D’une génération à l’autre

Le monde change constamment. Mais pour bien s’en rendre compte, il faut trouver des moyens de se représenter le temps long, très long, ou très très long.

On parle souvent de « générations ». C’est plus élégant que de dire « environ un quart à un tiers de siècle ». C’est souvent galvaudé. Mais ça peut être un bon outil. Ça introduit une échelle, une cadence. Ça permet d’établir des points de comparaison.

Une génération voit et ressent le monde d’une certaine manière, vit d’une certaine manière, subit tels ou tels phénomènes d’une certaine manière. La génération suivante est complètement différente. Ce qui semble naturel ou aberrant, acquis ou inaccessible, à l’une, ne le sera pas pour l’autre.

On peut appliquer cette méthode en comparant des paires de dirigeants, séparés par « environ une génération ». Développons quelques exemples.

Le plus facile, c’est quand ils sont père et fils.

Commençons par George H. W. Bush, né en 1924, président de 1989 à 1992, et George W. Bush, né en 1946, président de 2001 à 2008. Deux fils d’une grande famille bourgeoise américaine.

George H. W. Bush avait combattu pendant la guerre du Pacifique. Engagé volontaire à 18 ans. Pilote de chasseur-bombardier. Abattu plusieurs fois. Décoré.

George W. Bush, lui, a été un planqué — et même, selon certains spécialistes, techniquement, un déserteur. Son service militaire a été effectué entièrement sur le territoire du Texas, bien loin de la guerre du Vietnam. Il n’a jamais entendu siffler une balle.

George H. W. Bush, avant de devenir président, avait navigué dans ou près de l’appareil d’Etat américain pendant près de vingt ans, et était parfaitement au fait de l’état du monde. Ambassadeur aux Nations-Unis, simili-ambassadeur en Chine populaire, directeur de la CIA, puis huit ans vice-président (avec un rôle actif).

George W. Bush, lui, n’avait rien été, rien du tout, sinon gouverneur du Texas pendant six ans — poste qui, selon les spécialistes de la Constitution du Texas, ne pèse pas grand’chose.

Tout et n’importe quoi a été dit sur la supposée stupidité de George W. Bush. Je suis très sceptique là-dessus : même bien entouré il faut quand même quelques qualités personnelles pour arriver là où il était arrivé. Mais ce n’est pas le sujet ici. Le sujet, c’est la connaissance et l’intérêt pour le monde.

Et donc, ce qui me frappe, c’est l’écart abyssal, et complètement objectif, entre le père et le fils dans le rapport au monde et à leur pays. Un héros du Pacifique contre un planqué du Vietnam. Un globe-trotter contre un plouc. Stupéfiant.

Continuons avec George Romney, né en 1907, candidat malheureux à la présidentielle de 1968, et Mitt Romney, né en 1947, candidat malheureux à la présidentielle de 2012.

Les deux ont fait carrière dans les affaires, avant de se faire élire gouverneur d’un Etat important, le Michigan pour le père, le Massachussetts pour le fils.

George Romney avait dirigé l’un des plus grandes firmes automobiles du pays, AMC, dans les années 1950s. L’époque où le CEO de General Motors léguait à la postérité la formule « What’s good for General Motors is good for America » . Développer AMC, cela voulait dire créer de l’activité, des produits, des ventes, du chiffre d’affaires, des emplois pour les travailleurs américains, et des impôts pour l’Etat américain. George Romney incarnait, parmi d’autres, l’apogée du « compromis fordien », comme on dit maintenant.

Mitt Romney, lui, a fondé puis dirigé Bain Capital, firme purement financière, pionnier du « private equity ». Mitt Romney incarne, plus que personne d’autre, le nouveau capitalisme qui a émergé à partir des années 1970s. Il ne s’agit plus de créer de l’activité, des ventes, du chiffre d’affaires. Il s’agit de maximiser les profits, de s’endetter pour prendre le contrôle puis de se payer sur la bête pour solder les traites de la dette, de se débarrasser le plus vite possible des travailleurs américains et délocaliser tout ce qui peut l’être, et enfin d’utiliser tous les paradis fiscaux disponibles pour ne rien verser en impôts pour l’Etat américain. Autrement dit : « What’s good for Bain Capital is not good for America ».

Passons aussi sur les écarts de mode de vie. Un CEO des années 1950s aux Etats-Unis gagnait 50 fois le salaire d’un travailleur de base, et vivait dans un univers guère différent de celui de la classe moyenne supérieure. Un CEO « décomplexé » des années 2000s aux Etats-Unis gagne 500 à 5000 fois le salaire d’un travailleur de base, et vit dans un univers extravagant, inimaginable au commun des mortels.

Par parenthèse, le meilleur papier expliquant le capitalisme de porcherie dont Mitt Romney reste l’emblème a été écrit par le journaliste Matt Taibbi, publié par Rolling Stone et daté du 29 août 2012 : « Greed and Debt: The True Story of Mitt Romney and Bain Capital » .

Bref, il me parait difficile de trouver meilleure illustration de la mutation du capitalisme américain, disons, entre 1960 et 1990, que de comparer les carrières de George Romney, bâtisseur, et de Mitt Romney, prédateur. Un capitalisme qui profitait à peut-être 75% de la population a cédé la place à un capitalisme qui profite à moins de 1%. Une société plutôt égalitaire centrée sur une immense classe moyenne a cédé la place à une société d’inégalité extrême. Etc.

Cherchons maintenant un exemple en France.

Comparons Jacques Chirac, né en 1932, président de 1995 à 2007, et Nicolas Sarkozy, né en 1955, président (si, si, je vous assure, il a été président) de 2007 à 2012. Non, ce n’est pas son fils — mais ça a failli être son gendre.

Jacques Chirac est apparu comme l’archétype parfait du technocrate — jusque dans le personnage de Caius Saugrenus de l’album « Obélix et Compagnie » en 1976. Le technocrate a des défauts, mais c’est un individu pétri par le sens de l’Etat et l’intérêt général. Chirac a incarné la république des technocrates.

Nicolas Sarkozy a fait carrière comme maire de Neuilly-sur-Seine et avocat d’affaires, c’est-à-dire en servant toutes sortes d’intérêts particuliers riches et puissants. Seuls les naïfs pouvaient penser qu’il allait découvrir le sens de l’Etat et l’intérêt général une fois élu président. Sarkozy a incarné la république des avocats d’affaires — comme ses collègues Christine Lagarde et Jean-François Copé — et de l’effacement complet de l’Etat devant toutes sortes de grands féodaux.

Jacques Chirac avait une certaine connaissance du monde. Il avait un peu bourlingué. Il avait fait son stage de l’ENA à La Nouvelle-Orléans. Il connaissait bien le Japon et la Russie. Il parlait suffisamment bien l’anglais pour se faire interviewer par Larry King sur CNN sans interprète. Il avait fait la guerre d’Algérie.

Nicolas Sarkozy a fait un service militaire planqué à la caserne Balard, métro Balard, terminus de la ligne 8. Il n’a jamais beaucoup voyagé, le monde, l’histoire, la culture ne l’intéressent pas. Il dit aimer l’Amérique parce qu’il aime les feuilletons américains. Il est fier de son T-Shirt NYPD parce qu’il a été fan de Starsky et Hutch. Sa méconnaissance de l’anglais est juste grotesque (« Il fait beau, Angela » devenu « The time is good, Angela »).

Jacques Chirac avait au final une vision compliquée, voire « complexée » du monde — son action pour les « arts premiers » en est une illustration. Nicolas Sarkozy a fait de son inculture « décomplexée » un argument de vente.

Alors, certes, le bilan de Chirac est discutable, le bilan de Sarkozy aussi d’ailleurs, mais ce n’est pas le sujet. On peut aussi rappeler tout ce qu’ils ont en commun, développer leurs ressemblances. Mais le sujet que j’ai défini pour ce soir est, le rapport au monde d’une génération.

Bref, je pense que l’évolution de Chirac à Sarkozy illustre une sorte de rétrécissement du monde, de rétrécissement de l’esprit. Sarkozy n’est pas petit que par la taille.

Terminons par l’exemple qui me fascine le plus ces dernières années.

Évoquons enfin Helmut Kohl, né en 1930, chancelier fédéral de 1982 à 1998, et Angela Merkel, née en 1954, chancelière fédérale depuis 2005.

Le sujet a quelque actualité en ce moment, entre d’une part la publication non-autorisée de « mémoires » d’Helmut Kohl, et d’autre part la célébration prochaine des 25 ans de la Chute du Mur de Berlin — et du processus d’unification de l’Allemagne. Il faudra revenir sur l’un et l’autre sujet.

J’ai déjà évoqué sur ce blog le dégoût que m’inspire Merkel, l’homme le plus dangereux d’Europe. J’ai exprimé jusqu’à la dernière minute l’espoir que Merkel perde l’élection fédérale de 2013. J’ai déja ébauché la comparaison entre l’Europe pays de Kohl et l’Europe banque de Merkel.

Helmut Kohl a unifié l’Allemagne. Il aurait voulu dans la foulée unifier l’Europe. Il a tout fait pour y mener.

Angela Merkel a transformé l’Allemagne du début de ce siècle, modeste et bienveillante, appréciable et appréciée, en un pays arrogant, donneur de leçons, détestable et détesté par ses voisins. Elle a transformé (ou parachevé la transformation) une construction européenne d’essence égalitaire, décentralisée et progressiste, en un empire inégalitaire, centralisé et réactionnaire. Oui, un empire. En allemand : Reich. Le mot a été lâché, je l’ai déjà cité, le 8 mai 2012 par Martin Wolf dans The Financial Times :

The current adjustment process is asymmetric: countries in difficulties disinflate; but countries in a good position do not inflate. This is not a monetary union. It is far more like an empire.

Plus récemment, un très pénétrant article de Dirk Kurbjuweit dans Der Spiegel, daté du 2 octobre 2014, intitulé « The Merkel Effect: What Today’s Germany Owes to Its Once-Communist East » dit les choses encore plus clairement :

Finally, when it comes to fears of German domination over Europe, probably the most breathtaking change has occurred in its position toward the European Union. Former Chancellor Helmut Kohl fought for the euro and a United States of Europe, and he felt that the Germans stood to benefit from every deutschmark that went to Brussels. West Germany did not see itself as a complete entity, which it wasn’t, but as a part of larger entities, like Europe and NATO. It was because of this attitude that Kohl had no objection to the notion of allowing his country to dissolve into the EU.

Merkel learned policy in a united and therefore complete Germany, a large country that has become more self-confident. She pays closer attention to what is in Germany’s interest, and in her view this doesn’t always include solidarity with other nations, especially in financial matters.

Bref, il me semble que là où Kohl regardait au loin — ah, les affiches de l’été 1998 en RFA « Weltklasse für Deutschland » , Merkel regarde ses mains (et son nombril) — il parait que le mot est « Merkel rhombus » .

On objectera que Merkel a une vision mondiale, qu’aucun chef d’Etat européen n’a autant voyagé en Chine Populaire qu’elle, qu’elle parle couramment le russe (et Poutine parle parfaitement l’allemand), etc. Certes. Alors qu’inversement, Kohl a toujours trainé une lourde image (avec une part de réalité) de provincial lourdaud. Certes. Mais je maintiens mon opinion. Kohl voulait construire et se fondre dans l’avenir. Merkel emprisonne le présent et étouffe l’avenir.

George H. W. Bush / George W. Bush. George Romney / Mitt Romney. Jacques Chirac / Nicolas Sarkozy. Helmut Kohl / Angela Merkel. Ce qui est ennuyeux dans ces quatre comparaisons, c’est qu’elles tournent à mon humble avis toutes à la faveur de l’ancien, et contre le nouveau. J’assume. On m’objectera facilement que mon message ressemble à du « c’était mieux avant ». Peut-être. En tout cas, sur ces quatre cas, j’assume. Et ce n’est pas une coïncidence.

Ce que ces quatre comparaisons illustrent, à mon humble avis, chacune à leur manière, c’est un terrible recul général de ce monde — je crois que c’est Serge Halimi (ou est-ce Jacques Généreux ?) qu’il faut créditer de l’expression lumineuse : « la grande régression ».

Un recul général, spirituel et intellectuel notamment, dont nous ne percevons pas encore complètement toutes les sinistres conséquences.

Un recul, entre les générations qui ont connu, à des degrés divers, la guerre, et celles qui ne l’ont pas connue.

Un recul — voire même, à bien des égards, une inversion. J’ai développé cette idée sous le titre : « L’inversion des limites » .

Ce qui m’ennuie le plus, c’est que je ne vois pas dans les générations suivantes — ce qui inclut la mienne — d’indices suggérant un retournement de tendance.

Il faudra bien y revenir.

Bonne nuit.

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