Trouver sa place sur Terre

Billet écrit en temps contraint

Il y a eu le retour de Jean-Claude Romand. C’était avant-hier. Samedi soir, le deuxième épisode de « New York Enquêtes Criminelles » (une rediffusion de 2002) était une transposition à New York de l’histoire de Jean-Claude Romand. Le scénariste est habile, on ne le voit pas venir, mais les vingt dernières minutes n’en sont que plus poignantes, et Robert Goren alias Vincent d’Onofrio toujours fascinant. Du grand art.

Jean-Claude Romand avait fait croire à son entourage qu’il était médecin, employé à l’OMS à Genève, sommité internationale, tout le temps en voyage, côtoyant des gens célèbres. Du grand art. Ça a duré des années et des années, le temps pour lui de faire semblant de finir ses études, de faire semblant de faire carrière, de se marier pour de bon, d’avoir des enfants, de les voir grandir. Ça a duré des années et des années, et ça s’est très mal terminé, ils sont tous morts sauf lui. Peut-on comprendre une histoire pareille ?

Un homme qui a menti pendant des années pour essayer de protéger sa place sur terre.

Un homme qui, adolescent, avait été, selon l’interprétation d’Emmanuel Carrère, terrorisé par son oncle Claude, plus précisément par :

le mépris goguenard de l’homme qui habite sans façon son corps et sa place sur la terre

Il faudrait que je relise « L’Adversaire », le roman qu’Emmanuel Carrère a écrit sur l’histoire de Jean-Claude Romand. J’en ai déjà parlé, rapidement, sur ce blog. Il faudrait y revenir. Comme pour tout le reste, le temps manque.

Il y a cette tirade de Jean Gabin, dans « La Traversée de Paris », qui me revient en tête parfois, souvent même, comme si elle m’était adressée personnellement :

Mais qu’est-ce que vous êtes venus foutre sur terre, nom de Dieu ? Vous n’avez pas honte d’exister ?

Il y a aussi, forcément, cette chanson des années 1980s, « Temptation » de New Order, surtout connue pour son utilisation dans « Trainspotting » en 1996, avec ce refrain :

People in this world we have no place to go

Il y a eu aussi, cet été, cet article du New York Times, que je n’arrive toujours pas à comprendre, daté du 4 août 2014, intitulé « The trauma of being alive » :

The reflexive rush to normal is counterproductive. In the attempt to fit in, to be normal, the traumatized person (and this is most of us) feels estranged.

Il y a toutes sortes de choses, d’événements petits et grands, de choses que je ne peux pas ou ne veux pas raconter.

Il y a la fatigue. La fatigue de la modernité, selon la formule d’Eric Dupin (dont j’ai lu le livre). Il y a la fatigue d’être soi, selon la formule d’Alain Ehrenberg (dont je n’ai pas lu le livre). Il y a la fatigue de la fatigue.

Je ne suis pas Jean-Claude Romand. Je ne suis pas un imposteur. Je n’ai jamais été un imposteur — ou alors, à la marge, par accident, par défaut, fugitivement, temporairement, comme tout le monde peut amener à l’être.

Je ne suis pas un imposteur, alors pourquoi n’ai-je jamais réussi à me sentir durablement à ma place ? Pourquoi cette difficulté à me sentir chez moi — que ce soit dans ma maison, dans ma ville, dans mon travail ?

Pourquoi cette impression que je ne suis pas légitime — ou plutôt que je suis forcément moins légitime que mes semblables ? Forcément, nécessairement. Si je semble l’être, c’est qu’on regarde mal, c’est qu’on n’a pas contrôlé.

Pourquoi cette impression de soulagement imminent quand approche une perspective de perdre ce que j’ai, d’être amené à passer à autre chose, de reprendre la fuite en avant ?

Je ne suis pas anormal. Sous toutes sortes de critères objectifs, je suis d’une normalité radicale, d’une banalité affligeante. Un individu moyen. Inoffensif. Rangé. Posé. Intégré.

Pourquoi n’ai-je jamais eu l’impression d’avoir trouvé ma place sur terre ? Plus précisément, d’avoir vraiment et durablement trouvé ma place sur terre ? Comme si ça ne pouvait pas durer. Aucune chance. C’est toujours la même histoire, peut-être.

Pourquoi cette « honte d’exister » ? Pourquoi cette « fatigue d’être moi » ?

Pourquoi cette peur de ne pas être à ma place ? Pourquoi cette peur de perdre ma place pour de mauvaises raisons ? Pourquoi cette peur d’être illégitime, imposteur ou intrus ? Pourquoi cette conviction qu’il suffirait qu’un voile se déchire, qu’une lumière apparaisse, pour qu’il devienne immédiatement clair que ce n’est pas ma place, que je ne suis pas à ma place, que je ne suis qu’un importun, que je ne me mérite pas ma place sur terre ?

Je n’en sais rien.

People in this world we have no place to go

Bonne nuit.

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