avec le temps y a des Rimbaud qui fuient
Ecrire ailleurs, les mots qui font battre les coeurs

Ou se prendre pour Romain Duris, dans « L’homme qui voulait vivre sa vie ». Le film était marquant, à l’époque où on regardait encore des films, aucune idée de ce que vaut le livre.

La tentation du monde, c’est essentiellement, hélas, apparemment, la tentation de la fuite. De la fuite en avant.

La fuite en avant : fâcheuse, très fâcheuse expression.

La fuite en avant pour éviter de résoudre les problèmes, pour ne pas avoir à faire face à ses responsabilités, pour ne pas avoir à nettoyer ses propres immondices. La fuite en avant faute d’avoir été capable d’établir un équilibre avec son environnement. La fuite en avant pour masquer son incompétence à l’harmonie.

Se rappeler le verdict de l’Agent Smith :

Every mammal on this planet instinctively develops a natural equilibrium with the surrounding environment but you humans do not. You move to an area and you multiply and multiply until every natural resource is consumed and the only way you can survive is to spread to another area. There is another organism on this planet that follows the same pattern. Do you know what it is? A virus. Human beings are a disease, a cancer of this planet.

La tentation du monde découle-t-elle de l’épuisement de soi ? De l’épuisement des ressources morales, spirituelles et affectives du lieu de départ ?

Est-il possible de faire la part des choses — d’aller vers le monde sans que ce soit une fuite ? De changer quelque chose sans juste tout jeter ? De changer sans se renier ? D’être différent tout en restant soi ?

De ne plus tourner en rond ? De moins tourner en rond ? De ne plus s’intoxiquer ? De moins s’intoxiquer ?

Je n’en ai pas la moindre idée.

Je suis fatigué.

La fuite ne résoudrait probablement pas la fatigue.

Bonne nuit.

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