Se réveiller ailleurs

Billet écrit en temps contraint

Parfois dans le bus, dans le tram ou dans le métro, le matin, ou surtout le soir, je somnole, ou j’essaie de somnoler.

Je ferme brièvement les yeux. Et je rêve de ne pas reconnaître les lieux quand je rouvre les yeux.

Je rêve de voir autre chose. Je rêve d’être surpris pas ce que je vois. Ne pas reconnaître les lieux. Me demander où je suis. Devoir chercher des repères. Hésiter entre incrédulité et émerveillement.

Descendre à l’arrêt suivant, chercher un plan, regarder un plan, essayer de me repérer sur un plan.

Me demander comment je suis arrivé là, et surtout comment je vais trouver mon chemin.

Ne pas reconnaître les noms de lieux, les bâtiments, les courbures du terrain, les arbres, le mobilier urbain, les plaques d’immatriculation, les machins publicitaires, les commerces.

Idéalement tout ce qui écrit l’est dans une langue étrangère. Idéalement je ne parle pas ou mal la langue locale, ce qui rend impossible ou difficile de demander mon chemin.

Idéalement je n’ai pas de smartphone, pas de GPS, pas de connectivité réseau, rien. Tout nu. Seul. Vraiment seul. Ou est-ce : Enfin seul ?

Le monde autour de moi est une page blanche. Un livre ouvert. Quelque chose à découvrir, à déchiffrer, à explorer, à baliser, à cartographier, à apprendre, à prendre.

J’ai eu la chance de passer quelque temps à l’étranger, disons, pour faire court, entre l’âge de 20 ans et l’âge de 30 ans. J’ai des souvenirs, pas beaucoup, pas assez, mais j’ai des souvenirs quand même, de m’être retrouvé dans des situations ressemblant à cela. J’ai eu de la chance, j’ai eu beaucoup de chance — et qu’en ai-je fait ? Passons.

J’ai au moins deux souvenirs très précis d’un tel égarement, je pourrais retrouver le lieu sur une carte assez facilement je crois, ainsi que la date, j’ai beaucoup de mémoire, ce qui n’a pas que des avantages. Mais sur ce blog, je suis délibérément vague, je dirai donc juste que la première fois c’était dans la périphérie d’une grande ville du Nord de l’Angleterre et la deuxième fois dans la périphérie d’une grande ville du Sud de l’Allemagne.

Je me souviens, réaliser que je me suis perdu, ou que je suis en train de me perdre. Je me souviens, essayer de me rappeler les indications, essayer de retrouver le bout de papier ou de me rappeler le bout d’explications que m’avaient donné les personnes qui m’avaient fixé rendez-vous. Je me souviens, marcher plusieurs fois dans le même chemin, dans un sens puis dans l’autre, chercher un repère.

Par contre, je ne me souviens plus vraiment comment j’étais arrivé à me perdre. Comment la séquence avait commencé. How I ended up there. Comme chacun des rêves dans Inception. On ne sait pas comment on est arrivé là. On y est, c’est tout, et il faut bien avancer, pour essayer d’aller quelque part, de trouver ce qu’on cherche, de trouver quelque chose. Comme Belmondo dans L’Homme de Rio.

Je me souviens de cette ville du Nord de l’Angleterre et de cette ville du Sud de l’Allemagne. Je ne suis jamais retourné, ni dans l’une, ni dans l’autre. Ce constat m’afflige. C’est comme ça.

C’était l’âge où, comme le disait mon camarade cité l’autre jour, j’étais libre, car je n’avais guère de vraies responsabilités. Cet âge est révolu.

Jadis, si je me perdais, je me perdais tout seul.

Aujourd’hui, mes rares occasions de voyage sont en tant que « père de famille » (expression très discutable), et je n’ai pas le droit de me perdre. Et pourtant, ces derniers étés, les occasions n’ont pas manqué, l’envie non plus n’a pas manqué, occasions d’aller voir l’envers du décor, envie de faire un détour, mais je ne peux pas. Je ne suis pas seul. Je suis surveillé. Je suis sous pression. J’ai des responsabilités. Et puis, avec les voitures modernes équipées de navigateur GPS, c’est difficile de faire un écart à la trajectoire imposée par la machine, et présentée sur un écran visible de tous. C’est comme ça. C’est la vie. Je ne suis pas seul. Et, pour tout dire, même quand je suis seul, je n’ai pas le droit de me perdre. Je dois être à ma place. C’est comme ça. C’est la vie.

Ce qui vaut pour l’espace vaut aussi pour le temps.

Jadis, si j’étais en retard, j’étais en retard tout seul. Personne ne m’attendait, et je n’attendais personne.

Aujourd’hui, si je suis en retard pour quoi que ce soit, je ne suis pas le seul concerné. Les enfants à déposer à l’école et ailleurs, à récupérer, les repas à préparer, les médecins, les réunions, les rendez-vous, les collègues, les horaires à tenir, la pression, partout, tout le temps, etc. Et tout s’enchaîne, et tout s’accumule, les journées sont pires les unes que les autres, et parfois même, les week-ends sont pires que les semaines.

Je n’ai pas la possibilité de me perdre.

Je n’ai pas le droit de me perdre.

Je n’ai pas le temps de me perdre.

Même si je voulais me perdre, je ne peux pas me perdre.

Dream is collapsing.

Et je ne me réveille pas ailleurs.

Dream is collapsing.

Quand je rouvre les yeux après avoir somnolé quelques instants dans le bus, le tram ou le métro, je reconnais instantanément où je suis — sauf peut-être quand la buée obscurcit complètement les vitres. Pas besoin de GPS. Je connais tous mes trajets par cœur. J’ai des repères partout.

Je reconnais où je suis, et je sais à quelle heure je dois nominalement être à cet endroit, donc il me suffit de regarder l’heure pour en déduire immédiatement si je suis en avance ou si je suis en retard. Ce qui vaut pour l’espace vaut aussi pour le temps. Je sais exactement à quelle heure je dois partir de tel endroit, et à quelle heure je dois arriver à tel endroit. Allez, peut-être pas très exactement, disons, à cinq minutes près.

Cinq minutes. C’est l’unité de base. La plus petite marge de manœuvre. L’ultime degré de liberté. Ce qui prend plus de cinq minutes, ou plus de cinq lignes, n’est pas acceptable.

Il n’y a pas de place pour autre chose.

People in this world we have no place to go.

Il va falloir approfondir ce problème de place.

Bonne nuit.

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