Comment Verdun arrive à tenir

Cela faisait longtemps que je voulais partager ces quelques pages de Jules Romains.

Elles sont extraites de « Verdun », seizième tome des « Hommes de Bonne Volonté », publié en 1938. Ce sont les dernières pages du chapitre XXIV : « Comment Verdun arrive à tenir ».

Le samedi 1er avril 1916, deux permissionnaires, Pierre Jallez et Jean Jerphanion, qui se sont connus sept ans plus tôt sur les bancs de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, se retrouvent à Paris. Deux nuits auparavant, Jerphanion était encore à Verdun.

C’est Jerphanion qui parle.

Je voulais en venir à ceci : chez tous les hommes du front qui ne sont pas des brutes — et c’est à propos d’eux, tu le reconnais bien, qu’il est le plus nécessaire de trouver une explication — l’idée qu’ils restent là et font ce métier parce qu’il n’y a pas moyen de faire autrement ne suffirait pas à les soutenir, à empêcher leur effondrement moral. Alors chacun d’eux s’est procuré une suggestion personnelle, une pensée, une idée fixe, dont il a la secret, et qu’il absorbe goutte à goutte. Parfois, il dispose de plusieurs suggestions de rechange. Quand l’une menace de ne plus faire d’effet, vite il la relaye par une des autres. Tiens, moi, par exemple, il y a eu toute une période où je me trouvais très bien de la suggestion : « Je suis un type supérieur aux circonstances » ; la détresse du coeur et du corps faisant partie des circonstances. « Qu’une circonstance essaye un peu de venir, à laquelle je ne serai pas supérieur ! Je l’attends. » Pendant que pétaient les shrapnells (c’était du temps de la vogue des shrapnells), je me récitais comme un texte magique les vers prodigieux de l’ode d’Horace :

Si fractus illabatur orbis

Impavidum ferient ruinae… 

C’est vraiment un texte magique. Et puis, un jour, ça n’a pas tenu. La détresse a été trop grande ; et j’ai eu envie de sangloter en appelant « maman ! » comme un petit garçon… A côté de ça, il y a le petit sous-lieutenant de Saint-Cyr, à l’âme très brave et très pure, qui se dit : « Aucune vie ne sera possible pour moi dans une France vaincue. Je serai personnellement déshonoré. J’aime mieux de beaucoup vivre par mon nom sur une stèle, avec la mention : mort au champ d’honneur, que de vivre déshonoré. » Il y a le réserviste qui lisait autrefois de bons auteurs, qui avait des convictions généreuses, et qui se dit, lui : « C’est la dernière des guerres. Nous sommes en train de faire la paix du monde. Grâce à notre sacrifice, nos enfants ne connaîtront plus ces horreurs. » Il y a celui, tout à côté, dans la même tranchée, qui se dit : « C’est la fin du monde. On y passera tous. Un peu plus tôt, ou un peu plus tard, qu’est-ce que ça peut faire ! » Il y a celui qui croit à l’avènement de la justice, qui est encore convaincu que la victoire des démocraties amènera partout la libération des opprimés, la fin du règne de l’argent et de l’ininiquité sociale, et qui se consolerait presque de mourir s’il pouvait penser que c’est un peu à cause de lui que les hommes de demain seront plus heureux. Il y a celui qui est sentimental, qui ne croit qu’aux affections particulières, pour qui le monde, c’est quelques êtres préférés, et qui se dit : « Plusieurs de mes amis sont morts. Si tous les amis s’en vont, à quoi bon rester ! » Il y a celui que sa femme a abandonné depuis la mobilisation pour se mettre avec un autre ; et qui ne reçoit plus de lettres, plus de paquets ; qui s’estime trop vieux pour recommencer une existence, à qui il est maintenant tout à fait égal de mourir, et que l’excès de danger distrait même en lui faisant croire qu’il tient encore à la vie. Il y a celui qui est nonchalant et rêveur, que cela fatigue de lutter contre le destin, et qui se dit : « Je l’ai toujours pensé. Tout est fatal en ce monde. Rien ne sert de se démener. Laissons-nous faire. Laissons-nous porter par le flot. » Il y a celui qui n’a jamais eu de chance, qui a toujours pensé qu’on était injuste avec lui, qu’on l’humiliait, qui a envié le bonheur des autres, et qui goûte maintenant un sentiment d’égalité dans la misère si doux à son coeur qu’il ne souhaite plus que du bout des lèvres le retour aux amertumes de la paix. Il y en a un autre à côté de lui, chez qui la guerre a réveillé un vieux pessimisme fondamental, et qui pense de toutes ses forces : « L’univers est une ignoble absurdité. Il était déjà facile de se s’en apercevoir. Mais depuis la guerre, c’est une évident qui crève les yeux. Pourquoi se cramponner à une ignoble absurdité ? » ou bien : « L’humanité est diabolique. Elle souille la surface de la terre. Elle est née pour le meurtre et le suicide. Tant pis pour elle (et tant pis pour moi qui ne suis qu’un homme, qu’un point de cette moisissure). » Il y a le catholique farouche qui se dit : « C’est la punition de Dieu qui passe sur un temps infidèle et corrompu. Si Dieu estime que je dois payer aussi, même pour les autres, je n’ai pas à discuter. » Il y a le catholique tendre qui a dans un coin de son sac une toute petite édition de l’Imitation de Jésus, et qui le soir, faisant sa prière dans son trou d’obus aménagé, le faisant très discrètement pour que le camarade ne le remarque pas, murmure : « Je dois souffrir comme vous, mon doux Jésus. Il n’y a aucune raison pour que je sois épargné, alors que vous avez souffert mille morts sur votre croix. Donnez-moi la force de ne pas être trop indigne de vous. » Il y a celui », et Jerphanion fit un geste du côté de Notre-Dame qui était maintenant juste en face d’eux sur l’autre rive, et que le jour commençait à quitter par le haut « qui se dit : « Ce qui a pour moi de la valeur en ce monde, c’est la langue française, ce sont les cathédrales de ce pays, les quais de la Seine, tel paysage qui n’existe pas ailleurs, telle façon de vivre qui n’existe pas ailleurs. Il m’est égal de vivre si tout cela m’est retiré. Et je ne trouve pas absurde de mourir pour que tout cela dure après moi… » Hein ? Tu te représentes cette chaîne, de tranchée en tranchée ?… Et voilà comment Verdun arrive à tenir.

Bonne nuit.

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