Je n’aime pas le vendredi soir

Billet écrit en temps contraint un samedi soir

Je n’aime pas le vendredi soir. Le vendredi soir est pourtant en général un soulagement. Le vendredi soir devrait être un soulagement. Comme disent les Américains : TGIF — Thanks God It’s Friday. La semaine de travail est terminée — sauf débordements. Il y aura moins de contraintes formelles dans les deux jours suivants — sauf débordements. Youpi !

Suivant les périodes, les débordements peuvent être inexistants, rares, fréquents, ou systématiques. Parfois — souvent, les week-ends sont pires que les semaines. Mais ce n’est pas la question.

Je n’aime pas le vendredi soir, car toute la pression de la semaine se concentre d’un seul coup. Se regroupe. Se cristallise. Se venge.

C’est un poids écrasant qui revient d’un seul coup, comme un retour d’écho, ou comme un barrage qui se rompt. Tout revient d’un seul coup — le stress, les tensions, les difficultés, les troubles du sommeil, les incidents, l’enchaînement des tâches, des vagues et des creux, les frustrations, ce qu’on n’a pas eu le temps de faire, tout vient écraser la tête.

La pression ne disparaît pas, contrairement à ce qu’on pourrait croire. En tout cas, elle ne disparaît pas doucement, discrètement, sans faire de bruit, sans faire de mal. Ce n’est pas comme les chaussures ou les vêtements qu’on enlève. C’est dans la tête. Ça ne veut pas en sortir.

Je n’aime pas le vendredi soir. Il y a la tentation de juste tout laisser tomber, d’aller se coucher au plus tôt, ou de s’imbiber d’alcool, ou de se vautrer devant la télévision, bref les tentations de se laisser aller, et ces tentations, si on y cède, se payent, se payent cher, à peine quelques heures plus tard. Mais si on n’y cède pas, alors on passe la soirée à ressentir tout le poids de la pression accumulée, toute la violence endurée, et puis aussi toute l’inutilité et la futilité des journées écoulées.

Et la fatigue.

Et la futilité.

Je n’aime pas le vendredi soir, comme je n’aime pas symétriquement le dimanche soir, parce que c’est l’heure d’un bilan qui revient toujours à quatre mots :

Tout ça pour ça.

Toute cette fatigue pour toute cette futilité.

Tant de fatigue pour si peu de résultats — l’ingénieur énergéticien parlerait d’entropie et d’énergie, de rendement énergétique, de déperdition et de dissipation, et toutes ces sortes de choses.

Tant d’agitation pour si peu de sens — l’ingénieur informaticien parlerait de bruit et de signal, de rapport signal sur bruit, et toutes ces sortes de choses.

Tant de temps consommé, consumé, perdu, qu’on ne rattrapera jamais, pour … pour quoi au fond ?

Si j’avais du temps … j’essaierai de lire « A la recherche du temps perdu ».

Tout ce que j’en sais, c’est l’époque, le milieu social, ce que j’en ai entendu dire, ça se passe à la Belle-Epoque, entre aristocratie et bourgeoisie, ça décrit une époque perdue et regrettée, ça décrit des personnes complexes et tourmentés, etc. Des thèmes intéressants, mais pas assez pour que j’ai jamais envisagé de lire ce monument.

Tout ce que j’en sais vraiment, en fait, c’est deux séquences de mots, le titre et la première phrase :

A la recherche du temps perdu

Longtemps je me suis couché de bonne heure.

Je n’ai réalisé qu’assez récemment la pertinence de ces deux séquences de mots par-rapport aux préoccupations obsessionnelles de ma petite vie banale dans mon époque frénétique.

C’est un peu ça, qui m’assomme le vendredi soir, qui fait que je n’aime pas le vendredi soir : le constat du temps perdu, la recherche du temps perdu. Et le constat de la fatigue. Et la fatigue de la fatigue.

Il faudrait que j’explore cette piste. Marcel Proust. Vaste programme.

Il vaudrait peut-être mieux que je me résolve à me coucher de bonne heure. A essayer de dormir plus, faute de savoir comment dormir mieux.

Ou pas.

Bonne nuit.

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