La mémoire nourrit l’amertume

Billet écrit en temps contraint

J’ai une bonne mémoire. Mémoire des dates, mémoires des lieux, mémoire des gens. Mémoire des dates que j’ai vécues, mémoire aussi des dates des événements.

J’ai une bonne mémoire, enfant on m’a appris à en être fier et à cultiver ce don.

J’ai une bonne mémoire, et, en plus, j’ai le goût des dates, j’aime les dates, les repères chronologiques, les calendriers. J’ai le goût de l’Histoire, grande ou petite. J’aime ça. C’est comme ça.

Ca parait plutôt positif. Mais de ça, comme de beaucoup d’autres choses, je suis venu à douter.

La mémoire sert-elle à quelque chose ? La mémoire des dates, la connaissance des dates, servent-elles à quelques choses ?

Tout le monde a forcément entendu cet argument — il faudrait retrouver l’auteur de la formule : ceux qui ignorent les leçons du passé sont condamnés à le revivre. Le mot « mémoire » a subi de nombreux abus ces dernières décennies, à certains égards c’est devenu une industrie, avec le marketing qui va avec, et qui comme tout marketing use, abuse et corrompt le sens. Le mot « mémoire » est ainsi périodiquement en pâture pour justifier tout et n’importe quoi. Il y aurait beaucoup à dire des imposteurs style BHL, mais ce n’est pas mon propos ce soir. Ca sera pour une autre fois.

Ce qui m’intrigue, c’est l’importance de la mémoire au niveau personnel. Au niveau émotionnel.

La mémoire m’a toujours semblé être quelque chose d’absolument essentiel, indispensable, comme l’eau, l’air ou le temps.

Mais peut-être que non, en fait.

La mémoire n’arrange rien.

La mémoire n’aide pas à vivre.

La mémoire, comme toute forme de culture générale, dans notre époque où règnent l’inculture et la stupidité délibérément et massivement encouragées — la mémoire, comme toute forme de culture générale, est une malédiction.

Mais surtout, la mémoire nourrit l’amertume. La mémoire nourrit le ressentiment. La mémoire nourrit le découragement — car elle permet de mettre en perspective, de mesurer la faiblesse des progrès ou l’ampleur des régressions.

Ou alors, il faut avoir su la domestiquer, la mûrir, l’assimiler, la digérer, la transformer en sagesse, en indulgence, en bienveillance. Ce qui est loin d’être évident.

Mais si ça n’a pas été fait, si la mémoire n’a pas été bien assimilée, alors oui, elle devient un poids, un boulet, un fardeau. Elle encombre, elle écrase. Elle empêche d’avancer.

La mémoire mal assimilée empêche de tourner le page, d’aller de l’avant, de repartir, de devenir différent, d’être mieux. La mémoire amène — mais elle n’est pas seule en cause — à tourner en rond. Ou au moins, elle facilite cette terrible tendance : on tourne en rond !

Il faut savoir oublier. Il faut savoir mettre de côté, mettre à part, ignorer — bref, il faut savoir oublier. Oublier. C’est ce qui devient fondamentalement, structurellement impossible avec la numérisation généralisée de tout, Big Data, global uniformity et tout le bazar. Citons juste Julian Assange, on ne s’en lasse pas :

Do you know what you were thinking one year, two days, three months ago? No, you don’t know, but Google knows, it remembers.

La mémoire nourrit l’amertume. Qu’est-ce que l’amertume ? Un goût désagréable dans la bouche. Un haut-le-cœur. Un mal-être. Quelque chose qui ne passe pas. Qui vient et revient sans cesse vous hanter.

Les jeunes — par définition, et sauf exception — ne sont pas encombrés par trop de mémoire. Ils n’ont pas encore vécu, ils n’ont pas encore appris. Sauf exception. Jeune, en un sens, j’étais déjà vieux parce que je m’intéressais à l’Histoire, au passé, aux dates, aux héritages et aux malédictions du passé.

Je me souviens d’une chanson bien oubliée de Patricia Kaas, en 1990 précisément, intitulée « Les Mannequins d’Osier ». Je la connais par cœur depuis toujours, je l’ai déjà citée il y a quelques mois, dans un billet sinistrement intitulé « La vie est une prison » :

Faudrait pouvoir jeter
Tous les mannequins d’osier
Du haut d’un grand pont
Ces fantômes oubliés
Ces ombres du passé
Qui nous espionnent (…)

Et les regarder passer
Sur la rivière gelée…

Bref, j’ai une excellente mémoire, et je me demande parfois si je ne devrais pas le déplorer.

La mémoire nourrit l’amertume, et je suis fatigué de l’amertume.

Je suis fatigué. Je suis fatigué, et parfois je me demande si la mémoire ne contribue pas à la fatigue.

D’où vient cette sensation d’écrasement, d’accablement, de poids, de fardeau de plus en plus lourd au fil des années ?

Pourquoi tout cela est-il si lourd, si pesant, si écrasant ? La fatigue, la mémoire, et tout le reste.

Est-il possible d’être sans ?

Comment les oiseaux arrivent-ils à voler alors qu’ils sont plus lourds que l’air ? Annie Lennox dans les années 1990s avait une très belle chanson intitulée « Little Bird », également déjà citée dans ce blog, c’est vous dire si moi aussi je tourne en rond :

For I am just a troubled soul
Who’s weighted…
Weighted to the ground
Give me the strength to carry on
Till I can lay this burden down

Give me the strength
To lay this burden down
Down down yeah
Give me the strength to lay it down
Lay it down, lay it down

J’ai découvert il y a quelques mois, grâce à Twitter le paradis des petits oiseaux, une très belle formule d’Alejandro Jodorowski :

Un oiseau né en cage pense que voler est une maladie.

Peut-être que la mémoire n’est pas une maladie. Il manque juste des ailes.

Bonne nuit.

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