Pistes de lecture – Qu’est-ce que la créativité ?

Qu’est-ce que la créativité ? Voilà une question bien théorique, sur laquelle on doit pouvoir passer des heures et des heures, au risque de tourner en rond.

Wikipedia en langue française ne se mouille pas beaucoup :

La créativité décrit — de façon générale — la capacité d’un individu ou d’un groupe à imaginer ou construire et mettre en oeuvre un concept neuf, un objet nouveau ou à découvrir une solution originale à un problème.

Spontanément, j’aurais des définitions de la créativité assez restrictives. Faire du neuf avec du vieux. Tenter des combinaisons qui n’ont jamais été tentées auparavant. Agencer, réagencer, tourner, retourner, contourner, détourner. Jusqu’à trouver une bonne combinaison.

Henri Poincaré aurait écrit :

To create consists precisely in not making useless combinations, and in making those which are useful and which are only in a small minority…. Among chosen combinations, the most fertile will often be those formed of elements drawn from domains which are far apart.

Enfant, j’adorais le Légo — des briques, des centaines de briques, de milliers de combinaisons, oublier très vite le plan de montage, essayer autre chose, ne pas trop se soucier au début de savoir à quoi ça va ressembler, ni même à la fin en fait. Le chemin se fait en avançant. Mais on part toujours des mêmes briques.

Enfant, j’adorais dessiner des cartes. Partir d’une page blanche. Tracer la carte. Tracer des routes, des fleuves, des rivières, des ponts, des forêts, des montagnes, des océans. Déplacer, ajuster, effacer, recommencer. Bâtir un monde, comme Tolkien. Mais on part toujours des mêmes éléments de base.

Adulte, je ne me suis jamais considéré comme une personne particulièrement créative. Mais peut-être que je le suis peut-être un peu plus que la moyenne. J’ai du mal à y croire. Je suis supposé travailler dans un secteur créatif — l’informatique –, mais là aussi, j’ai du mal à y croire. Je ne crois pas aux balles magiques. Je ne crois pas aux miracles. Je crois plus à l’effort, à la ténacité, à la sueur. J’ai un problème avec la fameuse phrase d’Albert Einstein :

Imagination is more important than knowledge.

En parallèle, il me semble que les discussions sur la créativité sont devenues au fil des années de plus en plus tendues. C’est peut-être une illusion personnelle — je vieillis, voyez-vous. Mais je crains que ce soit plutôt un effet des vagues de destruction d’emplois attribuées, à tort ou à raison, à l’informatique et aux « nouvelles technologies de l’information et de la communication ». Les vagues passées, et les vagues à venir. Et la peur. La peur du chômage, la peur du déclassement. La grande peur du monde contemporain.

En particulier, depuis quelques années — en gros, depuis le fameux article, déjà évoqué, de Marc Andreessen « Why software is eating the world », le 20 août 2011 — avec l’idée d’une vague prochaine de destructions sans précédent, portées par les actuels géants du numérique, les GAFA et leurs cousins, leurs algorithmes tous-puissants, et leurs gentilles pulsions transhumanistes.

Face à ce contexte, les uns expliquent, et d’autres finissent par croire, que les emplois non-créatifs ont vocation à être dévorés par les machines et les algorithmes. Si vous n’êtes pas créatif, vous allez disparaître — vae victis ! Si vous avez un emploi créatif, vous n’avez rien à craindre. Admettons, mais alors c’est quoi les emplois créatifs ? Qu’est-ce qui empêche un algorithme d’être créatif ?

J’ai vécu des débats, qui me semblent avec le recul étrangement similaires, lorsqu’est arrivée il y a plus de dix ans dans l’informatique la première vague de délocalisations — en l’occurrence, vers l’Inde. J’ai alors entendu, avec stupéfaction, des gens moralement a priori hors de tout soupçon, expliquer que, au fond, on allait sous-traiter aux Indiens les trucs pas créatifs, parce qu’ils n’étaient pas assez intelligents pour être créatifs, les Français devant forcément garder ce qui est créatif parce que intrinsèquement supérieurs. Bref, du racisme en bonne et due forme. Et qui n’a pas résisté à l’épreuve des faits. Quand on leur donne leur chance, les Indiens ne sont pas moins « créatifs » que les Français.

Et les machines ?

Pourquoi des algorithmes, des « systèmes automatisés de traitement de l’information », adossés à des quantités vertigineuses d’informations disponibles (Big Data! Big Data! Big Data!) — pourquoi ne seraient-ils pas créatifs eux aussi ?

Arthur C. Clarke a écrit :

Any sufficiently advanced technology is indistinguishable from magic.

Qu’est-ce que ça veut dire, être créatif ? Qu’est-ce qui permet d’être créatif ? Qu’est-ce qui n’est pas créatif ?

Quelques pistes de lecture, quelques briques, sur la créativité à notre époque. Dans le désordre.

* * *

Gillian Tett, dans « The Financial Times », en date du 5 septembre 2014, sous le titre « Where new ideas take root » :

As anthropologists and psychologists alike have often pointed out, human beings are hardwired to classify the world around them into distinctive mental and social boxes. This classification system tends to become so deeply ingrained that on a day-to-day basis we rarely question it. Hence the fact that most scientists think it is entirely normal and logical for agribusiness companies to mark a sharp distinction between « seeds » and « crop protection »; this is how business has recently been done.

But it is intriguing – if not inspiring – to try to imagine what would happen if we were to flip our classification systems upside down.

(…) This is rarely easy. After all, changing taxonomies is time-consuming and likely to provoke considerable resistance, not least because this process tends to end up threatening hierarchies or status and power.

But while it is tough to restructure an entire organisation, anyone can play a « what if » game – and try turning their classification systems upside down in their minds. The classification systems we inherit in the classroom or corporate life may be powerful but they can be changed. And that is a thought-provoking lesson to ponder as the western world returns to school (or work) this month; taxonomies can sometimes produce the seeds of change.

  • Comment, en partant des mêmes briques, aboutir à des structures, super-structures, hiérarchies et paradigmes complètement différents … Fascinant.

David Brooks, dans « The New York Times », en date du 7 juillet 2014, sous le titre « The Creative Climate » :

But the Lennon-McCartney story also illustrates the key feature of creativity; it is the joining of the unlike to create harmony. Creativity rarely flows out of an act of complete originality. It is rarely a virgin birth. It is usually the clash of two value systems or traditions, which, in collision, create a transcendent third thing.

Shakespeare combined the Greek honor code (thou shalt avenge the murder of thy father) with the Christian mercy code (thou shalt not kill) to create the torn figure of Hamlet. Picasso combined the traditions of European art with the traditions of African masks. Saul Bellow combined the strictness of the Jewish conscience with the free-floating go-getter-ness of the American drive for success.

Sometimes creativity happens in pairs, duos like Lennon and McCartney who bring clashing worldviews but similar tastes. But sometimes it happens in one person, in someone who contains contradictions and who works furiously to resolve the tensions within.

When you see creative people like that, you see that they don’t flee from the contradictions; they embrace dialectics and dualism. They cultivate what Roger Martin called the opposable mind — the ability to hold two opposing ideas at the same time.

  • Sans commentaire.

David Brooks à nouveau, quelques mois plus tôt, toujours dans « The New York Times », en date du 3 février 2014, sous le titre « What Machines Can’t Do » :

Any child can say, « I’m a dog » and pretend to be a dog. Computers struggle to come up with the essence of « I » and the essence of « dog, » and they really struggle with coming up with what parts of « I-ness » and « dog-ness » should be usefully blended if you want to pretend to be a dog.

This is an important skill because creativity can be described as the ability to grasp the essence of one thing, and then the essence of some very different thing, and smash them together to create some entirely new thing.

In the 1950s, the bureaucracy was the computer. People were organized into technocratic systems in order to perform routinized information processing. But now the computer is the computer. The role of the human is not to be dispassionate, depersonalized or neutral. It is precisely the emotive traits that are rewarded: the voracious lust for understanding, the enthusiasm for work, the ability to grasp the gist, the empathetic sensitivity to what will attract attention and linger in the mind.

Unable to compete when it comes to calculation, the best workers will come with heart in hand.

  • Encourageant, mais tellement en décalage avec toutes sortes de réalités que j’ai observées. Dans les univers professionnels que j’ai connu, il est rare que « The role of the human is not to be dispassionate, depersonalized or neutral. » On demande aux êtres humains de se comporter comme des machines. On préfère les machines aux êtres humains. Mais peut-être ai-je trop vécu dans le passé. Peut-être est-ce que cela sera comme cela dans le futur ? Je ne sais pas. Je n’oublierai jamais comment un très grand chef m’a un jour hurlé « C’est l’émotivité qui tue les entreprises ! » Passons.

Rolf Dobelli, dans « The Guardian », en date du 12 avril 2013, sous le titre « News is bad for you » :

News kills creativity. Finally, things we already know limit our creativity. This is one reason that mathematicians, novelists, composers and entrepreneurs often produce their most creative works at a young age. Their brains enjoy a wide, uninhabited space that emboldens them to come up with and pursue novel ideas. I don’t know a single truly creative mind who is a news junkie – not a writer, not a composer, mathematician, physician, scientist, musician, designer, architect or painter. On the other hand, I know a bunch of viciously uncreative minds who consume news like drugs. If you want to come up with old solutions, read news. If you are looking for new solutions, don’t.

Scott Timberg, sur Salon.com, en date du 1er octobre 2011, sous le titre « The creative class is a lie » :

For many computer programmers, corporate executives who oversee social media, and some others who fit the definition of the « creative class » – a term that dates back to the mid-’90s but was given currency early last decade by urbanist/historian Richard Florida – things are good. The creativity of video games is subsidized by government research grants; high tech is booming. This creative class was supposed to be the new engine of the United States economy, post-industrial age, and as the educated, laptop-wielding cohort grew, the U.S. was going to grow with it.

But for those who deal with ideas, culture and creativity at street level – the working- or middle-classes within the creative class – things are less cheery. Book editors, journalists, video store clerks, musicians, novelists without tenure – they’re among the many groups struggling through the dreary combination of economic slump and Internet reset. The creative class is melting, and the story is largely untold.

  • Et c’était il y a quatre ans ! Queques semaines après le « Software is eating the world » d’Andreessen ! Je me demande ce que cet auteur pourrait écrire aujourd’hui… Il faudrait que je fasse quelques recherches…

Leo Hickman, dans « The Guardian », en date du 1er juillet 2013, sous le titre « How algorithms rule the world »

Christopher Steiner, author of Automate This: How Algorithms Came to Rule Our World, has identified a wide range of instances where algorithms are being used to provide predictive insights – often within the creative industries. In his book, he tells the story of a website developer called Mike McCready, who has developed an algorithm to analyse and rate hit records. Using a technique called advanced spectral deconvolution, the algorithm breaks up each hit song into its component parts – melody, tempo, chord progression and so on – and then uses that to determine common characteristics across a range of No 1 records. McCready’s algorithm correctly predicted – before they were even released – that the debut albums by both Norah Jones and Maroon 5 contained a disproportionately high number of hit records.

The next logical step – for profit-seeking record companies, perhaps – is to use algorithms to replace the human songwriter. But is that really an attractive proposition? « Algorithms are not yet writing pop music, » says Steiner. He pauses, then laughs. « Not that we know of, anyway. If I were a record company executive or pop artist, I wouldn’t tell anyone if I’d had a number one written by an algorithm. »

Steiner argues that we should not automatically see algorithms as a malign influence on our lives, but we should debate their ubiquity and their wide range of uses. « We’re already halfway towards a world where algorithms run nearly everything. As their power intensifies, wealth will concentrate towards them. They will ensure the 1%-99% divide gets larger. If you’re not part of the class attached to algorithms, then you will struggle. The reason why there is no popular outrage about Wall Street being run by algorithms is because most people don’t yet know or understand it. »

  • Ça, c’était il y a un an… Des « algorithmes créatifs » pour remplacer la « classe créative ». On en est là ? Ou est-ce qu’on a juste des algorithmes pour tourner en rond encore plus vite qu’on ne tournait déjà en rond sans eux ?

* * *

Bref, je ne sais pas répondre à la question « Qu’est-ce que la créativité ? »

Mais je tiens à terminer par un paragraphe décisif du « Pendule de Foucault », d’Umberto Eco, qui me hante depuis plus de vingt ans :

Il écrivait par jeu mécanique, pour réfléchir en solitaire sur ses propres erreurs, il s’imaginait ne pas « créer » parce que la création, même si elle produit l’erreur, se donne toujours pour l’amour de quelqu’un qui n’est pas nous. Mais Belbo, sans s’en apercevoir, était en train de passer de l’autre côté de la sphère. Il créait, et il eût mieux valu qu’il ne l’ait jamais fait : son enthousiasme pour le Plan est né de ce besoin d’écrire un Livre, fût-il seulement, exclusivement, férocement fait d’erreurs intentionnelles. Tant que vous vous contractez dans votre vide, vous pouvez encore penser être en contact avec l’Un, mais dès que vous patrouillez de la glaise, fût-elle électronique, vous voilà déjà devenu un démiurge, et qui s’engage à faire un monde s’est déjà compromis avec l’erreur et avec le mal.

Bonne nuit.

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