Se méfier de ce qui est prétendu normal

Billet écrit en temps contraint

Je me méfie beaucoup de mot « normal ». Et du mot « anormal ».

Comme je me méfie beaucoup de la dichotomie « naturel » et « pas naturel ».

Le plus possible, j’essaie d’éviter le mot « normal ». Je m’efforce d’utiliser une alternative plus précise. Par exemple, quand il s’agit de phénomènes mesurables statistiquement, je préfère dire « moyenne » ou « médiane ». Quand il s’agit d’une situation sociale, je préfère dire, selon les cas, « habituelle », ou « ordinaire », ou « acceptable », ou « communément acceptée », ou « légale », ou encore « légitime ».

Mais souvent, évidemment, le mot « normal » m’échappe, et comme tout le monde, je l’utilise. A bon ou mauvais escient. Faiblesse humaine.

Le mot « normal » me gêne. Est-ce qu’une situation est « normale » ? Est-ce qu’une personne est « normale » ? Je n’aime pas les questions ainsi posées.

Le mot « normal » charrie souvent un jugement de valeur implicite, caché, dissimulé, mais implacable. Un peu comme des expressions telles que « le bon sens », ou « le sens commun », ou « l’évidence ». Je ne dis pas que ces notions ne sont pas parfois valides, je dis que j’ai appris à m’en méfier. Voir cette lumineuse phrase de Roland Barthes, dans « Mythologies » en 1957 :

On sait que la guerre contre l’intelligence se mène toujours au nom du bon sens.

Qu’est-ce qui est « naturel » ? Qu’est-ce qui n’est « pas naturel » ? Le contraire de « naturel », est-ce juste « artificiel » ?

Prenons l’exemple des produits chimiques et pharmaceutiques. Est-ce naturel, ou normal, de prendre de l’aspirine — ou du paracétamol, ou de l’ibuprofène, ou autre chose — quand on a mal à la tête ? Ces produits, aujourd’hui d’une grande banalité, sont-ils à considérer comme naturels, ou artificiels ? J’ignore si on trouve de l’ibuprofène à l’état naturel, je suppose que l’ibuprofène que je consomme régulièrement a été produit de manière entièrement industrielle, synthétique, artificielle.

Prenons le café. Ou encore le thé, ou le chocolat. Spontanément, on pense que c’est des produits naturels. On a vu des photos des végétaux à partir desquels sont extraits ces produits, on a en tête que ces végétaux poussent dans la terre, on est convaincus que c’est naturel. Mais les processus de fabrication le sont bien peu. Ce sont des processus industriels, qui ont demandé des décennies d’amélioration. Et les habitudes de consommation, sont-elles vraiment naturelles ? Est-ce naturel de boire six expressos bien serrés par jour ? Est-ce naturel de dévorer une plaquette de chocolat par jour ?

Je n’ai pas choisi ces exemples par hasard. Ces produits sont au frontière du dopage. Le café, le chocolat, l’ibuprofène, le paracétamol, ce sont des dopants. Ils permettent à l’organisme humain de fonctionner au-delà ce qu’il pourrait sans eux. Au-delà ce qu’on pourrait appeler un fonctionnement « naturel ». Mais autant il est admis qu’un coureur cycliste shooté à l’EPO ce n’est pas vraiment « naturel » ou « normal », autant pour le travailleur dopé au café il y a un doute — et ne parlons pas du trader camé à la cocaïne.

Ces produits permettent aussi de relativiser la frontière entre licite et illicite. Qu’est-ce qui en vente libre, qu’est-ce qui est sur prescription uniquement, qu’est-ce qui est sur prescription mais peut être détourné ? On a vu des sportifs contrôlés positifs parce qu’ils avaient pris un antalgique basique (je me rappelle plus lequel). Mais inversement, l’EPO rendu célèbre par Richard Virenque et ses confrères à l’insu de leur plein gré, c’est un médicament couramment utilisé pour les patients devant subir une intervention chirurgicale programmée — ça permet au patient d’avoir un bon niveau de globules rouges, et de diminuer le risque de devoir faire une transfusion sanguine en cours d’opération.

Par parenthèse, une perfusion sanguine, c’est naturel, ou ce n’est pas naturel ? C’est normal, ou ce n’est pas normal ?

Est-ce que la souffrance est normale ? En un sens, oui. La souffrance, la douleur, le stress, sont des réactions naturelles, l’organisme est fait comme cela, l’organisme réagit comme cela, l’organisme se défend comme cela. Alors faut-il laisser des gens souffrir ?

La réaction normale devant la souffrance d’autrui est de lui venir en aide, n’est-ce pas ? La cruauté, le sadisme, la malveillance, sont des réactions anormales, n’est-ce pas ?

Je n’en suis plus si sûr, hélas. J’ai vu des méthodes de management qui utilisaient la souffrance et le mal-être des travailleurs comme un indicateur de bon fonctionnement. La douleur n’est qu’une information. Si les travailleurs semblent trop à l’aise, c’est qu’ils ne travaillent pas assez, c’est qu’ils ne sont pas assez sous pression. Tant qu’on ne les voit pas souffrir, c’est qu’on peut rajouter de la pression. Oui, c’est ignoble. Mais ça existe. La situation considérée comme normale, c’est que les travailleurs souffrent, c’est que les travailleurs sont poussés à bout.

David Cronenberg a dit :

La normalité est une expérience plus extrême que ce que les gens veulent communément admettre.

J’ai vu des gens qui, pour tenir dans leur travail, pour résister à la pression, pour taire leurs souffrances, prenaient toutes sortes de produits — et pas juste du café ou de l’ibuprofène. Le Xanax, le Prozac, le Lexomil, est-ce que c’est naturel ? Dans certaines organisations, dans certains métiers, je crains que cela ne soit considéré comme nécessaire, comme recommandé — comme normal !

Faute de pouvoir changer le monde — et nous sommes dans une époque où tout est fait pour convaincre les esprits qu’ils ne peuvent pas changer le monde — faute de pouvoir changer le monde, faute de pouvoir changer les organisations, faute de pouvoir agir sur les causes du stress, de la pression et des souffrance — on invite les individus à agir sur eux-mêmes. A s’adapter. Vae victis !

Le monde contemporain se veut normal, hyper-normal, totalement normal, inflexible, rien à changer, ne touchez à rien. Le monde, le contexte, le système, les systèmes, surtout le système économique et financier, n’y touchez pas, n’imaginez pas une seconde qu’il va évoluer pour accommoder un peu moins mal l’humain. C’est à vous de vous adapter. Le monde n’a pas besoin de vous. C’est à vous de faire des efforts. Touche pas au grisbi, salope !

Alors c’est l’individu qui est prié de se considérer comme naturellement anormal, puis, pour s’adapter, pour devenir normal, c’est-à-dire conforme à la norme, pour devenir acceptable, pour avoir sa place, doit recourir à toutes sortes de choses pas bien naturelles et pas bien normales. Prendre ce qu’il faut pour pouvoir être reconnu comme normal, et s’adapter à l’inacceptable. Et, en passant, si possible, arrêter de penser. Le pot de fer ne changera pas, le pot de terre est prié de trouver les dopages adaptés à son cas.

Et bien évidemment, celui qui ne veut pas, ou celui qui est juste hésitant, malheur à lui. Malheur au déviant ! Malheur à celui qui ne se dope pas, ne se déforme pas, ne s’adapte pas comme les autres ! Malheur à l’anormal !

Je me suis longtemps murmuré cette formule : Tout écart à la norme se paye.

Je n’aime pas le mot « normal ».

Je n’aime pas le mot « naturel ».

Je n’aime pas les injonctions dissimulées derrière des évidences truquées.

Et je suis fatigué.

Bonne nuit.

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