Pourquoi la tristesse ?

Billet écrit en temps contraint

Pourquoi la tristesse ?

Qu’est-ce que la tristesse ?

Pourquoi est-on triste ? Parfois on sait pourquoi, parfois on ne sait pas pourquoi.

Je connais par cœur des dizaines de chansons d’Alain Souchon, et celle-ci me parait indépassable :

Ça se passe Boulevard Haussmann
A cinq heures
Elle sent monter une vague
De son cœur

D’un revers de la main
Elle efface
Des fois on sait pas bien
Ce qui se passe

Pourquoi ces rivières ?
Soudain sur les joues qui coulent
Dans la fourmilière
C’est l’ultra-moderne solitude

Pourquoi la tristesse ?

Je ne vais pas aller chercher de définitions dans Wikipédia et ailleurs ce soir. Je ne vais pas reprendre une quelconque grammaire des émotions.

La tristesse, pour moi, c’est une manifestation d’impuissance. Peut-être faudrait-il dire frustration, mais je me méfie de ce mot. Impuissance à peser sur le cours des choses, impuissance à retenir ou rattraper le temps et les événements, impuissance à influencer les autres, impuissance à comprendre ou à être compris. Impuissance de la volonté, impuissance de l’esprit.

La tristesse, c’est le dépit. La déception. La désillusion. Et, encore fois, un constat d’impuissance. De vanité. D’inutilité. De passivité. A quoi bon ? Pour quoi faire ? A quoi ça sert ?

La tristesse, ce n’est pas la colère. La colère, en un sens, est une réaction optimiste. On se met en colère quand on croit fondamentalement pouvoir obtenir quelque chose, pouvoir influer sur le cours des choses, pouvoir rattraper le temps. On se replie dans la tristesse quand on n’y croit plus, quand on renonce, quand on constate qu’on n’y arrivera pas.

La tristesse, ce n’est pas la défaite de la volonté, c’est plutôt sa capitulation. La volonté existe encore, la volonté peut perdurer, mais l’esprit sait qu’elle est insuffisante. La tristesse n’empêche pas la volonté, la résistance, l’action. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances, n’empêchent pas qu’il y a ailleurs dans l’univers, tous les moyens nécessaires… On peut appeler ça l’énergie du désespoir. C’est une belle expression. Je n’oublierai jamais comment j’ai essayé de la traduire à une Américaine à la fin du siècle dernier.

La tristesse, c’est constater que tout vous échappe, à commencer par ce qui a de l’importance pour vous, ou ce qui pourrait en avoir.

Vous êtes sur le quai d’une gare, et le train est parti sans vous, et vous ne savez pas s’il y aura un prochain train — mais intuitivement, intérieurement, profondément, vous sentez qu’il n’y en aura pas.

La tristesse, c’est constater qu’il n’y a pas d’option, pas d’alternative, pas de marge de manœuvre — la seule possibilité, c’est la passivité. Ou la fuite. Ou même juste l’adaptation. S’adapter et ne pas se projeter. Subir. Plier. Se plier. Renoncer.

La tristesse, c’est avoir de la peine.

Le mot « peine » est très important pour moi.

Dans l’éducation que j’ai reçue, le mot peine est un mot positif, ce qui est à contre-courant de l’époque, tout autant qu’à contre-courant de la vie. Dans l’éducation que j’ai reçue, on n’est pas là pour rigoler, on n’est pas là pour jouir sans entraves, on n’est pas là non plus pour penser, on est là pour faire son devoir, pour faire ses devoirs, en un mot pour travailler.

Dans l’éducation que j’ai reçue, il y a un gros paquet de Fables de La Fontaine, aucune que je ne saurais réciter en entier, mais quelques phrases gravées très profondément au fond de mon esprit. Notamment, Le Laboureur :

Travaillez, prenez de la peine :
C’est le fonds qui manque le moins.

De prendre de la peine à avoir de la peine, il n’y a hélas qu’un pas.

Je n’ai appris que bien tardivement l’étymologie du mot « travail », du latin tripalium, pour faire court, un instrument de torture. La peine. La souffrance.

En attendant, en toutes matières, je n’ai que rarement ménagé ma peine. Je l’ai parfois regretté. J’ai souvent constaté trop tard la futilité, la vanité, ou l’inutilité de la peine. Alors il ne reste que l’amertume, la déception et la tristessse.

Mais il ne faut jamais rien regretter, dit-on. Donc il ne faut pas ménager sa peine. Donc il faut essayer, toujours essayer. Si ça marche pas, on ne pourra pas dire qu’on n’a pas essayé. Si ça marche pas, on ne pourra pas dire qu’on n’a pas fait le maximum. Quitte à aller à l’épuisement, au nervous breakdown comme on disait dans les années 1960s, ou au burn-out comme on dit maintenant. La fatigue. Encore et toujours la fatigue.

Y a-t-il un lien ? A ne pas ménager sa peine, on s’expose à toujours plus de peine ? La fatigue nourrit la fatigue. La tristesse nourrit la tristesse.

Le mot peine peut aussi transporter une idée de condamnation. Et dans condamnation, il y a damnation. Culpabilité. Expiation. Il faut payer une faute. Il faut compenser un excès. Si la vie est une prison, c’est qu’il y a une peine à purger.

Le mot peine résonne comme le mot poids. Responsabilité. Lourdeur. Fardeau.

Il ne faut jamais rien regretter. Tristesse ou pas tristesse, il faut continuer, essayer, s’acharner, persévérer. We shall overcome ? Oui, mais parfois ça ne marche pas quand même. Ça ne suffit pas.

Il ne faut jamais désespérer. Il ne faut jamais renoncer. Mais ça n’est parfois pas assez. Parfois ça n’est jamais assez. Alors la peine nourrit la peine. La tristesse nourrit la tristesse. On veut quand même avancer, mais on ne s’en rend pas compte : on tourne en rond. Ça n’est jamais assez. Ça n’est jamais assez.

On peut continuer dans les années 1980s.

Mais tout ce que je pouvais ça n’était pas encore assez
Pas assez, pas assez, pas assez

Ah, les années 1980s…

I just can’t get enough
I just can’t get enough

Et, au bout de la route, en 1990, il y a toujours Le Pendule de Foucault, et au bout du Pendule de Foucault, en 1984, il y a Jacopo Belbo :

Je crois qu’il y croyait pour de bon, tant peut le désir déçu. Son file se terminait, et il ne pouvait en être autrement, par la citation obligée de tous ceux que la vie a vaincus : Bin ich ein Gott ?

Bonne nuit.

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