Des responsabilités, du sentiment de responsabilité et de la fatigue

Billet écrit en temps contraint

Le dimanche 22 juin 2014, vers la fin de l’émission « L’Esprit Public », sur France Culture, commentant un livre sur l’état de la construction européenne, dans une de ses envolées lyriques dont il a le secret, Jean-Louis Bourlanges concluait :

Le problème, c’est pas l’Union Européenne. Le problème, c’est la fatigue des Européens en face des responsabilités qui sont les leurs. Cette fatigue, c’est le grand ennemi de notre temps.

J’ai entendu ces phrases en écoutant l’émission en podcast, quelques semaines plus tard, dans une période de grande fatigue et de lassitude. Elles me reviennent périodiquement en tête depuis. Parce qu’elles relient de manière saisissante la notion de fatigue et la notion de responsabilité.

À tort ou à raison, j’attache beaucoup d’importance à la notion de responsabilité.

Est-ce pour cela que je suis fatigué ?

À tort ou à raison, j’attache beaucoup d’importance à la notion de responsabilité.

À tort ou à raison, je pense que notre époque, parmi ses nombreux défauts, est une époque d’irresponsables. La notion de responsabilité y est très dégradée. L’époque est au cynisme, au détachement, à l’hypocrisie, à la légèreté et à la lâcheté — et j’en oublie — tiens, par exemple, l’époque est aussi à l’ignorance — and ignorance is bliss. Bref, je me trompe peut-être, mais c’est ce que je pense, c’est ce que j’ai dans la tête : l’époque est à l’irresponsabilité.

Il y a toutes sortes de ressorts culturels, politiques et économiques dans l’omniprésence de l’irresponsabilité dans notre époque. Notamment, je pense que c’est une époque d’enfants. Tout est fait pour maintenir les adultes dans l’enfance. La disneyfication du monde, le cool, le casual, le fun, all those sort of things, tout cela rend les adultes irresponsables. Je ne suis pas le seul à le ressentir, ou à la déplorer. Encore une fois, je peux me tromper. Mais c’est ce que j’ai dans la tête.

Peut-être une conséquence paradoxale de l’irresponsabilité générale est que les personnes particulières pétries du sens de la responsabilité, éduquées comme tel, forgées ainsi, souffrent peut-être plus que nécessaire du poids de leurs propres responsabilités. Pour compenser. Pour contrebalancer l’air du temps, qui est irresponsable. L’air étant léger, les fardeaux semblent plus lourds à ceux qui s’y attachent. Et il en va de même de la fatigue qui découle du poids.

Autrement dit, pour faire court, si je ressentais le monde comme moins irresponsable, je me sentirai personnellement moins fatigué. C’est une théorie.

Il faut bien dissocier responsabilité et sentiment de responsabilité.

Je me souviens d’une conversation avec un camarade il y a une vingtaine d’années. Nous étions étudiants, et il m’expliquait qu’il fallait profiter de cette période, on est jeunes, on est irresponsables, on peut se lancer dans toutes sortes de choses sans risquer grand’chose, on retombe facilement sur nos pieds. Je n’avais pas compris. Je ne comprenais pas. Je ne pouvais pas comprendre. On était supposés être des adultes. On avait passé dix-huit ans, on était majeurs, on devait se sentir responsables, on ne pouvait pas raisonner en irresponsables, on n’était plus des enfants !

Il avait raison, j’avais tort.

Aujourd’hui, je suis marié, j’ai des enfants, une femme, un chat, des dettes, des gens à encadrer : je sais un peu mieux ce que peuvent être de « vraies » responsabilités. Et mon ancien camarade en est à peu près au même point, il vit en Suisse, il a des « vraies » responsabilités du même ordre que les miennes aux dernières nouvelles — il faudrait que je prenne le temps de prendre de ses nouvelles.

Aujourd’hui … je le ressens parfois vigoureusement j’aimerai juste avoir quinze ans de moins. Ou treize. Mais en ayant l’esprit qui va avec. En ayant conscience de l’irresponsabilité qui va avec, de la liberté qui va avec, de l’insoutenable légèreté de l’être.

La formule est, je crois, de Voltaire :

Qui n’a pas l’esprit de son âge a tous les malheurs.

Restons donc dans le présent. Développons.

Il faut bien dissocier responsabilité et sentiment de responsabilité.

Il est facile de sentir responsable, au sens large, de ce dont on n’est pas vraiment responsable, au sens strict. C’est facile, c’est tentant, ça peut être grisant, mais in fine, ça peut amener à se faire du mal en vain.

Des exemples ?

Un salarié ne doit jamais oublier qu’il n’est qu’un salarié, il n’est pas le patron, ce n’est pas sa boîte, il fournit son travail, mais il n’est pas responsable de la boîte.

Un prestataire ne doit jamais oublier qu’il n’est qu’un prestataire, il n’est pas le client, il fournit un produit ou un service ou un conseil, mais il n’est pas responsable de ce qui est en est fait, il n’est pas responsable si le produit est laissé sur étagère, si le service est méprisé, ou si le conseil est ignoré.

Un beau-parent ne doit jamais oublier qu’il n’est qu’un beau-parent, il n’est pas le parent, les enfants de son conjoint ne sont pas ses enfants, il n’en est pas directement responsable — et, au regard de la loi française, il n’est pas grand’chose (et pour cette loi-là, le changement c’est pas pour maintenant).

Il faut bien dissocier responsabilité et sentiment de responsabilité.

Peut-être faut-il aussi retourner les termes du raisonnement : il y a l’irresponsabilité, et il y a le sentiment d’irresponsabilité. C’est peut-être, plus que tout autre chose, le sentiment d’irresponsabilité qui est insupportable. Comme le sentiment d’impuissance, le sentiment d’inutilité, de vanité. Le sentiment d’irresponsabilité est un sentiment de perte, de mutilation, de diminution, d’humiliation.

Lâcher prise ? Laisser filer ? Se contenter de cultiver son jardin ? Live and let die? Comment est-ce possible ? Il faut faire quelque chose ! Il faut agir ! On ne peut pas laisser couler les choses ! On est là ! On est responsables ! Il faut bien que quelqu’un soit responsable !

Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là !

J’ai noté dans un coin de mon carnet et dans un coin de ma tête une phrase terrible supposée être de Dostoïevski — qu’il faudrait que je lise, un jour — ou que je lise au moins un grand roman russe :

Tout homme est responsable de tout devant tous.

J’ajouterai volontiers qu’être responsable, ce n’est pas juste être responsable du présent. C’est aussi assumer le passé et le futur. Devoir de mémoire. Devoir d’alerte. Devoir d’anticipation. Devoir de prévention. Principe de précaution. Vigilance. Conscience. Responsabilité !

Peut-on vraiment dissocier responsabilité et sentiment de responsabilité ? Etre responsable, n’est-ce que pas d’abord et avant tout se sentir responsable ?

Oui, mais, répond l’esprit du temps, comment se sentir responsable de quelque chose qu’on n’a pas les moyens de contrôler, qu’on n’a pas le temps de voir, ou sur lequel on n’a pas les moyens d’agir ? Ce n’est pas l’esprit du temps. A notre époque, tout le monde a toujours une bonne excuse, qu’il soit adulte ou enfant. Il n’y a que des gentils qui ont toujours raison. Il n’y a que des irresponsables.

Je pense que l’évolution de la Cinquième République montre à cet égard une fondamentale déliquescence.

Il y a quelques décennies, un Ministre était responsable de tout — de tout ce qui se passait dans son domaine –, et il pouvait être révoqué pour un incident sur lequel il n’avait eu aucune prise, parce qu’il fallait bien sanctionner un responsable. C’était peut-être injuste parfois, mais c’était comme ça — et ça fonctionnait.

Aujourd’hui, un Ministre trouvera, pour n’importe quel incident, un lampiste, un prétexte, une excuse, n’a de comptes à rendre à personne, et n’assume aucune responsabilité de rien — et tout le monde s’en fout, en fait — et, comme on le constate de plus en plus clairement, ça ne fonctionne plus.

Si on veut résumer en deux mots, on est passé d’un gouvernement à de la « gouvernance ». Le gouvernement gouverne, la gouvernance louvoie.

Si on veut caricaturer, il existe une personne, une date et une phrase symbolique de ce basculement pluri-décennal, c’est Georgina Dufoix le 31 janvier 1992 :

Je me sens tout à fait responsable pour autant je ne me sens pas coupable.

Il y a des évolutions liées aux époques. Des époques responsables et des époques irresponsables, toujours pour caricaturer. Des déterminants temporels en somme.

Il faudrait aussi explorer les déterminants spatiaux, culturels, anthropologiques, sociologiques, de la notion de responsabilité, et du sentiment de responsabilité.

J’ai en tête un petit bout d’une interview d’Emmanuel Todd publiée par Marianne en décembre 2011 :

– Le système néolibéral est en crise, il s’effondre à cause de ses contradictions internes. Chaque peuple réagit à sa manière en se ressourçant dans sa culture originelle. (…) L’autorité est au Japon plus diffuse, moins exclusivement verticale, plus courtoise aussi, qu’en Allemagne. (…) Cela dit, les cultures autoritaires ont toujours deux problèmes fondamentaux : la rigidité mentale et l’anxiété du chef. Je m’explique : quand on y est pris dans une structure hiérarchique qui fonctionne, tout le monde se sent bien, sauf celui qui est tout en haut de la pyramide.

– Vous pensez à Hitler ?

– Non, plutôt à Guillaume II, et aussi à l’armée japonaise qui est entrée en guerre sans que personne ne sache qui l’a décidé.

Bref, il est temps d’essayer de conclure.

Comment en arrive-t-on à se sentir responsable de ce dont on n’est pas responsable ?

Comment arrive-t-on à se sentir écrasé, accablé, lesté, plombé — au sens de : recouvert d’une chape de plomb — par des choses qui ne sont pas à soi ?

J’ai une image en tête ces derniers temps, une oeuvre d’un dessinateur israélien nommé Denis Zilber.

J’ai le fantôme de Jacopo Belbo aussi, évidemment :

Quelle farce, vivre en exil quand personne ne t’y a envoyé. Et en exil d’un endroit qui n’existe pas.

J’ai la voix d’Annie Lennox, toujours :

For I am just a troubled soul
Who’s weighted, weighted to the ground
Give me the strength to carry on
Till I can lay my burden down

Jean-Louis Bourlanges a bien précisé :

des responsabilités qui sont les leurs

Je suis fatigué.

Et le pire, c’est que je ne sais même pas si je suis fatigué pour de bonnes raisons.

en exil quand personne ne t’y a envoyé

Bonne nuit.

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