Des moutons ou des petits soldats

Billet écrit en temps contraint

Qui sommes-nous ?

Qui sommes-nous, nous qui faisons tourner cette lourde machine absurde, dont nous sommes aussi victimes, comme tout le monde ?

Qui sommes-nous, nous qui partons tous les matins travailler, subissons les déboires des transports saturés des grandes villes, subissons la pollution, subissons la hiérarchie d’organisations juste absurdes, subissons les délocalisations et autres avatars de la cupidité financière, subissons un système économique et social juste révoltant, et j’en passe ?

Qui sommes-nous, nous qui avons été éduqués, formés, avons appris à lire, à écrire, à compter, à réfléchir, à analyser, à comprendre, à manier l’esprit critique, la dialectique, l’analyse, la théorie, le pragmatisme, la déconstruction — et qui pourtant subissons tout ce que nous subissons ? Parce que nous n’avons pas le choix, nous n’avons plus le choix, peut-être n’avons-nous jamais eu le choix ?

Qui sommes-nous, nous qui pourrions faire avancer l’humanité en faisant des choses utiles, et qui nous contentons de boulots plus ou moins antisociaux, nuisibles, inutiles, imbéciles ?

Qui sommes-nous, nous qui sommes capables d’empathie, de générosité et d’altruisme, et qui nous contentons, par lâcheté ou par mimétisme, d’être aussi égoïstes, agressifs et méchants que la moyenne ?

Le mois dernier, deux textes d’auteurs bien différents m’ont frappé.

D’un côté, un éditorial de David Brooks — toujours se méfier de David Brooks, et pourtant, il est parfois intéressant — dans The New York Times, à New York, au centre du monde, daté du 9 septembre 2014, intitulé « Becoming a Real Person« . Comme souvent, il développe sans se l’approprier une théorie en vogue, selon laquelle les universités contemporaines ne forment plus que des moutons. Des « excellents moutons », mais des moutons. Pas tout à fait des adultes, pas exactement des hommes :

Deresiewicz offers a vision of what it takes to move from adolescence to adulthood. Everyone is born with a mind, he writes, but it is only through introspection, observation, connecting the head and the heart, making meaning of experience and finding an organizing purpose that you build a unique individual self.

This process, he argues, often begins in college, the interval of freedom when a person is away from both family and career. During that interval, the young person can throw himself with reckless abandon at other people and learn from them.

Some of these people are authors who have written great books. Some are professors who can teach intellectual rigor. Some are students who can share work that is intrinsically rewarding.

Through this process, a student is able, in the words of Mark Lilla, a professor at Columbia, to discover –just what it is that’s worth wanting.–

Deresiewicz argues that most students do not get to experience this in elite colleges today. Universities, he says, have been absorbed into the commercial ethos. Instead of being intervals of freedom, they are breeding grounds for advancement. Students are too busy jumping through the next hurdle in the résumé race to figure out what they really want. They are too frantic tasting everything on the smorgasbord to have life-altering encounters. They have a terror of closing off options. They have been inculcated with a lust for prestige and a fear of doing things that may put their status at risk.

D’un autre côté, un billet de blog d’Agnès Maillard, quelque part dans une province française, daté du 24 septembre 2014, intitulé « Les objecteurs« .

On vit dans un monde de petits soldats. C’est juste qu’on ne s’en rend pas trop compte. Mais c’est exactement ça qu’on nous apprend dès le plus jeune âge : marche ou crève. En plus enrobé, mais c’est l’idée.

Si tu veux comprendre dans quel monde tu vis, tu regardes jouer les petits en maternelle. Ceux qui parlent avec une voix d’écureuils sous acide et qui ont encore des gestes à la fois patauds et fulgurants. J’ai un ami qui en a fait son sujet d’étude : la manière dont les gosses jouent entre eux. Parce qu’en fait, ils ne jouent pas entre eux, ils jouent les uns à côté des autres, superbes d’indifférence, jusqu’au moment où le jouet de l’un attire le regard de l’autre. Il faut voir ça, un petit mouflet qui s’extrait de son monceau de jouets pour venir coller une mornifle à l’autre, juste pour accaparer l’objet de son désir. Qu’il abandonnera quelques minutes plus tard, lassé. Parce que ce qui compte, c’est l’appropriation, pas l’usage, c’est le fait d’avoir ce dont jouissait le voisin, pas ce dont on avait besoin, pas ce qui nous satisfait. C’est arracher la satisfaction de l’autre pour augmenter la sienne… jusqu’au moment, très rapide, où on se rend compte que ça ne marche pas du tout.

C’est un ressort humain simple et terriblement efficace. Ce n’est pas spécialement la condition humaine, notre instinct, mais c’est le genre de comportement que notre civilisation crée et valorise, tout au long de la vie. La compétition, toujours se comparer au voisin et l’appropriation, toujours désirer ce qu’a le voisin.

D’ailleurs, ensuite, à l’école, la guerre continue. Tu n’étudies pas pour la satisfaction du savoir, le plaisir de la découverte. Non, tu es là pour être meilleur que les autres. Chaque jour, chaque année, tout le temps, dans un immense système qui n’a d’autre vocation que de trier les meilleurs d’entre nous. Ça aussi, on ne le dit pas comme ça, mais si les parents tiennent tellement au système de notation, c’est que ce qui les intéresse, c’est de pouvoir calculer la place de leur chérubin dans la course à l’échalote, quelles chances il aura de décrocher la timbale. Et on le sait bien, va, qu’on est là pour ça. On bosse à l’école juste pour ne pas devenir chômeur plus tard.

J’ai été une bonne petite soldate. Une grande partie de ma vie, je me suis attachée à être au-dessus de la mêlée, histoire de pouvoir ensuite tranquillement dire que la compétition, ce n’était vraiment pas mon truc. En fait, j’avais parfaitement intégré les règles du jeu et j’étais manifestement condescendante envers les petits camarades de classe qui devaient se battre pour la deuxième place.

Alors oui, on est bon à l’école, on traverse dans les clous, on obéit à chaque injonction induite ou déclamée de la société de compétition, parce que nous sommes tous de bons petits soldats de la guerre des places. Parce que nous savons tous que c’est un gigantesque jeu de chaises musicales et qu’en fait, ceux qui se retrouvent le cul par terre n’ont pas réellement le droit de vivre. On est là, à se plaindre de ce monde trop dur et trop injuste et pourtant, on se bat tous comme des chiens pour y avoir une bonne place, là où la vie est douce et les jouets abondants. Et pour les meilleurs d’entre nous, on peut, en plus, se payer le luxe d’être généreux, voire critiques et gentiment subversifs sur l’ordre des choses.

J’ai été une bonne petite soldate du travail, comme tant d’autres. À travailler avec soin et application, y compris et surtout quand on ne trouve pas de sens ou de joie dans ce que l’on fait l’essentiel de notre temps de veille. On progresse, on s’améliore. On grimpe les échelons et on est content, parce qu’on le mérite, comme une grosse médaille en chocolat.

Nous sommes tous de bons petits soldats bien disciplinés. On fait nos heures. On accepte les compressions humaines dans les transports en commun, les petits chefs aigris, d’en être un soi-même à son tour. On joue le jeu. À fond. Tout le temps.

Il faut lire en entier ce billet d’Agnès Maillard. Il invite à lire le dernier livre d’Eric Dupin. J’avais tellement apprécié l’avant-dernier livre d’Eric Dupin que j’ai pris la peine d’en transcrire plusieurs pages de sa préface « La Fatigue de la modernité » sur ce blog au cœur de l’hiver dernier. Quand j’aurais du temps, je m’y mettrai.

Je n’ai pas le temps.

Qui sommes-nous, nous qui n’avons plus de temps pour rien, parce que notre temps, notre énergie, notre vie, sont phagocytées par le travail et la famille et toutes sortes d’autres vampires librement choisis, sollicités de notre plein gré, librement et spontanément, en parfaite connaissance de cause ?

Sommes-nous des moutons ? Sommes-nous des petits soldats ?

Ne sommes-nous que ça ? Ne pouvons-nous pas devenir autre chose ? Avons-nous toujours été comme ça — parce que l’école, parce que les études plus ou moins supérieures, parce que le système économique plus ou moins capitaliste, parce que ceci ou cela ?

Pourquoi sommes-nous si fatigués, si fatigués de vivre, si nombreux, si souvent, de plus en plus tôt ?

Pourquoi sommes-nous si nombreux à si souvent parfois espérer que tout s’arrête ?

Je repense aussi à ce billet de blog de l’économiste belge Bruno Colmant, cité ici au cœur de l’hiver dernier, daté du 19 février 2014, intitulé « Zaventem, en hiver, c’est un monde usé » :

Voulaient-ils cette vie besogneuse ?

Ils ne savent pas, ils n’ont pas assez choisi.

Ils espéraient une vie forte et intense, libérée du mirage des constructions destinées à conjurer l’humain et à étouffer un besoin de liberté.

Souvent, leur avenir est, depuis longtemps, derrière eux.

Ils auront juste vécu.

Qui sommes-nous ? Juste des moutons et des petits soldats ?

Pourquoi suis-je tellement fatigué ?

Bonne nuit.

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