Ne pas être traité comme un être humain

Billet écrit en temps contraint

C’est une période difficile.

Je me sens si souvent tellement peu traité en être humain.

Je me sens si souvent tellement peu exister. Tellement nié en tant qu’être humain. Tellement déshumanisé. Traité comme un pion, une machine, un animal domestique. Un objet. Un bibelot. Rien.

Je me sens parfois tellement rien. Pas seul. Juste rien.

Et symétriquement, je dois bien avouer que je ne sais pas si je traite vraiment mes semblables comme des êtres humains. J’essaie. Je fais attention. Ce n’est pas facile. Je ne sais pas si j’y arrive. J’ai l’impression que tout dans l’esprit du temps m’incite à oublier l’humanité de mes interlocuteurs.

La déshumanisation est une réalité forte de notre époque.

Jusqu’où peut aller la déshumanisation ?

Jusqu’où peut aller la capacité à ne plus traiter des êtres humains comme des êtres humains ?

Jusqu’où peut-on traiter ses interlocuteurs uniquement à travers des écrans ?

Ou pire, traiter des interlocuteurs qui sont en face de vous, comme s’ils étaient en fait derrière des écrans. Comme s’ils étaient juste des images. Donc qu’on peut éteindre en appuyant sur un bouton, qu’on peut ignorer en coupant le son d’un simple clic, qu’on peut réduire de taille d’un pincement de doigt.

Traiter ses interlocuteurs de manière unidirectionnelle : ils sont là pour écouter, pour être attentifs, pour être compréhensifs, pour approuver, pour consoler, mais surtout pas pour s’exprimer, réagir, exister. Ils sont à disposition. Ils doivent être à disposition. Ils doivent être là quand on a besoin d’eux. Ils doivent écouter quand on a envie de s’épancher. Mais qu’ils fassent pas chier, qu’ils viennent pas contredire, irriter, ou se manifester quand on ne veut pas d’eux, s’ils font chier on les zappe, on clique, on tape, on pince, on les fait disparaître du champ de vision.

Jusqu’où peut aller cette capacité à nier l’existence humaine d’autres êtres humains ?

Le monde de l’entreprise moderne est particulièrement révélateur de certains phénomènes de déshumanisation.

Passons sur le mépris pour l’expérience, ou pour les titres universitaires, pour tout ce qui forge une identité mais est considéré par non pertinent par le monde de l’argent. Vous êtes jeune diplômé ? Vous n’êtes rien. Vous avez de l’expérience ? On s’en fout. Seule compte la capacité à faire du fric, ou à se rendre utile à ceux qui savent faire du fric, ou qui gèrent le fric.

Passons aussi sur le harcèlement moral structurel, institutionnel. Selon la définition légale adoptée en 2001, le harcèlement moral ne peut s’exercer que d’un individu à un autre. Grave erreur. Souvent, le harcèlement est le fait d’un système, est dans la logique d’une organisation. Souvent, c’est l’organisation qui s’acharne sur un être humain, qui fait souffrir et va jusqu’à détruire un être humain — ce n’est pas le fait d’un autre humain en particulier.

Restons à des choses plus simples. Par exemple, l’axiome qui veut que tout le monde doit être interchangeable. Pas d’emploi à vie. Pas d’emploi stable. C’est le passé, c’est ringard, ça ne reviendra jamais, puisqu’on vous le dit ! Chacun va devoir bouger souvent, s’adapter, bouger, s’adapter, encore et toujours. Chacun doit être interchangeable. Ce n’est pas juste que nul ne doit se considérer, ou être considéré, comme indispensable. Tout le monde doit pouvoir être substituable, permutable, indifférentiable. Jetable, remplaçable. Car chacun doit pouvoir être géré comme un pion, ou, plus précisément, comme une ligne dans un tableur Excel, ou un rectangle coloré dans une diapositive PowerPoint. Le management moderne se présente comme un jeu vidéo. Drag-drop, t’es muté. Click, t’es mort.

On peut vous donner des responsabilités, mais on ne vous fera jamais confiance. Jamais. Même si vous avez quelques responsabilités, vous devrez sans cesse vous justifier, vous serez cernés de toutes sortes de systèmes produisant toutes sortes d’indicateurs chiffrés, des ERPs, du BI, du reporting et encore du reporting, des chiffres à justifier, des chiffres pour vous justifier, vous serez toujours sur le gril, n’imaginez pas que vous avez un mandat ou une autonomie, vous n’en avez aucune, on ne vous fera jamais confiance ! Trop humain, la confiance, beaucoup trop humain !

On peut vous donner des titres. Des titres ronglants. Manager de ceci ou de cela — mais juste de vous-même en fait. Senior machin ou truc master. Coordinateur ou pilote. Lead. Senior lead. Lead master. Etc. De la fausse monnaie. Ça ne coûte rien. Ça n’a qu’une valeur hypnotique. De la verroterie. Des hochets. Des trucs qu’on balance aux animaux domestiques, va chercher gentil chien, viens ici gentil chat. Pas des trucs pour des êtres humains.

Bref, le monde de l’entreprise moderne a poussé à un point de perfection particulièrement effarant l’art de prendre les gens pour des cons.

Mais il n’est pas le seul. Il n’est que la partie émergée d’un iceberg monumental.

A tous les niveaux, les habitudes, l’air du temps, l’esprit de l’époque, corrompent, corrodent, et amènent des êtres humains à cesser de reconnaître l’humanité de leurs semblables, de leurs interlocuteurs, de leurs frères.

Jusqu’où peuvent aller l’individualisme et l’ingratitude ?

Jusqu’où peut-on traiter des êtres humains comme des animaux domestiques ?

Jusqu’où peut-on traiter des êtres humains comme des machines ?

Jusqu’à quel point peut-on abaisser des nations, des vieilles nations comme la France, l’Italie ou l’Espagne, privées des instruments de leur souveraineté, privées de monnaie, de budget, de politiques autonomes, méprisées, insultées, vilipendées, niées dans leur diversité, leurs histoires, leurs qualités, leurs talents, priées de n’être que des tas de chiffres conformes à des modèles absurdes ? Jusqu’à quel point peut-on traiter ainsi des nations — et donc, directement, des millions d’êtres humains que l’on veut réduire à des tas de chiffres ?

Combien de familles, où plus personne ne se parle, où chacun est caché derrière ses écrans, sa tablette, son smartphone ou son ordinateur, chacun dans sa bulle ? Chacun attend des autres un peu d’empathie de chaleur, mais plus personne ne veut en donner. Chacun veut être choyé, mais personne ne s’occupe des autres. En faire le moins possible tous les autres. Et puis, avec le temps, prendre l’habitude de ne rien attendre des autres. S’endurcir. S’assécher. Devenir un grain de sable parmi d’autres grains de sable. Une particule élémentaire parmi d’autres particules élémentaires.

Combien de familles sans amour, d’où l’amour et l’affection ont disparu depuis belle lurette ?

Combien de foyers qui ne sont plus que des coquilles vides, des structures qui perdurent tant bien que mal, essentiellement parce que au moins un y trouve encore son compte. Car là est l’expression fétiche du monde contemporain : « trouver son compte ».

L’altruisme, la générosité, le dévouement, le désintéressement, le don de soi, le sacrifice, tout ça c’est des concepts ringards réservés aux faibles, aux idiots, aux « losers ». Les « winners », eux, savent que seul compte l’intérêt bien compris, les eaux glacées du calcul égoïste. Il n’y a plus que des comptables.

Les « winners », les alphas, les dominants, les prédateurs — ils savent que ne vaut que ce qui leur rapporte, que ce dans quoi ils trouvent leur compte — que ce soit une famille, une entreprise, n’importe quelle collectivité, ou même une nation. S’ils ne trouvent pas leur compte, si ça ne leur rapporte plus rien, ou si, dans le cas d’une nation, on les taxe trop, alors ils se barrent et que crève l’infâme machin qui a tenté de les oppresser pour quelque chose de vain et d’inutile !

Donc il faut faire les comptes. Un individu digne de ce nom doit faire les comptes. Il doit toujours vérifier s’il trouve son compte. S’il reçoit plus qu’il ne donne. Donc donner le moins possible. Idéalement ne rien donner du tout. Et prendre le plus possible. Tout pour moi, rien pour les autres. Tout pour ma gueule. Moi, moi, moi. Les autres ? Des figurants, des animaux domestiques, des machines. Sauf quand j’ai besoin d’eux. Alors là, ils ont intérêt à être là ! Mais je ne leur dois rien ! Moi, moi, moi !

Jusqu’où peuvent aller l’individualisme et l’ingratitude ?

Jusqu’où peut aller le mépris des êtres humains ?

Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour
Et comment retrouver le goût de la vie
Qui saura remplacer le besoin par l’envie ?

Jusqu’à quel point peut-on tenir en ne se sentant plus, ou si peu, traité comme un être humain ?

Bonne nuit.

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