Pas le temps

Billet écrit en temps contraint

Il est 23h30. J’ai, en quelque sorte, fini la journée.

La journée a défilé comme un train, avec son cortège de tracas, de mauvaises surprises, d’urgences réelles ou supposées, d’horaires à tenir, d’enchaînements. Les pauses, les instants de relâchement, ont été rares. Le temps pour penser à autre chose. Le temps pour penser tout court.

Aux tâches professionnelles ont succédé les tâches domestiques. Il y a toujours quelque chose qui passe avant. Tout est prioritaire, donc rien n’est prioritaire, mais tout doit être fait, et à la fin il ne reste rien, ou presque rien.

Chacun a eu à peu près ce qu’il attendait de moi. Tel client a eu sa prestation, tel collègue a eu son livrable, telle réunion a eu son ordre du jour ou son compte-rendu, telle machine a eu ses tickets, telle autre machine a eu son code, tel système a eu ses imputations. Les machines de la RATP ont eu le badge Navigo, le boulanger a eu le chèque-déjeuner, l’autre boulanger a eu les centimes de la baguette, les enfants ont eu leur repas et leur aide aux devoirs, le lave-vaisselle a eu sa vaisselle sale, le lave-linge a eu ses vêtements sales, le sèche-linge du linge humide, la centrale-vapeur son eau distillée, le chat a eu sa litière propre, son eau et ses croquettes, le trottoir a eu le bac des poubelles, etc, etc, j’en passe, j’en oublie, j’en oublie surement, mais c’est juste parce que c’est la fin de la journée, le moment venu, je suis sûr que j’ai fait ce qu’il fallait pour que chacun ait ce qu’il lui faut.

Tout y est passé, tout le monde a eu son compte, et voilà, il est 23h30, selon le point de vue, la journée est finie, ou bien la vie commence, ou bien c’est le contraire, ou les deux à la fois, en fait, je ne sais plus très bien.

Depuis que j’ai entrepris ce blog, j’ai fixé minuit comme la limite. Après tout, c’est la limite la plus objective qui soit. Les billets sont horodatés par le système : s’ils sont publiés après minuit, ils seront horodatés du lendemain ; en conséquence de quoi, les trois quarts peut-être des billets de ce blog sont publiés à 23h59 précisément. J’ouvre l’horloge de Windows dans les deux ou trois dernières minutes. Je clique sur « Publier » dans les quarante, trente, ou vingt dernières secondes. C’est publié à 23h59. Je prends quelques minutes pour corriger les coquilles, rajouter des liens et des mots-clefs, et puis je vais me coucher.

Minuit, c’est le repère. La frontière. La fin.

Il arrive que la journée se termine plus tard.

Il arrive aussi que la journée se termine plus tôt. Parfois, elle se termine en effet beaucoup plus tôt, à 21h ou à 22h, il n’y a plus rien à faire, mais dans ces cas-là, en général, il n’y aussi plus la moindre énergie de rien faire du tout. Même pas l’énergie d’aller ramper pour aller se coucher. Et certainement pas l’énergie pour me saisir d’un vrai clavier, comme maintenant, et essayer d’aligner quelques phrases. A peine l’énergie de penser, de regarder passivement un écran, de trouver un livre, électronique ou pas. Quelques pages peut-être, pas plus, ou quelques images. Quelques miettes. Quelques grains de sable. Quelques tweets. Presque rien. Pas d’énergie pour plus.

Juste ce qu’il faut pour garder les yeux ouverts et contempler autour de soi. Contempler la fatigue. Contempler la sécheresse. Contempler le désert de ma vie, asséchée, pétrifiée, minéralisée comme si elle avait écrasée par la chaleur. Une vie qui n’a plus de place que pour quelques grains de sables. Quelques tweets. Des particules élémentaires, en somme.

Mais à quoi bon aller se coucher tôt, d’ailleurs, si c’est pour se réveiller plus tôt, trop tôt ? Ou si c’est pour aller retrouver dans le sommeil les tracas de l’éveil ? J’ai déjà décrit ce syndrome, quand les nuits sont jalonnées de résurgences de la journée, on y retrouve les gens, les incidents, les problèmes, les thèmes, dont justement on aurait aimé s’échapper le temps du sommeil. On se réveille plus fatigué qu’on ne s’est couché, plus dévoré qu’on ne l’était avant, en miettes, juste en miettes.

Il n’y a rien qui soulage, il n’y a rien qui réconforte, il n’y a rien qui distrait.

Avec le temps tout s’en va
Avec le temps rien ne va

Pourquoi toute cette fatigue ? Pourquoi toute cette frénésie ? Pourquoi tout ce vacarme ?

Pourquoi sommes-nous des millions de gens épuisés, lessivés, asphyxiés par le manque de temps ? Comme si l’époque nous suçait de notre temps, comme un vampire suce sa proie de son sang ?

Pourquoi toute cette fatigue ? On est au XXIème siècle ! Il y a des machines, des technologies, des algorithmes et toutes sortes de choses que les économistes appellent facteurs de gain de productivité ! On devrait être aux semaines de 32 heures et autres utopies parfaitement accessibles ? Pourquoi aussi peu de temps libre ? Pourquoi aussi peu d’esprit libre ? Pourquoi tout ce stress ? Pourquoi tout ça ? J’ai quelques éléments de réponse systémiques, mais pas le temps pour les développer ce soir. Ça reviendra.

Je suis fatigué. Je suis las. Je me sens sec. Je me sens lessivé. J’ai pas envie, j’ai pas envie de continuer, mais mon seul projet c’est continuer.

Il est 23h55.

C’est presque fini.

Bonne nuit.

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