Sur les idées reçues

Les idées reçues ne manquent pas. Notre époque en est pleine. Elles débordent !

Pour la plupart, on les entend à longueur de journée. On n’y prête même plus attention. Mais elles sont là, elles continuent à circuler, à tourner, à tourner en boucle, à tourner en rond.

Elles sont dans les médias, et puis surtout, plus douloureusement, elles sont dans la bouche des gens qui parlent. Qui parlent sans trop réfléchir. Qui parlent pour remplir le silence. Qui parlent pour exister. Ou qui parlent par peur.

Quelques exemples ? En vitesse !

Y a plus de sous !

On n’aura jamais de retraites, on cotise pour rien ! On paie pour des feignants et nous on aura jamais rien !

Le travail est trop cher en France ! Ce qui tue le pays, c’est le coût du travail ! Tout doit partir, tout va partir, on est trop chers ! Les Français sont trop payés ! Les Français sont trop feignants et trop nuls !

Ça sert à rien de protéger nos industries ! Tout finira par partir parce que c’est mieux ailleurs et qu’on est trop chers, trop protégés, trop payés, trop rigides, trop nuls !

C’est les entreprises qui créent les emplois ! Il faut tout céder aux entreprises si on veut qu’elles créent des emplois ! Si on donne pas aux patrons tout ce qu’ils veulent, ils créeront pas d’emplois ! Il faut être gentil avec les riches sinon ils partiront et on sera plus que des pauvres ! Salauds de pauvres !

L’Islam est une menace mortelle pour nous ! Il y a trop d’Arabes en France ! C’est la cinquième colonne de l’intégrisme islamique islamiste ! On est en guerre contre l’Islam ! On n’est plus chez nous ! Ce sont des barbares ! Les musulmans vont tous nous égorger !

J’en passe et des pires.

On entend ça à longueur de journée.

A force de répétition, ça devient, c’est devenu, ou ça deviendra, des vérités admises. Pour reprendre une formule d’Aldous Huxley dans « Brave New World » (alias « Le Meilleur des Mondes« ) :

Sixty-two thousand four hundred repetitions make one truth.

En général, c’est drapé dans les habits du « bon sens », du « consensus » ou de l' »évidence ». Des données de base. Des fondamentaux. Des évidences, j’insiste sur ce mot.

Ce sont des raccourcis pour ne pas penser. Ça évite de penser, c’est pour ça que ça fonctionne bien. Ne pas penser est une faiblesse humaine que favorise beaucoup notre sinistre époque.

On n’y pense même plus. On n’y réfléchit même plus. Ça fait partie du décor, c’est même pour ça que ça a du succès. Ça vient tout seul à l’esprit, spontanément, sans qu’on n’ait besoin de se gratter la tête, d’ouvrir les yeux, de se poser des questions. C’est là, sur étagère, c’est prêt-à-penser, c’est prêt-à-porter, c’est pratique.

Même quand on n’est pas d’accord, au bout d’un moment, on n’y fait même plus attention.

Parfois, on entend l’une de ces idées reçues ressortir dans la bouche de quelqu’un de proche, quelqu’un qu’on estime, qu’on aime, qu’on apprécie. Ça fait mal. Ça peut faire très mal. Malaise. Nausée. Et on ne sait pas quoi faire. Réfuter ? Argumenter ? Risquer de se fâcher ? Risquer de « gâcher l’ambiance » ? Passer pour un abruti — même pas fichu de comprendre ce qui est évident pour tout le monde ? Passer pour un rabat-joie ? Passer pour un ennemi ? Ou faire le gros dos, attendre que ça se passe ? Le lâche soulagement de changer de sujet …

Parfois aussi, on s’entend propager ce qu’on sait être une idée reçue. Il faut bien passer inaperçu. Il faut bien être sociable. Il faut bien passer pour quelqu’un de normal. Malaise. Honte. Mais il faut bien s’adapter. Le lâche soulagement de se fondre dans la masse …

Evidemment, on peut réfuter les idées reçues, ça prend du temps, ça peut marcher, mais elles reviennent quand même — elles sont répétées tellement souvent, par tellement de gens et de canaux différents, à commencer par les écrans. C’est fatiguant. C’est épuisant. Comme vider l’océan avec une petite cuillère.

Je ne sais pas comment lutter efficacement contre les idées reçues.

Un des grandes drames de notre époque est le recul de l’esprit critique. L’esprit critique est de moins en moins enseigné dans les écoles, je le crains. Je ne sais pas s’il l’est dans les familles. Je sais qu’il est massacré par l’usage ordinaire des médias et des écrans. Je sais qu’un peu partout, il est de plus en plus découragé, méprisé, moqué. Ne pensez pas — on pense à votre place !

Un truc qui marche assez bien, ce sont les contre-exemples. Les médias n’aiment pas les contre-exemples. Les médias n’aiment pas — n’aiment plus — aller contre les idées reçues, c’est tellement plus simple de réchauffer des clichés, de resservir des images et des poncifs. Et ne parlons pas des gentils réseaux sociaux, dont le principe de base reste de juste vous donner un peu plus de ce que vous semblez avoir déjà : plus de bleu si vous semblez penser bleu, plus de rouge si vous semblez penser rouge, etc. Si vous semblez aimer le vert, ne comptez pas sur le gentil réseau social pour vous montrer du marron.

Prenons quelques exemples dans le domaine économique.

A l’idée reçue « y a plus de sous« , il suffit d’évoquer les montants mirifiques créés par la BCE pour refinancer les banques privées à taux quasi-nul — lesquelles ne financent les Etats, les petites entreprises ou les particuliers qu’à des taux non-négligeables. Mais à part ça « y a plus de sous » !

A l’idée reçue « on ne peut plus produire en France« , il suffit d’opposer un contre-exemple spectaculaire comme Toyota. Toyota, premier constructeur automobile mondial, n’en finit pas depuis 1998 d’accroître ses capacités de production en France. C’est un joli contre-exemple. Encore faut-il le connaître.

A l’idée reçue « la France ne peut pas défendre ses industries« , la gestion apparemment habile du dossier Alstom au printemps 2014 par Arnaud Montebourg a apporté un sérieux contre-exemple. Quand l’information est sortie en avril, pour les médias dominants, la messe était dite : il faut vendre au plus vite et au moins cher à General Electric. Quelques mois plus tard, après avoir trouvé d’autres partenaires potentiels, durci le ton, fait monter les enchères, c’est un accord très différent du projet initial qui a été conclu.

Et en quelques semaines, Montebourg a démontré qu’il n’y avait pas de fatalité. Et jeté un éclairage très dérangeant sur ses prédécesseurs qui avaient, au nom de l’idée reçue « on peut pas se défendre, ça ne sert rien », livré l’aluminium de Péchiney à Alcan, l’acier d’Arcelor à Mittal, et j’en passe.

Sur ce sujet, on peut aussi offrir en contre-exemple divers dossiers industriels dans des pays voisins, où le gouvernement national, fut-il libéral pur sucre, s’est donné tous les moyens de défendre ses géants industriels, et avec bonne conscience, par-dessus le marché (si j’ose dire). Ainsi, en mai 2014, alors que le vilain socialiste Arnaud Montebourg se faisait insulter par la presse « économique » française pour avoir osé défendre Alstom (CA ~ 20 milliards d’euros) contre General Electric, le gentil libéral David Cameron ne se privait d’aucune arme pour défendre Astra Zeneca (CA ~ 25 milliards de dollars) contre Pfizer.

Le pire est lorsqu’une idée reçue passe au stade de prophétie auto-réalisatrice. C’est plus fréquent qu’on ne le croit. En général, parce que l’idée reçue a tellement colonisé les esprits qu’il n’y a plus personne pour tenter de défendre l’option inverse.

Typiquement, quand le prédateur Mittal a fini par dévorer Arcelor, le chœur des idiots utiles du néolibéralisme s’est exclamé : on vous l’avait bien dit ! Ça ne servait rien de défendre Arcelor !

Il faudrait plutôt écrire : ça n’aurait servi à rien d’essayer de défendre Arcelor. Arcelor n’a pas été défendu, ou n’a été défendu que superficiellement, parce que la plus grande partie des acteurs avaient été imprégnés par l’idée que toute défense était vaine. Ou bien, n’était pas conforme au « sens de l’Histoire ». Ou bien, était contraire à la « logique du marché ». Ou autres billevesées.

Idée reçue. Prophétie auto-réalisatrice. Fatalité méticuleusement construite.

Fin juillet 1914, combien de diplomates et de dirigeants européens ont laissé filer le destin, en haussant les épaules : « de toutes façons, une guerre européenne est inévitable » « tous les trente ou cinquante ans, la France et l’Allemagne se font la guerre, c’est comme ça, c’est une constante, c’est une fatalité » ? Ou, pour reprendre la théorie de Christopher Clark, combien se sont juste laissés transporter par « The Balkan Inception Theory » ?

Ces dernières semaines, combien de gens ne sont pas étonnés de tous les roulements de tambours pour la « guerre » contre l' »Etat Islamique », parce que, au fond, ça fait dix, quinze, vingt ans, qu’on leur explique que l’islam est l’ennemi de l’occident, que le « choc des civilisations » est inévitable, et autres poncifs ? Puisqu’on vous dit que ça va arriver ! Regardez, ça arrive ! Les barbares sont à nos portes.

Jacques Prévert a écrit :

À force de dire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver.

Je termine en insistant sur un point. Souvent, une idée reçue est construite. Ou reconstruite, à partir d’un vague préjugé ou d’un paradoxe mal résolu. Le plus souvent, pour atteindre un objectif précis. Construite. Ou exploitée. Entretenue. Cultivée. Exploitée. Elle n’est pas innocente. Elle n’est pas neutre.

Parfois, une idée reçue échappe complètement à son créateur — revoir « Inception » de Christopher Nolan, ou « Le Cimetière de Prague » d’Umberto Eco, par exemple.

Souvent, une idée reçue n’est pas inventée de zéro (« from scratch »), elle est recyclée, revigorée — à un moment donné, dans une optique précise.

L’idée reçue « On ne peut pas défendre un industriel français contre un prédateur international » a été très utile à tous les prédateurs qui ont fait leurs emplettes depuis quelques décennies (typiquement, Lakshmi Mittal), et à toutes les officines spécialisées qui leur ont facturé leurs prestations — lobbying, conseil en stratégie, conseil en communication, trafic d’influence, etc (typiquement, Anne Méaux). Et elle sera très utile aux suivants.

L’idée reçue « On n’aura jamais de retraites, on cotise pour rien » permet à aux compagnies d’assurances privées de collecter chaque année toujours plus d’argent pour leurs produits d’assurance-retraite « complémentaire » et assimilés. D’honnêtes travailleurs intelligents mais inquiets se précipitent pour leur donner leur argent : c’est pas beau les idées reçues ? Et on se rapproche chaque année un peu plus d’une prophétie auto-réalisatrice, car, par divers mécanismes d’exonération fiscale et de transferts, la retraite par capitalisation (à cotisations définies) dévore petit-à-petit la retraite par répartition (à prestations définies). Le destin de la retraite par capitalisation est, rappelons-le, de partir en fumée krach boursier après krach boursier, mais nous nous égarons.

Bref, derrière la plupart des idées reçues prospères, il y a un calcul. Il y a une manipulation. Dans certains cas, simples, il y a parfois juste quelqu’un qui a quelque chose à vendre, ou à prendre. Il y a des gens dont le métier est de développer l’idée reçue. Il y a des gens sont payés pour ça. Et il y a d’autres gens qui payent pour ça.

Il faut se méfier des idées reçues. Il faut se méfier des évidences. Il faut se méfier des apparences.

The Matrix is everywhere, it is all around us, even now in this very room. You can see it when you look out your window, or you turn on your television. You can feel it when you go to work, when you go to church, when you pay your taxes. It is the world that has been pulled over your eyes to blind you from the truth.

Bonne nuit.

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