La face cachée de la « disruption »

« Disruption » est un mot à la mode.

Pour mémoire, la traduction littérale en français de « disruption », c’est « perturbation ». Par exemple, la perturbation d’un moyen de transport suite à la grève d’une catégorie du personnel. Les vilains pilotes d’Air France ont ainsi récemment « disrupté » le trafic aérien. Les méchants agents de la SNCF vont peut-être bientôt à nouveau « disrupter » le trafic ferroviaire.

Mais « disrupter », dans le discours dominant contemporain, c’est bien.

C’est cool. C’est fun. Ca va dans le sens de l’Histoire. C’est la nouvelle incarnation du progrès.

« Disrupter » un domaine, c’est lui faire faire, grâce à la magie de l’Internet et des smartphones, un grand bond en avant. C’est une révolution culturelle. Et je vais essayer d’arrêter les clins d’œil historiques.

Depuis quelques années, il n’y en a que pour les petits génies du numérique dont les projets, les start-ups, les business models (Amazon, Uber, Lyft, SpaceX, Airbnb, etc) vont « disrupter » toutes sortes d’industries existantes, d’organisations existantes.

Qu’on n’arrête pas le progrès est incontestable, d’un point de vue historique.

Qu’on me permette cependant d’être sceptique sur l’emballement du discours contemporain.

« Disruption », en anglais, ça sonne comme « destruction ». Et c’est bien de ça qu’il s’agit. Joseph Schumpeter (1883 – 1950) a bon dos : ces braves gens ne jurent que par la « destruction créative ». Schumpeter n’a jamais autant été cité que ces dernières années, me semble-t-il. C’est même devenu le nom d’un des éditoriaux hebdomadaires de The Economist.

Alors pour être créatifs, détruisons ! Allons-y de bon cœur ! Détruisons, détruisons, il faut détruire l’homme ancien avant de pouvoir faire naître l’homme nouveau — mais j’avais dit que j’arrêtais les clins d’œil historiques.

Vous allez voir ce que vous allez voir ! Ah ! que la guerre économique est jolie ! Ah ! que les dinosaures sont vilains ! Tout ce qui existe déjà c’est ringard, c’est moche, c’est vieux, ça marche mal ! Vivement qu’on privatise tout ça, numérise tout ça, automatise tout ça — vivement qu’on disrupte tout ça ! Vivement demain !

Vous allez voir ce que vous allez voir ! Laissez faire, laissez aller ! Laissez-nous faire ! Laissez-nous disrupter, tout ira mieux, et en plus on va se faire un max de thunes ! Laissez-nous disrupter ! Et surtout, à bas les vieux, à bas les anciens, vae victis, average is over, winner takes all !

Que cent fleurs Pellerin s’épanouissent, que cent Saint Steve Jobs rivalisent !

J’ai déjà évoqué les délires de la Silicon Valley il y a quelques mois. Je rajoute au dossier ce long article édifiant paru dans Business Week, daté du 7 août 2014 et intitulé — ça ne s’invente pas ! — : « Arrogance Is Good: In Defense of Silicon Valley » . Extraits.

If these world-changers-in-training are insensitive about the harm of disruption, it might be because they’ve disrupted their own lives: moving from other towns or countries, turning down well-paying jobs to take small salaries, living in the office, and being at least dimly aware that their businesses are almost surely going to fail. (…)

Patri Friedman, a grandson of economist Milton Friedman who works on the sea-steading plan, says, « Silicon Valley’s ways of doing things are significantly better ways to solve most problems. Applying them to government is not hubris. We’ve got these 19th century and 20th century governments, and they’re not doing well in the 21st century. Government has all the traits of an industry ready for disruption. »

Bref, la « disruption », c’est le progrès, c’est le sens de l’Histoire, c’est inéluctable, There Is No Alternative, j’en passe et des meilleurs.

Voila le discours dominant.

Oserai-je cependant proposer quelques contre-arguments sceptiques ?

La « disruption », c’est une logique d’extermination. Les gourous de la disruption, les gentils allumés de la Silicon Valley, le cachent de moins en moins. A la limite, ils sont moins hypocrites que leurs équivalents des générations précédentes, ils ne prétendent pas que tout le monde aura sa place dans le monde merveilleux qu’ils bâtissent. Ils veulent bâtir un monde pour les 1% dont ils font partie, ou croient faire partie, et le reste les indiffère.

Je ne reviens pas ce soir sur l’utopie du transhumanisme, déjà largement démontée ici, elle reviendra forcément.

Citons juste, à titre d’exemple, le gentil fondateur de Uber, gentiment cité dans un billet de blog du Monde, daté du 9 juin 2014, gentiment intitulé « Travis Kalanick, l’homme qui veut tuer l’industrie du taxi » . Je sais bien que le mot « tuer » est courant dans le business, encore plus en américain, mais les mots ont un sens, haven’t they?

« Nous sommes engagés dans une bataille politique. Notre adversaire est un connard, qui s’appelle Taxi. Personne ne l’aime, personne n’aime ce qu’il fait mais il est tellement impliqué dans les rouages politiques que beaucoup de personnes lui doivent des faveurs ». Travis Kalanick, 37 ans, le fondateur et patron d’Uber, ne mâche pas ses mots lorsqu’il évoque l’industrie du taxi, qui tente d’empêcher le développement du service de VTC (véhicule de tourisme avec chauffeur).

Ou renvoyons à Paul Jorion, sa merveilleuse bande dessinée « La Survie de l’Espèce » , ou son petit billet de blog sur l’avenir de l’industrie du hamburger, en date du 20 août 2014, intitulé « Des robots pas pour aider les gens mais ‘pour les rendre complètement inutiles’  » .

La « disruption », c’est une logique d’affaiblissement des travailleurs — dans les domaines où les disrupteurs n’arrivent pas à se passer de travailleurs — à leur grand regret, et temporairement, bien sûr, dès qu’ils pourront robotiser, ils robotiseront.

Quelques exemples, quitte à forcer un peu le trait :

Amazon remplace des libraires, en général petits propriétaires de petits commerces spécialisés, ayant du temps pour lire les livres qu’ils vendent, en parler, conseiller le lecteur, créer du lien social … par des ouvriers hyper-spécialisés hyper-abrutis et hyper-aliénés, dans d’immenses hangars isolés.

Uber remplace des chauffeurs de taxi, en général petits propriétaires relativement indépendants avec des tarifs régulés, par des franchisés assumant tous les risques, entièrement dépendants d’une marque et d’un donneur d’ordre tout puissant, qui peut à tout instant les déréférencer ou modifier les tarifs.

Airbnb remplace des hôteliers, avec des salaires, des conventions collectives, des garanties sociales, des assurances immobilières et mobilières en cas de pépin, par des non-salariés sans aucune protection sociale, sans aucune assurance ou garantie, livrés à eux-mêmes en cas de coup dur.

Bref, dans tous les cas, on abaisse les travailleurs de base, on leur transfère toujours plus de risque, on les rend dépendants, taillables et corvéables à merci, et on les dépouille le plus possible de leur plus-value. Ce sont peut-être là des termes marxistes (horreur ! malheur !), mais ils sont pleinement applicables. Les faits sont têtus.

La « disruption », c’est une logique d’extension du domaine du grand capital. C’est dans le prolongement du point précédent. On remplace des petits relativement indépendants, ou relativement protégés, par des petits peu protégés, dépendant d’un gros, relativement irresponsable.

On remplace des petits propriétaires par un seul gros. On soumet des petits acteurs isolés et affaiblis un grand acteur capitaliste central — adossé aux grandes structures capitalistes de ce monde, VCs, business angels, banques, marchés de capitaux, etc.

Dans un billet du blog « Monday Note », daté du 4 mai 2014, intitulé « The Ripple Effects of Disruptive Models » , Frédéric Filloux décortique de mouvement, et donne quelques graphiques et ordres de grandeurs stupéfiants :

Not only have investors poured big money in Uber and Airbnb but they did so extremely fast, boosting the valuation of these two companies to staggering levels. Since there is very little technology involved, where did the money go? Mostly to market share acquisitions, the only way to leave the competition in the dust for good. Take Airbnb: in just one year, its number of listed spaces grew more than doubled to 500,000 listings in 33,000 cities and 192 countries. Its $10bn valuation puts it head-to-head with the giant group Accor that operates 3500 brick-and-mortar hotels and 450,000 rooms.

In these new models, the American venture capital ecosystem is acting as a weapon of mass domination. When Uber collects more than $300 million in VC money to expand in 100 cities worldwide, its London-based competitor HailO got « only » $77m and when it comes to the French LeCab, it only raised EUR 11m ($15m). It shows how anemic the French system is when it comes to funding its startups; instead of patting the registered cabs sector in the back with demagogic promises, the successive digital economy ministers would have been better advised to act decisively to stimulate access to capital.

En face du fameux article « fondateur » (dit-on encore « séminal » ?) de Marc Andreessen (« Why Software Is Eating The World » , 20 août 2011), lire le billet de blog de Nicolas Colin qui insiste sur la dimension américaine (rajouter, suivant le point de vue, le mot « impérialiste », le mot « capitaliste », ou les deux) : « Le logiciel dévore le monde… depuis les États-Unis » , 4 novembre 2012).

Lire aussi cet article daté du 19 septembre 2014, signé Avi Asher-Schapiro, intitulé « Against Sharing » , d’un journal en ligne dont le titre est tout un programme : « Jacobin Mag ».

« Sharing economy » companies like Uber shift risk from corporations to workers, weaken labor protections, and drive down wages.

(…) But under the guise of innovation and progress, companies are stripping away worker protections, pushing down wages, and flouting government regulations. At its core, the sharing economy is a scheme to shift risk from companies to workers, discourage labor organizing, and ensure that capitalists can reap huge profits with low fixed costs.

There’s nothing innovative or new about this business model. Uber is just capitalism, in its most naked form.

La « disruption », c’est une part importante de la logique d’affaiblissement général des systèmes de ce monde. La logique qui conduit à démanteler des choses qui ont fait leur preuve, alors qu’on n’a pas vraiment de solution de rechange. A démanteler des choses lourdes au prétexte que, de nos jours, pour être cool et moderne, il faut être « lean », il faut être « agile ». Et puis, quand on gratte un peu, on voit aussi qu’on ne veut plus immobiliser du capital dans des stocks et des infrastructures, ou qu’on ne veut plus s’engager à payer des travailleurs salariés. Le « lean », l’ « agile » — comme l’austérité — sont souvent de simples prétextes pour accroître le rendement des capitaux investis.

Résultat de cette frénésie d’affaiblissement : les systèmes deviennent fragiles, vulnérables, ne savent plus résister aux chocs et aux imprévus, s’effondrent pour un rien. Faute de vernis, les termites vont se régaler. La cigale agile ayant chanté tout l’été, se trouva fort dépourvue quand la bise fut venir.

Lire ainsi  attentivement un des derniers éditoriaux de David Brooks (et pourtant, il faut se méfier de David Brooks) dans The New York Times, commentant la faiblesse des moyens mobilisables et mobilisés pour faire face à Ebola. L’article, daté du 15 septembre 2014, s’intitule « Goodbye, Organization Man » :

Imagine two cities. In City A, town leaders notice that every few weeks a house catches on fire. So they create a fire department — a group of professionals with prepositioned firefighting equipment and special expertise. In City B, town leaders don’t create a fire department. When there’s a fire, they hurriedly cobble together some people and equipment to fight it.

We are City B. We are particularly slow to build institutions to combat long-running problems. (…)

The most egregious example is global health emergencies. Every few years, some significant epidemic strikes, and somebody suggests that we form a Medical Expeditionary Corps, a specialized organization that would help coordinate and execute the global response. Several years ago, then-Senator Bill Frist went so far as to prepare a bill proposing such a force. But, as always, nothing came of it. (…)

Now nobody wants to be an Organization Man. We like start-ups, disrupters and rebels. Creativity is honored more than the administrative execution. Post-Internet, many people assume that big problems can be solved by swarms of small, loosely networked nonprofits and social entrepreneurs. Big hierarchical organizations are dinosaurs.

The Ebola crisis is another example that shows that this is misguided. The big, stolid agencies — the health ministries, the infrastructure builders, the procurement agencies — are the bulwarks of the civil and global order. Public and nonprofit management, the stuff that gets derided as « overhead, » really matters. It’s as important to attract talent to health ministries as it is to spend money on specific medicines.

La « disruption », c’est une perversion de la technologie. Une perversion de l’idée de progrès ou d’innovation.

En un sens, la « disruption », c’est une mascarade. Une imposture. Les articles cités ci-dessous, celui de Frédéric Filloux comme celui de Avi Asher-Schapiro, le soulignent en passant : derrière les discours sur l’innovation, la nouveauté, la révolution, etc, d’un point de vue technique, les trucs sont souvent assez creux. Les moyens mis en oeuvre sont d’une grande banalité technique, peu risqués, peu innovants.

C’est un mouvement qui se réclame de la révolution technologique, qui brandit la technologie informatique en porte-étendard, comme gage de son inéluctabilité et de son invincibilité, mais dès qu’on gratte un peu, on voit qu’il s’agit assez peu de technologie. Il s’agit surtout de marketing. Et de communication. Et de lobbying. Et de manipulation. Et de marketing. Ne jamais sous-estimer la puissance du marketing.

J’ai compris bien des choses, à la fin des années 1990s, quand j’ai découvert que les nommés « chief evangelists » des boîtes de high-tech étaient des responsables marketing. Rien n’a changé de ce côté-là. Le marketing des technologies ou des soi-disant technologies ressemblent à un discours sectaire ou religieux ? C’est normal ! It’s not a bug, it’s a feature. Et n’était-ce pas L. Ron Hubbard qui proclamait que la différence entre une secte et une religion, c’est juste qu’une religion est une secte qui a réussi ?

La « disruption », c’est pas une affaire d’ingénieurs, c’est une affaire de marketeux.

Les hérauts de la « disruption » — CEOs, consultants, vice-presidents, lobbyistes, evangelists, chief technologist, visionaries, gurus, etc — sont partout. Ils sont jeunes. Ils sont beaux. Ils sont cools. Ils savent bien parler. Ils adorent parler. Ils envahissent les écrans, des plateaux de télévision des chaînes d’information continue aux sites de vidéo, ils se prennent pour des pop stars, et bien souvent, ils sont pas loin d’y ressembler. Ils manipulent bien les grands mots.

Le CEO de Airbnb, Brian Chesky, cité par The Atlantic en date du 13 août 2013 :

Centralized production works because you trust a central brand. What happens when everybody is a brand? When everybody has a reputation? It means every person can become an entrepreneur. You can call it the sharing economy. Or the trust economy.

Ils parlent, ils parlent, ils font rêver, ils inventent une réalité — et il n’y a pas grand’monde pour les ramener sur terre — en tout cas pour l’instant. Leur discours idéologique emprunte au discours idéologique dominant de l’époque — Schumpeter, la destruction créative, l’infaillibilité du marché, l’entrepreneur tout-puissant, j’en passe et des pires. Ils sont dans le vent ! Ils sont dans l’axe !

Ce n’est pas de l’innovation technologique, encore moins du progrès, juste des changements (« Change is good! » ), c’est au mieux la mise en oeuvre de technologies éprouvées au service de business plans, de plans marketing, et de capitaux colossaux. Au service d’un turbo-capitalisme débridé. Au service de marketeux décomplexés que des perspectives exterminatrices n’effraient pas.

Mais ça sonne bien. C’est vendeur. C’est beau. C’est cool. Ca fait jeune, ça fait moderne, ça fait branché. C’est bien mis en scène. C’est bien mis en images.

Hollywood n’est qu’à quelques centaines de miles de la Silicon Valley.

Faut juste pas trop regarder l’envers du décor.

Bonne nuit.

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