La chance

Billet écrit en temps contraint

Qu’est-ce que la chance ?

L’idéologie dominante du monde contemporain fait très peu de place à la chance. Le néolibéralisme ne jure que par la liberté illimitée de l’individu (surtout celle des plus riches) et la responsabilité illimitée de l’individu (et sa culpabilité — surtout celle des plus pauvres).

Dans ce cadre idéologique, chacun est entièrement responsable, seul responsable et coupable de son propre destin. Les riches ont mérité leur richesse. Les pauvres ont mérité leur misère. Les riches ne doivent rien à personne — sinon à leur immense talent personnel. Les pauvres ne devraient rien demander à personne, ne devraient s’en prendre qu’à eux-mêmes, à leurs mauvais choix (libres), à leurs mauvaises manières, à leur mauvaise hygiène de vie, etc. Vae victis !

Bref, ce cadre idéologique nie beaucoup d’aspects de la condition humaine, et notamment la chance. Le hasard. La contingence, aussi. Les circonstances — historiques, géographiques, politiques, climatiques. Mais surtout, la chance et la malchance. Ce qui échappe à la volonté, ce qui échappe aux choix, ce qui échappe à la prévision.

Les maîtres de notre temps, les héros de notre temps, les oligarques, les soi-disant « élites » , les « winners » — les riches, pour faire court — nieront avec la dernière énergie avoir eu de la chance. Il n’y en a que pour leur talent, leur génie, leur vision, leur sens de la stratégie, leur intuition, j’en passe et des pires. Jamais un Bernard Arnault, un Mark Zuckerberg, un trader de Wall Street, n’admettront avoir eu de la chance.

La chance est évacuée du discours dominant. Comme sont dévalorisées simultanément — et ce n’est pas un hasard –, des vertus telles que la décence, la modestie et l’humilité.

Heureux les humbles ? Pas de nos jours. Face à l’imprévu, à l’incertain, à la complexité, l’humilité passe terriblement mal — voir, ne passe pas du tout. Je le vérifie périodiquement dans mes contextes professionnels. Alors que symétriquement, l’arrogance, l’aplomb, les promesses intenables, la poudre aux yeux, ça passe étonnamment bien. C’est ainsi que va notre époque. Elle ne jure que par les imbéciles gonflés de confiance en eux-mêmes.

Napoléon, qui connaissait autrement mieux la condition humaine que la moyenne de nos contemporains, avait fait littéralement de la chance un critère de promotion. Citons un article sur un ouvrage récent de Jean Tulard :

«Fort bien, mais a-t-il de la chance?» Quand on lui faisait valoir les mérites d’un officier, Napoléon s’enquerrait aussitôt de la bonne étoile de l’intéressé. Signe que l’Empereur ne s’en remettait pas au rationalisme pur pour piloter ses armées.

A l’automne dernier, automne 2013, j’ai su, j’ai cru, j’ai pensé que j’avais de la chance. Ça a été une saison terrible, mais je pensais que j’avais de la chance. C’est relativement rare que je le ressente aussi nettement. C’était inattendu. Ça n’a pas été si facile. Mais j’avais senti quelque chose. J’avais senti de la chance. I felt lucky. I felt lucky.

La phrase « I feel lucky » que je me répétais à l’automne 2013 n’avait rien à voir avec le refrain de 2013 « Get lucky ». La phrase « I feel lucky » venait d’une anecdote rapportée par la presse, concernant Obama. En septembre 2009, lorsque, contre l’avis de ses conseillers et notamment de son chef de cabinet Rahm Emanuel, Obama décida de persévérer dans le projet plus tard appelé « Obamacare ». Quitte à forcer le destin, quitte à tenter la chance. Et il finit par asséner à ses conseillers sceptiques :

My name is Barack Hussein Obama and I’m sitting here. So yeah, I’m feeling pretty lucky.

Cet automne, automne 2014, je ne ressens pas cela. Je ressens plutôt le contraire. J’enchaîne les galères à divers niveaux. Je n’en vois pas le bout. Je suis déjà fatigué. Je ne ressens aucune impulsion, aucune inspiration. J’aurais plutôt envie de citer Mylène Farmer :

Bloody lundi
Mais qu’est ce qui
Nous englue la planète
Et embrume m’a comète
C’est la loi des séries
Le styx, les ennuis s’amoncellent
J’ai un teint de poubelle

Ou Jacques Chirac :

Les merdes, ça vole en escadrille.

Dans les deux cas, se sentir chanceux à l’automne 2013 ou se sentir malchanceux à l’automne 2014, ce n’est pas rationnel. Ou plutôt, c’est difficilement ramenable à des raisonnements strictement rationnels, à des faits objectifs. Pour piocher dans le jargon en vogue dans le monde merveilleux de l’entreprise contemporaine : c’est du « ressenti » ; ce n’est pas « factuel » !

Mais c’est ce que j’appellerai, faute de mieux, ici, ce soir, la condition humaine. Qu’on aime ça ou pas, c’est plein d’irrationnel.

La chance ! La malchance ! Peut-on trouver notion plus irrationnelle ?

Et pourtant ça existe. Le nier est révélateur d’un parti-pris idéologique.

La chance, ça existe !

Et je souhaite beaucoup de chance à toutes celles et tous ceux qui en ont besoin.

C’est important.

Bonne nuit.

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