De la peur de l’inflation au chaos de la déflation

Les idées reçues ne manquent pas. Les idées reçues fausses ne manquent pas. Certaines sont particulièrement dommageables.

En voici : La déflation ce n’est pas nuisible, alors que l’inflation est la pire des choses.

Les arguments pour diaboliser l’inflation — en la confondant joyeusement avec l’hyper-inflation, évidemment — ont très bonne presse ces dernières années.

Il y a par exemple toute une propagande pour faire croire que l’inflation a amené Hitler au pouvoir. C’est devenu une idée reçue. Elle est complètement fausse.

On peut la réfuter juste par les dates : l’hyper-inflation de 1923 aurait amené Hitler au pouvoir en 1933 ? Que dire alors de la déflation imposée par le chancelier Heinrich Brüning dans les années 1931 – 1933 ?

On peut aussi la réfuter par une analyse plus approfondie. The Economist, pourtant par ailleurs porte-parole de l’orthodoxie, a ainsi publié une analyse très intéressante, en date du 15 novembre 2013, intitulée « Germany’s hyperinflation-phobia » :

Yet virtually all classes lost out when Brüning’s government reacted to a projected fiscal deficit and gold outflows in 1930 with deflationary policies. The resulting economic tailspin hurt most groups in German society. Unemployment surged among both the working and middle classes. Businessmen went bankrupt. Civil servants were either laid off or had their wages repeatedly slashed. Creditors lost their savings and debtors had their homes repossessed when the banking system collapsed in 1931. The experience of deflation made Hitler’s promises to conquer unemployment and stabilise prices by any means necessary attractive to a wide range of groups in German society, making it into a mass political movement across Germany for the first ever time in the early-1930s. The rest, as they say, is history.

Pour diaboliser l’inflation, il y a aussi toute une propagande pour faire croire que les années 1970s ont été une décennie épouvantable, à cause de l’épouvantable inflation — et réciproquement. Ça marche assez bien auprès d’un public américain encore hypnotisé par Ronald Reagan, sauveur du monde libre sur son cheval blanc. Ça marche plus difficilement en Europe, et notamment en France, où chaque décennie à partir des années 1970s a juste été pire que la précédente.

Paul Krugman et Kevin Drum ont proposé un mot pour ce discours visant à condamner l’inflation au nom des années 1970s : septophobia.

Basically, the 70s are to modern publics what Weimar hyperinflation was to a generation of Germans: a scarring experience that forged a deep and broadly-held fear of inflation of any kind.

Il y a encore une propagande consistant à prendre en otage les retraités. Les retraités seraient terriblement vulnérables à l’inflation. Ne pensez pas à indexer les pensions, voyons, c’est ringard — au moins autant qu’indexer les salaires sur l’inflation, c’est ringard — et pourtant ça existe encore en Belgique, mais je m’égare. Je résume : Vous trouvez des vertus à l’inflation ? Donc vous voulez appauvrir les retraités, salopard !

L’argument est en général associé à l’Allemagne, l’un des pays d’Europe qui vieillit le plus vite, et supposé n’être peuplé que de gens raisonnables, rationnels et économes. Donc : Vous voulez de l’inflation ? Mais vous voulez ruiner les pauvres petits retraités allemands !

Le fait est le public allemand a, en effet, peur de l’inflation — alors que l’inflation mesurée en Allemagne a rarement été aussi faible. Selon l’édition 2014 de l’étude annuelle des peurs du public allemand, la première peur, citée par 58% des sondés, c’est l’inflation (plus précisément : « Steigende Lebenshaltungkosten », ou « augmentation du coût de la vie »). Le terrorisme est huitième (avec 39% de mentions), le chômage est onzième (33%)

Les articles ne manquent pas pour expliquer cette peur de l’inflation par le traumatisme de 1923. Admettons.

Cependant, je me rappelle d’un poème de Kurt Tucholsky étudié en cours d’allemand dans les années 1980s, associant le mot « Publikum » (public) et le mot « dumm » (bête). Grâce soit rendue à Google qui permet si facilement de réactiver des souvenirs :

Sag mal, verehrtes Publikum:
Bist du wirklich so dumm?

Je pense — je peux me tromper — que le public allemand a juste peur de ce qu’on lui a dit de craindre. Merkel (et Schäuble, et Weidmann, et tant d’autres) dit et répète qu’il faut avoir peur de l’inflation, comme Obama dit qu’il faut avoir peur de l’ISIS — et par charité, je ne parlerai pas de Valls et Sarkozy. Les médias de masse n’ont jamais été aussi efficients. Fear sells.

La clef de toutes ces propagandes, à mon humble avis, est à rechercher dans l’emprise des oligarchies sur ce petit monde.

L’inflation c’est plus un souci pour les riches — et surtout les très riches — que pour les autres. Les riches ont beaucoup à perdre si la monnaie perd de la valeur. En d’autres temps, on aurait dit : les capitalistes craignent pour leurs capitaux.

Et les riches n’ont jamais aussi bien su imposer leurs intérêts (intérêts de classe, osait-on dire jamais). Les riches imposent leur vision du monde. Les riches imposent à tous leur angoisse de l’inflation.

Citons un des nombreux éditoriaux que Paul Krugman a consacré à ce sujet ces derniers mois, celui du 4 septembre intitulé « The Deflation Caucus » (voir aussi, notamment, celui du 11 septembre intitulé « The Inflation Cult« ) :

Another answer is class interest. Inflation helps debtors and hurts creditors, deflation does the reverse. And the wealthy are much more likely than workers and the poor to be creditors, to have money in the bank and bonds in their portfolio rather than mortgages and credit-card balances outstanding. Back in the Gilded Age, the elite mobilized en masse to defeat William Jennings Bryan, who threatened to take the United States off the gold standard; campaign spending as a percentage of G.D.P. was far higher in 1896 than in any presidential election before or since. Are the wealthy similarly mobilized against easy-money policies today?

Depuis 2010, le discours dominant est devenu écrasant. Et il résiste remarquablement bien au démontage de ses présupposés, et à l’accumulation de ses échecs. Je ne vais pas tenter de le résumer ici, encore moins de le disséquer. Contre l’inflation, contre les salaires, pour les profits, pour la finance, contre les « feignants », pour « les winners », etc.

Le discours moralisateur sur la compétitivité revient toujours à ceci : il faut baisser les salaires. Le discours moralisateur sur l’austérité arrive toujours à cela : il faut baisser les prestations sociales. Et pour baisser les salaires, il faut baisser les prix. Et pour baisser les impôts des riches, il faut baisser les dépenses de l’Etat. Baisser, diminuer, réduire, moins, toujours moins. Tout doit diminuer. Tout est à vendre. Il faut tout liquider. Tout doit disparaître.

Surtout, surtout ne pas toucher à la monnaie. Officiellement pour défendre le pouvoir d’achat des petits retraités allemands et la mythique « ménagère souabe ». En pratique pour défendre les intérêts des gros capitalistes et des banques.

Tout doit disparaître. Au plus vite. Il faut liquider le stock, car demain il vaudra moins cher. Il faut diminuer les prix, il faut diminuer les effectifs, et bientôt, il faudra diminuer la population. Je précise en passant : il ne s’agit pas là de « décroissance » organisée, au sens où le voudraient des écologistes lucides, il s’agit d’une liquidation désordonnée, d’une déstructuration, d’un abandon, d’une destruction. Il s’agit plutôt d’un suicide. L’inflation ressemble à une pulsion de vie, la déflation ressemble à une pulsion de mort.

La dynamique en cours, la grande régression, la grande récession, c’est d’abord un état d’esprit, qui remonte à très loin, bien avant 2010. 2010 est juste l’année du coup d’accélérateur. En route vers la déflation.

L’hyper-austérité et l’orthodoxie monétaire que Merkel, Schäuble, et leurs divers complices, ont imposé à la zone euro depuis l’hiver 2010, est une machine infernale, qui a déjà causé une deuxième et une troisième récession (après la première, celle de 2008-2009), coinçant l’Europe dans une impasse, en attendant le coup de grâce qui sera la déflation.

C’est pire que ce que Heinrich Brüning avait infligé à la seule Allemagne à partir de 1930, jusqu’à janvier 1933. C’est pire, et c’est plus large.

Pour 16 des 17 pays de la zone euro, c’est une descente aux enfers. Chômage de masse, paupérisation accélérée, dislocation de régions entières, hausse du taux de suicide, crises sanitaires majeures, traumatismes psychiques collectifs, baisse de l’espérance de vie, etc. Faut-il développer ? Mais on n’a encore rien vu, je le crains.

Combien de gouvernements sortants de ces 16 pays ont été réélus depuis 2010 ? Combien ont été carrément éliminés hors formes démocratiques — comme le pourtant détestable Berlusconi et l’infortuné Papandréou en novembre 2011 ?

L’austérité et la déflation infligées par Heinrich Brüning à la seule Allemagne à partir de 1930 ont ouvert la voie à la prise du pouvoir (parfaitement légale) par Adolf Hitler en janvier 1933.

Quel sera le premier pays, parmi les 16 pays « périphériques » de la zone euro, à basculer, par des voies légales ou pas, dans les bras d’un leader néo-fasciste — ou dans quelque forme de guerre civile ?

Le principal pays candidat à ce destin est aussi l’un des derniers pays disposant de forces militaires significatives en Europe — dont quelques centaines d’ogives nucléaires. Le principal pays candidat au chaos consécutif à l’austérité et à la déflation, c’est la France.

En attendant, la priorité est d’équilibrer les comptes publics, de veiller à la stabilité de la monnaie, de stimuler la compétitivité et de lutter contre l’inflation. Il n’y a pas d’autre politique possible. L’inflation, c’est le mal.

Bonne nuit.

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