Défense de la mélancolie et mélancolie de défense

Billet écrit en temps contraint

Il me semble caractéristique de notre époque de considérer comme maladie la dépression, ce qu’on appelait jadis de la mélancolie, ou même juste des symptômes légers ressemblant à de la mélancolie. Comme une maladie. Et pas comme une maladie bénine, non, comme une maladie disqualifiante, lourde, honteuse, un handicap, une tare, l’expression d’une anormalité, un chemin vers l’horreur.

Notre époque nous dit qu’elle respecte les malades, mais c’est un mensonge. Notre époque, intoxiquée par des idéologies telles que la compétitivité, n’aime pas ni les malades, ni les vieux, ni les faibles, ni les pauvres. Et notre époque adore se débarrasser des indésirables en les traitant de malades.

Si notre époque a tellement élargi le champ des symptômes de maladie mentale, ce n’est pas pour élargir le champ des soins. Soigner, soulager, écouter, guérir, certainement pas. Ça ne l’intéresse pas. Ça ne rapporte rien.

À la marge, élargir les notions de troubles mentaux a permis d’accroître la surface et les bénéfices des vendeurs de produits chimiques (également appelés « laboratoires pharmaceutiques », multinationales commerciales à but uniquement lucratif). Pour rentabiliser une molécule, on invente une pathologie. Les spécialistes connaissent les exemples. Ne jamais sous-estimer la puissance du marketing.

D’autre part, en traitant certains comportements comme des maladies, en stigmatisant ces comportements, en faisant bien comprendre que ces comportements sont intolérables, en les condamnant donc, on dissuade beaucoup d’individus d’y avoir recours, et on les précipite vers pires tourments. Typiquement, vers la chimie.

La mélancolie est souvent une réaction de défense, parfois très nécessaire.

La réserve, l’introversion, la prise de distance, le silence, le mutisme, l’esquive, la grimace, sont parfois des réactions de préservation, des réflexes de protection. Ce ne sont pas des symptômes de maladie, ce sont des réflexes de survie. Mais notre époque n’en veut pas.

En culpabilisant la mélancolie, on pousse des individus vers la chimie, et on garantit les profits des chimistes.

Mais surtout, en culpabilisant la mélancolie, on empêche des individus de se défendre.

Notre époque met de la psychologie partout — ou au moins, du verbiage psychologique –, mais elle est incapable de parler de psychologie avec sérénité, bienveillance, tolérance, indulgence. Notre époque n’invoque pas la psychologie pour soigner.

Toujours, assez vite, elle passe aux accusations, sinon aux invectives. Encore plus vite aux insinuations, aux sous-entendus. Malheur à celui qui ne cache pas ses failles psychologiques, elles seront vite utilisées contre lui.

Il faut cacher ses faiblesses, ses doutes, ses fêlures. Il faut être parfait. Les gens parfaits m’exaspèrent. Mais notre époque, derrière ses apparences et ses proclamations de tolérance, pousse très loin l’exigence de perfection.

Notre époque refuse qu’on mette son système — et ses divers sous-systèmes, politiques, sociaux, économiques ; globaux comme locaux — en question . Et, à titre préventif, qu’on le mette en perspective, qu’on lui applique de l’esprit critique. Il est dès lors très pratique de traiter de malade quiconque s’aventure à tenter une mise en accusation, ou même juste une mise en perspective. Les représentants zélés des sous-systèmes ont ainsi mille manières de neutraliser les importuns, en déclinant à l’infini : « Nous n’avons pas de problème, mais peut-être toi, tu as un problème, tu devrais voir un médecin, tu devrais prendre des produits chimiques. »

Notre époque n’a pas encore inventé le « soma » imaginé par Aldous Huxley dans « Le Meilleur des Mondes », mais elle y travaille. Et en attendant, en général, elle se débrouille assez bien sans.

La mise en contexte, l’esprit critique, la réflexion, la pensée n’intéressent pas notre époque. L’un de ses grands slogans implicites est juste : « Ne pensez pas ! »

Et puis surtout, notre époque n’a pas le temps.

Pas le temps pour écouter, pas le temps pour comprendre, pas le temps pour soigner, pas le temps pour accommoder, ni pour raccommoder.

Pas le temps pour l’indulgence, l’altruisme, ou la bienveillance.

Elle n’a pas le temps, ou plutôt elle refuse le temps.

Vous avez le droit de garder le silence, mais tout ce que vous direz pourra et sera retenu contre vous devant un tribunal.

Ne confiez rien, n’avouez rien, ne lâchez rien. Tout (et n’importe quoi) pourra être utilisé pour vous décrédibiliser. Pas de faille, pas d’aspérité, pas d’imperfection. Sinon …

Jour après jour, année après année, les individus assimilent ces impératifs.

Enfin, notre époque n’a pas le temps, mais elle a des machines.

Les algorithmes, couplés à l’hyper-surveillance, sont chargés — sont déjà chargés, seront de plus en plus chargés — de repérer les déviants, les mals-dans-leur-peau, les bizarres, les excentriques, les imparfaits. Ça ne fait que commencer. Ce n’est que le début. Il y a un siècle, on parlait volontiers de « contrôle social » pour désigner des actions de basse police politique. Cette expression « contrôle social » a un avenir absolument radieux. Je pense en particulier que les gentils « réseaux sociaux » vont se révéler assez vite être des instruments de « contrôle social » d’une redoutable efficacité.

Notre époque est abominablement binaire. Diabolique, de dia-ballein : couper en deux.

Ou vous êtes conforme, ou vous êtes au rebut.

Ou vous êtes parfait, ou vous n’êtes rien.

Ainsi a commencé ce siècle, le 20 septembre 2001 :

Either you are with us, or you are with the terrorists.

Nous n’en sommes qu’au début du siècle.

Bonne nuit.

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