Transmettre, au milieu du vacarme contemporain

Billet écrit en temps contraint

Transmettre. Voilà un verbe qui me préoccupe de plus en plus. C’est l’âge qui veut ça.

Qu’est-ce que transmettre veut dire ?

Soyons concret. J’ai passé la quarantaine. J’ai des enfants. La plupart de mes collègues sont plus jeunes que moi. C’est d’eux dont je veux parler, c’est à eux que je voudrais ou pourrais transmettre.

Je ne parle pas de transmission génétique ou patrimoniale, je parle de transmission intellectuelle, cognitive, morale. Je parle de l’esprit, pour tout dire.

Qu’est-ce qu’un individu peut transmettre aux générations suivantes ?

Qu’est-ce que je peux transmettre aux enfants ? Qu’est-ce que je veux leur transmettre ? Qu’est-ce qu’ils attendent ? Qu’est-ce qui peut passer les obstacles et leur parvenir ?

Qu’est-ce que je peux transmettre aux collègues ? Qu’est-ce que je peux leur apporter ?

Les prévenir ? Les avertir ? Leur expliquer ? Les aider à anticiper ?

Très souvent, je me demande, l’expérience, ça sert à quoi ? Le mépris de l’expérience, le mépris pour les gens expérimentés, est-ce propre à ce secteur d’activité pourri qu’est l’informatique, ou même seulement juste aux bouts que j’en vois, ou bien est-ce plus général ? Est-ce partout qu’on méprise l’expérience ? Jusqu’où va le cancer du jeunisme — et ses complices, le bougisme et l’obscurantisme ?

C’est lassant d’être, sinon traité de vieux con, au moins traité comme un vieux con, par des petits cons, des fashion victims, tout imbus de leurs technologies modernes, de leurs discours idéologiques qu’ils répètent sans comprendre (« l’agile ! », disent-ils, en sautant comme des cabris), et autres préjugés et stéréotypes.

C’est lassant de se sentir inaudible par-rapport aux discours idéologiques, aux modes, aux tendances, et plus généralement par-rapport au grand brouhaha du monde. C’est lassant se sentir inutile au milieu du vacarme.

Le monde contemporain est construit par toutes sortes de manipulations et de manipulateurs. La manipulation est le cœur de métier de centaines de milliers de gens, ils existent des secteurs économiques à part entière dont l’objet est la manipulation — médias, publicité, nouveaux médias, réseaux sociaux et j’en passe. Le cœur de métier de centaines de grandes entreprises est la manipulation des âmes et des cœurs, de TF1 à Facebook, en passant par Publicis et Google.

Une discipline scientifique telle que la psychologie ne semble plus exister que comme moyen au service des manipulations et des manipulateurs. Tout est à vendre. Les sous-entendus commerciaux, les ficelles du marketing, sont partout.

Alors, au milieu de tout ça, comment espérer transmettre quelque chose — que ce soit à des collègues plus jeunes, ou à des enfants — et, a fortiori, à ses propres enfants ? Un individu, en tant que collègue plus âgé ou en tant que parent, a-t-il la moindre chance, fait-il le poids face à TF1, Facebook, Publicis ou Google ?

Surtout qu’il faut du temps. Il faudrait pouvoir passer du temps. Et le temps, c’est ce qui manque le plus. Et les enfants appartiennent à ceux qui s’en occupent — autrement dit, appartiennent à ceux qui ont le temps de s’en occuper.

Ces dernières années en France, divers méchantes rumeurs ont couru contre l’éducation nationale. On murmure qu’on enseignerait la théorie du genre, la masturbation et autres pratiques sataniques dans les écoles primaires. On voit des graffitis sur les murs genre « Peillon touche pas à nos gosses ! », ou des magazines bien intentionnées traiter de sorcière ou d’ayatollah la nouvelle ministre de la « rééducation nationale ».

Je comprends que des parents craignent que leurs enfants leurs échappent. Je comprends que des parents soient amenés à se méfier de ce que l’école de ce qui reste de la République Française transmet à leurs enfants. Même si je crains que la plupart des parents, au fond, s’en fichent. L’indifférence n’est pas le moindre des fléaux contemporains.

Je comprends, mais je pense que les parents méfiants envers l’école se trompent de cible. Les instituteurs, l’institution scolaire, les professeurs, ne sont pas l’ennemi. Tout simplement parce que eux, ils n’ont rien à vendre. Ils n’ont pas d’actionnaires à satisfaire. En tout cas, pas encore.

Alors que TF1, Facebook, Publicis ou Google, eux, ont des actionnaires à satisfaire. Eux, ils manipulent — c’est leur métier. C’est leur raison d’être. Eux, ils ont des trucs à vendre. Et d’ailleurs que vendent-ils ?

Ne jamais oublier cette formule-clef du monde contemporain : Si vous ne payez pas, c’est que vous êtes le produit. Ça marche pour TF1 comme pour Facebook. Un téléspectateur de TF1 n’est pas un client de TF1 — comme l’avait cyniquement proclamé le sinistre Patrick Le Lay il y a une dizaine d’années : le client de TF1, c’est le publicitaire auquel TF1 vend du temps de cerveau de disponible. De même, un utilisateur de Facebook n’est pas un client de Facebook, il est le produit que Facebook vend à ses clients, annonceurs publicitaires et autres — et l’enfer, je le crains, c’est ces autres-là, les clients de Facebook intéressés par plus que de la simple publicité. Et ne parlons pas de Google

Formule tentante : L’ennemi, c’est pas les profs ; l’ennemi, c’est les écrans. Formule caricaturale, mais pas tant que ça.

D’une part, le mot ennemi est peut-être trop fort. Disons plutôt l’adversaire. Ou le concurrent principal. Bref, l’ennemi.

D’autre part, le mot écrans suggère quelque chose de minéral, d’inhumain, alors qu’il s’agit bien des humains et des organisations humaines qui sont derrière les écrans, des manipulateurs et des manipulations qui passent par les écrans.

Quels modèles donne-t-on aux gamins de nos jours ?

Plus précisément, quels modèles les manipulateurs et les manipulations utilisent-ils, déploient-ils, exploitent-ils ?

Un de mes amis m’a répondu il y a quelque temps : aujourd’hui, les gamins sont appelés à devenir des footballeurs, et les gamines des porn stars. Point. Voilà les modèles contemporains. Ça choque quand on le lit pour la première fois. Mais il y a de ça. Qu’est-ce qui a le mieux marché sur Twitter et équivalents ces derniers jours, en ce « pont du onze novembre » ? Le PSG et Nabilla.

Alors, au milieu de tout ce brouhaha, on essaie quand même de transmettre quelque chose d’autre aux enfants et aux adolescents ?

Ces dernières années en France, beaucoup de braves gens ont cru bon de s’acharner contre la « théorie du genre », sans trop savoir ce qu’il y a derrière, les études de genre, les études culturelles, et autres théories académiques compliquées. Pour le commun des mortels, la cause est entendu : la théorie du genre est l’ennemi du genre humain ! Je trouve cela dérisoire.

Car en pratique, les imprécations contre « la théorie du genre » dans le système éducatif a conduit à décourager toute tentative pour éduquer les enfants à aller contre les clichés, contre les stéréotypes de genre — sans parler des préjugés racistes et sociaux. Le mouvement réactionnaire en pointe contre « la théorie du genre » a obtenu qu’on renonce massivement à tenter, à l’école, d’empêcher les stéréotypes, les clichés et les préjugés d’être transmis. Ils veulent — et, dans une large mesure, ont obtenu — que puissent être transmis sans entrave aux gosses, le sexisme, le machisme, le racisme, les inégalités et toutes sortes de préjugés ancestraux, religieux ou juste stupides.

Ne complexez pas les enfants, il faut qu’ils soient décomplexés !

Ne cherchez pas à éduquer les enfants, laissez-nous leur transmettre nos préjugés décomplexés !

Ne les forcez pas à penser ! Ne pensez pas !

Et laissez les écrans, et les manipulateurs et les manipulations qui passent par les écrans, transmettre les préjugés !

Car les écrans, eux, ne font pas dans le détail, en matière de transmission décomplexée des stéréotypes de genre et autres préjugés.

Des images très fortes ont circulé sur le Web ces derniers temps, illustrant la déferlante des stéréotypes de genre dans notre époque décomplexée — je rajouterai des liens si j’en trouve.

Comparons, d’un côté, une publicité pour Lego des années 1970s, avec une gamine un peu garçon manqué en salopette construisant un machin indéterminé, une fusée, une maison ou un château-fort, à base de briques indifférenciées de toutes les couleurs ; et, en face, une publicité pour Légo contemporaine, avec des figurines sexuées et sexy en petite jupe, des accessoires de maquillage, et puis du rose et autres couleurs supposés féminines partout.

Comparons, d’un côté, l’Hélène d’Hélène et les Garçons du début des années 1990s, féminine mais discrète, pudique, sa peau cachée par ses vêtements, en général, pull épais et jeans ; et, en face, la Nabilla du début des années 2010s, 95C, pas beaucoup de peau dissimulée, tous attributs sexués brandis en étendard, un stéréotype de genre à elle toute seule.

On pourrait trouver d’autres comparaisons, du même genre, si j’ose dire.

Tristes exemples de la grande régression généralisée qu’est notre époque.

Et donc, au milieu de tout ce brouhaha, de tout ce vacarme, on essaie quand même de transmettre quelque chose d’autre aux enfants, aux adolescents, aux jeunes ?

Ou faut-il juste baisser les bras ?

Le temps tourne, minuit approche, le temps est contraint. La suite dans un prochain billet.

Bonne nuit.

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