Le froid désormais me fait peur

Billet écrit en temps contraint

Quand j’étais jeune, le froid ne me faisait pas peur.

Au contraire. L’automne a toujours été ma saison préférée. Je n’aime pas la chaleur, je me méfie de l’ivresse, donc j’apprécie peu l’été. Je sais depuis longtemps être allergique à toutes sortes de pollens, donc j’apprécie peu le printemps. En tout cas, c’était comme ça il y a encore quelques années.

L’automne reste ma saison préférée, mais il me fait peur.

Je redoute le tournant de début novembre, dans l’Île-de-France où j’habite depuis bientôt quinze ans, quand le climat bascule dans l’obscurité, avec l’effet aggravant, démultiplicateur, du passage à l’heure d’hiver. Les mois de novembre sont meurtriers. Le mois de décembre est en général accablé de fatigue. Et je n’aime plus Noël.

Aujourd’hui, le froid me fait peur.

Quand j’étais jeune, je n’étais pas conscient de grand’chose. J’ai mis beaucoup de temps à prendre conscience de beaucoup de choses. Par exemple, que le froid tue. Le froid est meurtrier.

Il y a une terrible inégalité face au froid. Inégalité économique et sociale, évidemment. Il y a des dizaines de milliers, peut-être plus, de pauvres gens jetés à la rue. Il y a aussi des millions de gens qui ont du mal à se chauffer. La privatisation effective du « secteur de l’énergie » n’a pas arrangé les choses. « Salauds de pauvres », qui bénéficient encore de tarifs « privilégiés ». Ce monde est sans pitié. Ce monde est répugnant.

Il y a aussi une inégalité physiologique. Le froid, comme bien des maux de notre époque, s’attaque d’abord aux faibles. Les vieux. Les malades. Les gens déjà affaiblis. Les gens qui ne pensent pas assez à se défendre, qui ne savent pas bien se défendre, ou qui n’ont pas les moyens de se défendre.

Je suis dans la force de l’âge. J’ai des doutes, je ne fais peut-être pas assez de « sport », mon « hygiène de vie » est certainement médiocre, mais je ne suis en relativement bonne santé. Je n’ai pas encore un smartphone dernier cri qui me mesurera en permanence, en temps réel, dans mon propre intérêt et sans aucune volonté d’intrusion de la part des GAFAs et assimilés. Bref, je ne crois pas avoir de raisons objectives d’avoir peur du froid.

J’ai vieilli. J’ai vieilli dans ma tête. C’est une formule négative, son pendant positif étant : « j’ai mûri ». J’ai appris. J’ai grandi. J’ai observé. J’ai entendu. J’ai ressenti.

Le froid me fait peur.

Le manque de lumière aussi me fait peur. Là aussi, c’est une prise de conscience peut-être tardive, mais réelle. J’ai besoin de lumière. Je n’aime pas la chaleur, mais j’aime la lumière. Je me méfie du manque de lumière.

Quand j’étais jeune, le froid ne me faisait pas peur. Au contraire. Je me considérai comme un homme civilisé, faisant partie d’une civilisation avancée. Avoir peur du froid, c’est bon pour les primitifs, pour les sauvages, nous, nous avons inventé le chauffage central, l’isolation thermique, les vêtements chauds, le chauffage des voitures, bus et trains, les bonnets, les thermos, etc.

La dignité, c’est de faire face aux difficultés. La dignité d’une société — que dis-je, la dignité d’une civilisation, la dignité des hommes civilisés, c’est de ne plus avoir à craindre le froid, les intempéries, les épidémies, les cataclysmes, les pénuries — puisque nous avons inventé le chauffage central, les constructions en dur, la pénicilline, l’hygiène, la médecine, les assurances, la lyophilisation et la congélation. La dignité de la civilisation, c’est sa technologie. Voilà ce que je pensais. Ce n’est pas complètement faux.

Ce n’est pas complètement faux, et pourtant depuis quelques années, j’ai peur de toutes sortes de choses qui ne me faisaient pas peur avant. Avant quoi, je ne saurais pas dire. L’expérience ? La crise de la quarantaine (décidément, je préfère l’expression américaine : mid-life crisis) ? La paternité ? L’expérience de la mort des grands-parents, du déclin des parents ? Je ne sais pas. Il n’y a peut-être pas d’explication générale.

Je me rappelle avoir confessé ici comment j’ai perdu au fil des années toute confiance dans la technologie nucléaire, Fukushima n’étant que le dernier clou sur le cercueil.

J’ai évoqué plusieurs fois la honte que m’inspire la technologie informatique.

Je m’interroge de plus en plus sur la hiérarchie et les connexions entre la technologie d’un côté, et de l’autre l’économique, le social, le psychologique, l’humain. Je trouve de plus en plus dérisoire, pour ne pas dire pire, de compter sur la technologie pour sauver la civilisation. Et du mot civilisation lui-même il y aurait décidément beaucoup à dire.

Je me rappelle d’un slogan publicitaire qui me semble appartenir à une époque révolue :

Le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous.

La notion de partage — partage de la valeur ajoutée, partage des gains de productivité, partage des bénéfices du progrès, partage de la civilisation — a beaucoup régressé me semble-t-il. Le mot « partage » est d’ailleurs en train d’être confisqué par le capitalisme style Uber et Airbnb — comme le mot « social » a été confisqué par le capitalisme style Facebook — l’extension du domaine de la lutte n’en finit pas.

Face au froid, face à la souffrance, face aux aléas de la vie, individuels et collectifs, notre époque semble de plus en plus aux abonnés absents. Chacun pour soi, et dieu pour tous. Faith-based initiatives. Débrouillez-vous. Aide-toi, le ciel t’aidera. L’Europe est aux petits soins pour les banques et les multinationales, mais il n’y a pas de drapeau européen à l’hôpital. La BCE inonde les banques de liquidités, mais cet hiver encore des milliers de gens en Europe vont mourir de faim et de froid.

Le froid tue.

La dignité d’une société, ça devrait être que le froid ne tue pas.

Une fois encore, je vais citer le président Lyndon B. Johnson au cœur du progressiste XXème siècle, quand on pensait sincèrement que le progrès devait être partagé par tous, le 15 mars 1965 :

And so I say to all of you here and to all in the nation tonight that those who appeal to you to hold on to the past do so at the cost of denying you your future. This great rich, restless country can offer opportunity and education and hope to all — all, black and white, North and South, sharecropper and city dweller. These are the enemies: poverty, ignorance, disease. They are our enemies, not our fellow man, not our neighbor.

And these enemies too — poverty, disease and ignorance — we shall overcome.

Cinquante ans plus tard … Qui se soucie sincèrement de combattre la pauvreté, la maladie, l’ignorance — et le froid ?

Cinquante ans plus tard … Notre société est juste indigne.

Et je crains qu’elle ne devienne de plus en plus indigne dans les prochaines années. Nous sommes loin d’avoir touché le fond.

Bonne nuit.

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