Parler du passé, c’est exposer le présent

Billet écrit en temps contraint

En tant qu’amateur d’Histoire, j’apprécie en général les commémorations, les dates anniversaire qui permettent de parler d’un événement historique.

Cependant, je suis parfois un peu lassé par le caractère répétitif ou convenu de l’exercice. Trop commémorer, toujours répéter les mêmes choses chaque année, c’est un peu tourner en rond. Heureusement, l’Histoire est riche et dense, et on échappe à la répétition par la profondeur.

Et puis surtout, je trouve parfois assez insupportable la manière dont, en cette matière comme en d’autres, le système médiatique contemporain peut s’emballer autour d’une commémoration.

Ainsi, ce week-end, ce dimanche 9 novembre 2014, je redoute un emballement autour du thème des 25 ans de la chute du Mur de Berlin. J’ai peu lu ces derniers jours, j’aurai plus de temps les prochaines, et je redoute des dérapages.

Je ne me souviens pas de grosses célébrations pour les 5 ans, 10 ans et 15 ans de la Chute du Mur — et pourtant, lors des 10 ans, il se trouve que j’étais en Allemagne. Je me souviens par contre des excès dans les médias français il y a 5 ans, pour les 20 ans.

Je me souviens, il y a 5 ans, du petit président mythomane qui prétendait alors contre toute évidence avoir été présent à Berlin le soir de la chute du mur. Je me souviens du petit président ignare qui en avait fait des tonnes sur le « trésor » de l’amitié franco-allemande — ironiquement, cela au moment même où, la crise de septembre 2008 et l’élection de septembre 2009 aidant, Angela Merkel mettait l’Allemagne sur la voie détestable qui est maintenant la sienne — pour faire court, impérialisme monétaire et unilatéralisme austéritaire.

En fait, la manière dont certains événements historiques sont commémorés en dit parfois plus sur le présent, sur le moment de la commémoration, que sur l’événement commémoré lui-même.

De même, le choix dans l’importance attribuée aux événements à commémorer peut être extrêmement révélateur.

Ainsi, les cinq jours du 7 au 11 novembre sont chaque année une séquence très intéressante, comprenant des dates importantes du XXème siècle.

7 novembre 1917 : Révolution d’Octobre (25 octobre en calendrier julien), le coup d’Etat des Bolchéviks à Pétrograd. En URSS jadis, et encore maintenant au moins en Biélorussie, c’est un jour férié.

8 novembre 1942 : Débarquement allié en Afrique du Nord (Operation « Torch »). Une date peut-être plus importante dans l’Histoire de France que dans celle de la 2ème Guerre Mondiale.

9 novembre 1970 : Décès de Charles de Gaulle.

Nuit du 9 au 10 novembre 1989 : Chute du Mur de Berlin.

Nuit du 9 au 10 novembre 1938 : La Nuit de Cristal — dans tout le Reich, et notamment à Berlin.

11 novembre 1918 : Armistice de la Première Guerre Mondiale.

Choisir de parler de l’un plutôt que de l’autre est moins innocent qu’il n’y parait.

Écartons l’argument mathématique bête : on privilégie l’événement dont le nombre d’années d’ancienneté est un chiffre rond : dix ans, vingt ans, cinquante ans, à la rigueur vingt-cinq. Trop facile.

On commémore ce qu’on choisit de commémorer. Ce qu’on commémore, ce qu’on choisit de commémorer, comment on le commémore, en dit beaucoup sur ce qu’on est, ici et maintenant. Et peut-être plus que sur ce qu’on commémore, paradoxalement.

Commémorer, c’est choisir. Au présent.

La nuit du 9 au 10 novembre est à cet égard presque caricatural : parle-t-on de l’immense espoir, de la magnifique émotion née de la chute pacifique du Mur de Berlin, sans effusion de sang, sans un coup de feu — ou parle-t-on du carnage de la Nuit de Cristal, peut-être le plus grand pogrom de l’Histoire, des dizaines de morts, des centaines de blessés, des milliers de déportés et de traumatisés ? Parle-t-on de l’espérance de 1989 ou de la désespérance de 1938 ? C’est le même pays ! Assumez !

Qui a entendu parler aujourd’hui, vendredi 7 novembre 2014, du 97ème anniversaire de la Révolution d’Octobre ? Jour jadis connu comme le premier des « Dix Jours qui ébranlèrent le monde« . Ou, pour reprendre le titre d’un volume de Jules Romains, « Cette grande lueur à l’Est » ? Selon Google News, avec les réserves que cela suppose, aucun média français n’a dit un mot là-dessus. Comme s’il fallait nier l’Histoire, et notamment tout ce qui peut faire ombre à l’idéologie dominante. L’Union Soviétique a existé. L’Union Soviétique a représenté un immense espoir pour des millions de gens, tout en étant un enfer pour des millions d’autres gens — et parfois les mêmes. Ça fait partie de l’Histoire ! Assumez !

Qui parlera demain, samedi 8 novembre 2014, du 72ème anniversaire du débarquement allié au Maroc et en Algérie, du putsch à Alger le même jour, des conséquences sur la fin de la zone libre et de la fiction de Vichy, et du sabordage de la flotte française à Toulon ? Un des épisodes de la 2ème Guerre Mondiale où des soldats français ont combattu des soldats alliés. Est-ce qu’il y aura au moins quelque média pour relayer quelque cérémonie de braves anciens combattants, s’il en reste ?

Qui parlera après-demain, dimanche 9 novembre 2014, de Charles de Gaulle, à part un dernier quarteron de gaullistes en retraite ?

Pour finir brièvement, car l’heure tourne, je crains que ce week-end, il n’y en ait à nouveau dans les médias français moutons de Panurge que pour Berlin. La Chute du Mur de Berlin comme symbole du néolibéralisme qui n’a pas d’alternative, du modèle allemand indépassable désormais, There Is No Alternative, es gibt keine Alternative, salauds de pauvres ! Et Berlin comme symbole de l’Allemagne nouvelle et conquérante, « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur », avec en bonus quelques leçons de morale d’Angela Merkel. Et bon appétit, bien sûr !

Ah, et puis quelques mots sur le pont du 11 novembre, les prévisions de trafic sur les routes pour mardi après-midi, les conseils de prudence pour les automobilistes, et puis la météo bien sûr.

Il ne faut pas trop attendre du traitement de l’Histoire par le système médiatique contemporain.

Sauf peut-être un état d’où nous en sommes, nous, contemporains de 2014. Et y a pas de quoi être fiers.

Bonne nuit.

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