J’ai repris le rythme

Billet écrit en temps contraint

Le mois de septembre se termine. J’ai repris le rythme, comme on dit. Tout le monde — disons, tous les gens concernés par la rentrée scolaire et le monde du travail — tout le monde a repris le rythme. Les échéances sont rentrées dans la tête, les vacances scolaires de l’automne (anciennement, de la Toussaint) sont dans trois semaines, les dates des machins professionnels sont connus, le 1er novembre est un samedi, le 11 novembre est un mardi, les plans de charges ont été adaptés, etc, etc.

Tout le monde a repris le rythme. On va essayer d’avancer. Le chemin se fait en avançant.

J’ai repris le rythme. Je vais essayer d’avancer.

J’ai même repris le rythme de ce blog : un billet tous les deux jours. C’est pas si mal. Je sais pas si ça peut durer, je ferai tout pour. Je crois toujours aux vertus des processus itératifs.

J’ai repris le rythme !

Mais je ne sais pas où je vais. Je ne sais même pas où je veux aller.

Le monde non plus, il ne sait pas où il va. Valéry Giscard d’Estaing avait prévenu en 1974, il y a quarante ans, à l’aube de la mondialisation :

Le monde est malheureux. Il est malheureux parce qu’il ne sait pas où il va ; et parce qu’il devine que, s’il le savait, ce serait pour apprendre qu’il va à la catastrophe.

J’ai déjà développé l’hypothèse, selon laquelle seuls des temps troublés sont intéressants — « May he live in interesting times », is this a real Chinese curse? Mais ce n’est pas ce qui me hante ces derniers temps.

Je ne sais pas où je vais. Je ne sais pas où je veux aller. Au sens littéral, je n’ai pas de projet. Je ne sais pas me projeter dans l’avenir.

A force de m’adapter, j’ai perdu toute capacité à me projeter.

A force de me contenter de ce qui m’arrive, j’ai perdu toute envie, tout désir, tout volonté de prendre, d’arracher, de posséder.

A force de vivre par procuration, de vivre pour des projets d’autres, ou des projets pour les autres, des projets de mon employeur, des projets de ma famille, j’ai perdu tout projet pour moi-même. C’est pas ma vie. C’est plus ma vie. Je m’en suis dépouillé moi-même, tout seul, comme un grand.

Ne dois-je voir là que des symptômes de la chose appelée dans le monde francophone « crise de la quarantaine » et dans le monde anglophone « mid-life crisis » ?

En 2006, le journaliste Denis Robert a publié un roman sur l’affaire Clearstream intitulé « La Domination du Monde ». Je l’ai lu quelques années plus tard, et, curieusement, un des passages qui m’a le plus marqué n’a aucun rapport (ou presque) avec l’affaire Clearstream :

Avant que Klébert ne débarque dans ma vie, j’étais un type plutôt tranquille, calme et non violent, à la vie douce et studieuse. Je votais à gauche, généralement pour le candidat du Parti socialiste. (…) Est-ce que je m’ennuyais ? Peut-être un peu, si l’on prend en compte les dernières statistiques de la ‘revue française de sociologie’, selon lesquelles neuf personnes de sexe mâle sur dix ont conscience de l’inanité de leur vie passé quarante ans.

Une des chansons les plus obsédantes des années 1980s, c’est « Never let me down again » de Depeche Mode. J’ai longtemps cru que le refrain disait « We’re watching the world as a spy », mais c’est bien « We’re watching the world pass us by ». Le clip passait souvent sur Viva Zwei, la nuit en Allemagne à la fin des années 1990s.

We’re flying high
We’re watching the world pass us by
Never want to come down
Never want to put my feet back down
On the ground

Au fond c’est la même idée. On regarde le monde derrière une vitre, en espion ou en spectateur. Passif. A trente mille pieds ou à distance. Comme si on était en dehors. En dehors du monde, ou paradoxalement « Au milieu du monde » pour reprendre le titre chapeau choisi par Michel Houellebecq pour plusieurs de ses romans.

Plus je vieillis, plus je me découvre spectateur passif et impuissant. Je n’ai prise sur rien, tout me file entre les doigts — que ce soit dans ma famille, dans mon travail, et dans le reste du monde. Je suis condamné à ne pouvoir que réagir, jamais agir ; à devoir m’adapter aux circonstances, rarement les influencer, encore moins les susciter. Je suis condamné à tourner en rond dans mon petit cercle bien restreint, toujours les mêmes endroits, les mêmes personnes, les mêmes patterns et les mêmes gestes. C’est la vie. Le monde n’est qu’une tentation, lointaine et inaccessible.

Spectateur du monde autant que spectateur de ma propre vie, l’un comme l’autre m’échappant concrètement.

Le spectacle de ma propre vie qui n’est, pour l’essentiel, plus à moi est juste insupportable. Et pourtant il faut bien vivre avec. La vie est une prison. Et pourtant il faut bien vivre dedans.

Alors le spectacle du monde sert de consolation. De distraction. De divertissement. On suit les épisodes. L’Histoire est vivante. Il y a des rebondissements, des retours en arrière, des bifurcations. On commente. On essaie de comprendre. On s’intéresse aux intrigues et aux personnages. Faute de mieux. Faute d’être soi-même partie prenante d’une intrigue ayant un minimum d’importance. Faute d’être soi-même un personnage ayant un minimum d’intérêt.

Pour Jacopo Belbo aussi, à la conclusion décisive du chapitre 104 du « Pendule de Foucault », les trois mots décisifs sont « faute de mieux » :

Ce soir-là, j’étais seulement fier d’avoir construit une belle histoire. J’étais un esthète, utilisant la chair et le sang du monde pour en faire de la Beauté. Belbo était désormais un adepte. Comme tout le monde, non par illumination, mais faute de mieux.

Le spectacle du monde comme provocation, de l’inaccessible tentation du monde. Comme l’a glissé plus sobrement John Le Carré dans « Comme un Collégien », roman d’espionnage — « as a spy » :

Un bureau est un endroit dangereux d’où observer le monde.

Et pourtant demain lundi matin, tout à l’heure, je vais, comme des millions d’autres, aller à mon bureau. J’ai repris le rythme. « Ma place dans le trafic », comme chantait Francis Cabrel.

Comme tout le monde, non par illumination, mais faute de mieux.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour J’ai repris le rythme

  1. Georges dit :

    Ce n’est pas, je pense, seulement un symptôme de la « mid-life crisis » car ces réflexions sont également très présentes chez moi, qui doit être d’une grosse dizaine d’années plus jeune que vous. Je suis quelqu’un qui s’adapte très bien, trop bien, à toute nouvelle situation, tout nouvel environnement, tant et si bien que mon empreinte personnelle, ma contribution, mon caractère, ma « touche » sont finalement à peine décelables. Ces capacités d’adaptation, que l’on est souvent fier de présenter comme qualités lors d’entretiens d’embauche, ne sont finalement que l’assurance de savoir se fondre dans un moule, sans faire de vague, ou si peu mais alors toujours dans le sens du courant dominant.

    Je réfléchis aussi sur les moyens d’agir, de contribuer, de peser sur le monde, enfin sur mon monde, celui qui n’est pas très loin, ma famille, mes amis. Initier par exemple des week-ends, des sorties pour passer des bons moments, pour fabriquer des souvenirs qui resteront, pour les amis, pour les enfants… Coté boulot, que faire… ? Devenir indépendant, entrepreneur… un thème à la mode en ce moment ? Mais pas si facile et pour quoi faire, quelle idée développer ? Où trouver le temps ? Saurais-je assumer le risque ? Aurais-je le courage de le faire assumer à ma famille ?

    Le monde « lointain » m’intéresse aussi beaucoup. Merci pour vos réflexions à son sujet… Je partage une grande partie de vos analyses, par exemple récemment sur la posture dangereuse de l’Europe vis-à-vis de la Russie, qui ignore ou feint d’ignorer les liens historiques et civilisationnelles de la Russie avec l’Ukraine qui pourraient éclairer les réactions (toutes aussi dangereuses…) de Poutine sous un autre angle… Les USA ne comprennent pas ça, ils sont trop loin géographiquement et culturellement… C’est notre rôle de faire entendre une autre voix, de créer d’autres liens plutôt de que se mettre à la remorque de la vision manichéenne des USA. Bref… Mais impossible d’agir là-dessus.

    Alors on restreint le périmètre, on essaie de construire une vision, un idéal pour « son » monde, de s’y tenir, de le défendre et pour le reste…

    Au plaisir des postes à venir…

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