Sec

Billet écrit en temps contraint

Une terre trop longtemps privée d’eau devient imperméable.

Et quand l’eau revient, l’eau ne peut rien pour cette terre trop longtemps privée d’eau, elle glisse dessus, elle n’est pas absorbée, elle ne la pénètre pas, elle ne la nourrit pas.

Une terre trop longtemps exposée à la sécheresse devient dure. Parfois, elle se fissure, elle craque, elle peut aussi devenir du sable, mais avant tout elle devient dure.

Et quand la sécheresse cesse, quand la fraicheur et l’humidité reviennent, rien n’y fait, en tout cas pas immédiatement, la terre asséchée reste sèche et dure.

Elle n’est peut-être pas morte, mais elle est très dévitalisée.

La terre, la fine pellicule de matière — quelques centimètres ou dizaines de centimètres au-dessous de la surface du sol — la terre sur laquelle on marche, la terre dans laquelle on cultive, la terre par laquelle on vit — la terre est un subtil compromis entre le minéral et l’organique. Une miraculeuse transition entre la géologie et la biologie.

Mais la terre, c’est fragile.

La sécheresse, par exemple, élimine l’organique et ne laisse que le minéral.

La terre trop longtemps asséchée n’est plus que minérale.

Il ne suffira pas d’une averse pour ressusciter l’organique.

L’organique peut ne jamais revenir. De la même manière que tout ne repart pas au printemps.

La plupart des phénomènes physiques ne sont pas réversibles. Certains sont réversibles, avec de grosses différences entre le retour et l’aller. Hystéresis. Inertie. Lag. Enthalpie. Entropie. Perte. Fatalité.

Une terre trop longtemps privée d’eau devient imperméable à l’eau. En somme, elle devient incapable d’apprécier le retour de l’eau, de profiter du retour de l’eau, de revivre au retour de l’eau. De la même manière qu’à trop s’adapter on devient incapable de se projeter.

J’ai du temps ces derniers jours. Un peu. Pas beaucoup. Mais j’en ai. C’est très rare.

J’ai du temps et je n’arrive à rien en faire.

Je me sens sec.

Je me sens imperméable.

Je me sens tellement endurci en surface que je suis incapable de respirer ou de m’hydrater.

Je me sens sec. Asséché par les mois et les années, par un certain mode de vie, par des choix, des sacrifices, la pression, le travail, la famille.

Je me sens sec. Tellement fatigué. Tellement fatigué que j’en suis devenu incapable d’apprécier un peu de repos, un peu de détente, un peu de temps libre. Fatigué. Fatigué, fatigué, fatigué. Las. Sec.

Asséché comme par une canicule. A moins que ce ne soit bétonné, bétonné par la civilisation, bitumé par l’époque, comme l’urbanisation transforme les bonnes terres fertiles, organiques et perméables, en plaques inertes, inorganiques et imperméables — et les grosses averses ne sont plus espérées mais craintes, car causes d’inondations.

Je me sens devenu minéral. Inorganique. A peine vivant. Une sorte de machine. Un animal domestique. Un objet.

Qu’est-ce que le monde du travail contemporain au fond, sinon un monde de machines et d’objets — et d’individus appelés à se comporter comme des objets, comme des machines, traités comme des pions, considérés comme des chiffres, manipulés comme des personnages de jeu vidéo, lignes dans un Excel, rectangles dans un PowerPoint ? Le monde du travail contemporain, bétonné, bitumé, asséché, est bien plus minéral qu’organique.

En dehors de cela, je me sens perdu dès que la pression retombe un peu — juste un tout petit peu.

Perdu dès que la routine s’allège, fut-ce très partiellement et très temporairement. Juste envie de me cacher et de me coucher. Fatigué. Sec.

Il y a pourtant tellement de choses à faire, de gens à voir, de pages à lire, de pages à écrire. J’ai dans les bottes des montagnes de questions. J’ai dans mes notes des montagnes de brouillons. Il suffirait de … Et puis non, tout ça glisse sur moi comme une averse sur un rocher.

Pour moi tous les jours sont pareils
Pour moi la vie ça sert à rien
Je suis comme un néon éteint

Je me sens sec. Pour moi la pluie ça sert à rien.

Et dans quelques jours, la sécheresse va revenir.

Paradoxalement, je me sens en somme moins sec en période de sécheresse. Au royaume des aveugles …

Bonne journée.

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