La Commission Juncker et la trahison de l’intérêt général

La nouvelle Commission Européenne, dite Commission Juncker, est en place depuis le 1er novembre 2014.

Elle offre un spectacle déprimant.

Qui sont les membres de la Commission Juncker ?

Je ne pense pas qu’on puisse parler de « technocrates ». Il y a vingt ans, trente ans, l’accusation la plus répandue en France contre la Commission de Bruxelles, était que c’était un nid de technocrates, de technocrates apatrides supranationaux (ou supranationalistes). On n’en est plus là. On n’entend plus ce genre de critiques, d’ailleurs. Plus grand’monde ne se plaint des « technocrates de Bruxelles ». C’est révélateur. Les « technocrates » avaient beaucoup de défauts, mais ils avaient à cœur une vision d’un intérêt supérieur, abstrait, forcément abstrait, mais un intérêt supérieur quand même. Une vision transnationale aussi. Une volonté de dépasser les intérêts particuliers et les pays existants. Aucun des membres de la Commission Juncker n’en est là.

Là, ce ne sont pas des « technocrates ». Ce sont, au mieux, pour la plupart, des politiciens. Ambitieux, carriéristes, opportunistes. Certains se flattent d’un passage — bien rémunéré — dans le secteur privé. Certains sont très riches. Ils sont dans le concret, pas dans l’abstrait. Dans le particulier, pas dans le général.

Que représentent-ils ? L’Europe ? Non, les commissaires représentent d’abord chacun leur pays d’origine. Ou plutôt, ils représentent chacun leur gouvernement, le gouvernement qui les a nommés. Dans certains cas, il faudrait plutôt même parler des intérêts du clan au pouvoir. La moitié de ces commissaires sont issus de pays minuscules, aux cercles de pouvoir très resserrés (15 des 27 ont moins de 10 millions d’habitants, soit moins que l’Île-de-France). Un quart sont issus des « anciens pays de l’Est », aux pratiques politiques encore approximatives à bien des égards. Ces pouvoirs ne vont pas envoyer à Bruxelles un idéaliste européen, ils vont envoyer un homme sûr (ou une femme sûre), dont ils attendent qu’il défende pied à pied leurs intérêts bien compris.

Il y a trente ans, il y avait une seule Margaret Thatcher pour aller s’écrier à Bruxelles « I want my money back ». Aujourd’hui, il y a à Bruxelles 27 Margaret Thatcher bien décidés à ce que leur pays en ait pour son argent. Ils ont été nommés pour ça. L’idéalisme repassera.

En guise d’évangile européen, ou de vision de l’intérêt de l’Europe, les commissaires de Juncker seront priés, comme leur président, de s’incliner devant ce qu’il est convenu d’appeler « le modèle allemand » — je préfère parler de « modèle Merkel » , et je renvoie à divers billets précédents pour des critiques détaillées.

En résumé : tout le monde n’a qu’à faire comme l’Allemagne ! Tout le monde doit réduire ses importations, en même temps — et augmenter ses exportations, en même temps — et autres absurdités, style « l’austérité expansionniste » . Y a qu’à ! There is no alternative ! Es gibt keine Alternative! Schnell! Schneller!

La devise de l’Union Européeenne depuis le printemps 2000 est : « Unie dans la diversité », mais depuis le printemps 2010, c’est plutôt « Chacun pour soi et l’austérité pour tous ».

Je me rappelle, au début des années 1990s, un peu après la chute de l’Union Soviétique, une déclaration d’Anatoli Sobtchak, alors maire de Saint-Pétersbourg (et réputé aussi depuis comme mentor de Vladimir Poutine et Dimitri Medvedev), je n’ai pas retrouvé le texte, mais il disait en substance :

Après la disparition du modèle communiste, on nous a proposé plein de modèles différents pour notre pays : le modèle allemand, le modèle japonais, le modèle coréen, le modèle américain … mais le problème, voyez-vous, c’est que nous n’avons pas ici assez d’Allemands, de Japonais, de Coréens ou d’Américains. Ici, nous avons des Russes, plus de cent cinquante millions…

Aujourd’hui, cinq cent millions d’Européens sont supposés suivre le modèle parfait attribué à quatre-vingt millions d’Allemands — modèle tellement parfait qu’il a conduit des millions d’Allemands à la misère la plus noire. Passons.

Les commissaires de Juncker, on peut leur faire confiance, comme leur président, ne manqueront pas une occasion d’appliquer un des aspects les plus détestables du « modèle Merkel » : les leçons de morale. De morale malveillante et punitive. Il faut punir. Il faut faire mal. Il faut classer les Etats, désigner les cancres, traquer les déviants, stigmatiser les pauvres — salauds de pauvres !

Les commissaires de Juncker réciteront, récitent déjà l’évangile de l’ordolibéralisme triomphant et du merkélisme dominant. Sans état d’âme. Juste pour être impeccables, avoir l’air de, soigner les apparences.

Et derrière les apparences, ils vont s’occuper de défendre des intérêts particuliers. Ils sont là pour ça.

Les commissaires gèrent les intérêts de leur pays d’origine. Exemple archétypique : c’est à nouveau un représentant de Malte (450.000 habitants, leader européen des pavillons de complaisance) qui va gérer les « Affaires Maritimes ». Innovation de Juncker : confier les « Services Financiers » au représentant du Royaume-Uni — et de la City of London, première place financière du continent (et où Jonathan Hill a lui-même œuvré quelques années).

Les commissaires gèrent les intérêts d’une industrie qu’ils connaissent déjà. Scandale à ciel ouvert : offrir l’ « Action pour le Climat » et l’Energie à Miguel Canete, un conservateur espagnol détenant des parts (entre autres) dans une société pétrolière. Ça fait désordre. Mais ça a été validé par le Parlement européen. Certes, le cas où un commissaire était déjà familier du domaine dont il hérite est rare. Par contre, dans cinq ans, il aura rattrapé son retard et sera très au fait des intérêts de son domaine.

Le cas du président est le plus intéressant, puisqu’il cumule les deux situations, les intérêts de son pays étant confondus avec ceux d’une seule industrie.

Monsieur Jean-Claude Juncker a dirigé pendant 18 ans le gouvernement du Luxembourg. Le Luxembourg est le premier paradis fiscal de la zone euro, héberge 144 banques pour 550.000 habitants, la moitié de son PIB dépend de sa place financière, il blanchit aussi bien l’argent des banques que celui des multinationales du numérique, la porcherie de Clearstream et le lisier d’Amazon, etc. Un champion. On attend avec impatience que monsieur Jean-Claude Juncker annonce en personne que sa Commission va lutter contre l’évasion fiscale, l’optimisation fiscale, et autres formes de vol fiscal. On sera prié de ne pas rire.

Les commissions gèrent enfin — et surtout ! — leurs intérêts personnels et individuels. Leur carrière. Celles de leurs proches. Leur fortune. Celles de leurs proches. Mais surtout leur intérêt personnel.

Combien de ces commissaires ont déjà une idée de leur avenir après ces cinq années de bons et loyaux services à Bruxelles, du gros poste bien gras qui les attendra dans une multinationale ou une banque ?

Je fais peut-être un procès d’intention. Alors attendons quelques mois, et observons ce que vont devenir les anciens de la Commission Barroso — commissaires, mais aussi directeurs de cabinet, directeurs généraux, etc. Un journal s’honorerait à publier une telle étude dans six à douze mois.

En tête de gondole : où va aller sévir Neelie Kroes, la fossoyeuse de l’industrie européenne des télécoms au nom des dogmes masochistes libre-échangistes ? Osera-t-elle aller tapiner chez Huawei ou chez Google ? Peut-être pas. Trop voyant. Ou alors juste comme administratrice — elle va bien reprendre des jetons de présence, il fut un temps où elle administrait plusieurs dizaines de sociétés, ça doit la démanger.

Ça peut être plus ou moins discret. Se faire embaucher directement par une multinationale qu’on a fait semblant de réguler, ou qu’on a généreusement subventionné, ou dont on a favorisé efficacement les intérêts, ça peut se voir.

Un poste dans la pieuvre financière, c’est plus discret, les types d’entreprise sont cryptiques, les noms de société sont anonymes. Sauf pour Carlos Moedas, commissaire à l’innovation, qui pourra faire valoir qu’il est déjà passé par Goldman Sachs, ce sera juste un retour aux sources.

Se placer dans le conseil, c’est encore plus propre. Dans un géant existant, très facile. Ou créer sa propre boîte, comme ça on pourra se prétendre « entrepreneur ». In fine, facturer tranquillement des prestations de complaisance à des industriels reconnaissants. De faire transpirer son carnet d’adresses. D’encaisser des renvois d’ascenseurs.

S’il reste un semblant de presse indépendante en Europe, elle étalera les exploits des anciens de la Commission Barroso d’ici six à douze mois. On sera prié de ne pas vomir.

Bon appétit, messieurs ! Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison !
Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,
L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure !
Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts
Que remplir votre poche et vous enfuir après !

Quels intérêts servent, vous servir, les commissaires de Juncker ?

L’intérêt général ? Le quoi ? Mais vous n’y pensez pas ! L’intérêt européen ? Le quoi ? L’intérêt général européen ? Mais vous déraisonnez, voyons, très cher !

Les intérêts de millions de gens anonymes — pour la plupart de pauvres gens qu’ils ne verront jamais, auxquels ils n’auront jamais à rendre de comptes, et, au fond, à qui ils pensent ne rien devoir : aucun intérêt !

Les intérêts des lobbyistes des multinationales et des banques, ces gens si gentils et généreux qu’on va fréquenter presque quotidiennement pendant cinq ans, et plus si affinités : ça, ça compte.

Les intérêts des copains du clan au pouvoir dans le pays d’origine, qu’on connait si bien, à qui on doit la nomination : ça, ça compte.

Les intérêts de ma carrière : ça, ça compte.

L’intérêt général ? Mais c’est bon pour les naïfs, ça, ou pour les bacheliers à qui on enseigne le Contrat Social de Jean-Jacques Rousseau !

L’intérêt général ? Quelle idée désuète et obsolète ! Limite communiste ! Ce n’est plus la Communauté Européenne ici, ce n’est pas la Maison Commune Européenne ici, c’est l’Union Européenne ! L’Union ! Rien à voir avec une Communauté ! Rien de commun ou de communautaire ! Dehors les cocos !

Voilà l’état d’esprit qui transpire, à mon humble avis, de Jean-Claude Juncker et de ses commissaires.

Ainsi, en voyant ce qu’est devenue l’Union Européenne en général, et en observant tout particulièrement la Commission Juncker, je ne peux que penser au film « Le Président« , tourné en 1961 par Henri Verneuil, avec Jean Gabin prononcant un texte de Michel Audiard adapté d’un roman de Georges Simenon. Un film qui se révèle, décennie après décennie, presque prophétique.

Extraits du dernier discours du président Emile Beaufort devant la chambre des députés :

Tout le monde parle de l’Europe. Mais c’est sur la manière de faire cette Europe que l’on ne s’entend plus. C’est sur les principes essentiels que l’on s’oppose. (…)

Ce projet je peux déjà par avance vous en dénoncer le principe. La constitution de trusts horizontaux et verticaux et de groupes de pression qui maintiendront sous leur contrôle non seulement les produits du travail mais les travailleurs eux mêmes. On ne vous demandera plus, Messieurs, de soutenir un ministère. Mais d’appuyer un gigantesque conseil d’administration. (…)

le passif de ces entreprises n’effraie pas une assemblée où les partis ne sont plus que des syndicats d’intérêts.

Voilà où en est.

Terminons par où on aurait dû commencer. Quelle est la mission officielle de la Commission Européenne ?

La première phrase de l’article 17 du Traité de Lisbonne dit :

La Commission promeut l’intérêt général de l’Union et prend les initiatives appropriées à cette fin.

La page Wikipédia sur la Commission Européenne, de son côté, remet plusieurs couches d' »intérêt général » :

[La Commission] joue, en principe, un rôle central de garante envers « l’intérêt général » de l’UE, ce qui fonde son monopole de l’initiative législative. Au sein des systèmes politiques démocratiques, la Commission européenne possède cette originalité de représenter « l’intérêt général » tout en n’étant pas issue du Parlement européen, élu, lui, au suffrage universel.

On sera prié de ne pas pleurer.

J’ai suggéré l’autre jour qu’Helmut Kohl ne reconnaîtrait pas son héritage dans les errements d’Angela Merkel. Je ne pense pas non plus que Jacques Delors reconnaisse son héritage dans les pantins de Jean-Claude Juncker.

Qu’est-ce que c’est devenu moche, l’Union Européenne !

C’était pas censé finir comme ça, la construction européenne ! L’Europe, mon pays !

Bonne nuit.

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