De la fatigue à perdre la tête

Billet écrit en temps contraint

Je suis fatigué.

A partir de quel point de fatigue commence-t-on à perdre la tête ?

A partir de quel point de fatigue perd-t-on sa lucidité, se met-on à dérailler, risque-t-on la sortie de route, et toutes ces sortes de choses ?

Ces derniers mois, j’ai vu passer des symptômes. Des indices. Ou, parfois, je me suis à en chercher. Est-ce que je suis en train de perdre la tête ? Est-ce que je suis juste fatigué ? Quelle est la frontière ?

Ce sont des choses bien triviales, apparemment.

Cherchons quelques exemples. Évitons les situations de la nuit, entre sommeil et mauvais sommeil et réveil anticipé, et toutes sortes d’états intermédiaires. Restons dans des exemples en pleine journée, en pleine période éveillée et consciente.

Ne plus trouver mes mots, bafouiller, se trouver incapable de produire une phrase simple sur un sujet que je maîtrise pourtant mieux que quiconque.

Ne plus me rappeler le prénom d’un collègue, alors qu’il est assis juste à côté de moi, le temps d’une réunion. Craindre le moment où je vais devoir renvoyer sur son travail à lui, et ne pas arriver à le nommer, alors comment le référencer sans le nommer ?

Découvrir une quantité inhabituelle de fautes d’orthographe ou de coquilles dans un mail, ou un billet de blog, ou autre texte produit un jour précédent. Je suis plutôt bon en orthographe, et assez méticuleux. Trop de coquilles, c’est un indice que peut-être personne ne verra, mais pour moi c’est un indice grave. Si j’ai laissé passé trop de coquilles, pour moi, c’est grave.

Il y a des indices que je suis seul à voir.

Il faut peut-être, comme les personnages d’Inception, se doter d’un « totem », un objet qu’on est un seul à connaître, une caractéristique, une couleur, un mot, quelque chose qu’on sera seul à pouvoir interpréter, et qui pourra nous dire si oui ou non, quelque chose ne va pas. Pour Cobb (Leonardo di Caprio), c’est une petite toupie. Pour moi, faute de mieux, ça pourrait être l’orthographe. Ça peut paraître idiot. Ça l’est peut-être.

A partir de quel point de fatigue commence-t-on à perdre la tête ?

Il y a des indices que, consciemment ou non, je vais refuser de voir. Que je vais nier, rejeter, occulter. Le déni est une grande faiblesse humaine.

Il y a des indices que je ne peux pas voir, mais qui sont visibles de l’extérieur. Le regard extérieur peut être vital, même s’il peut mal passer. Le déni, toujours le déni. La tentation de ne pas écouter, de juste envoyer promener, de devenir agressif — tout ça pour nier, pour ne pas écouter, pour ne pas savoir. C’est important d’avoir des gens à qui parler, mais surtout des gens à écouter — c’est facile de parler, écouter c’est plus difficile. Des miroirs, en quelque sorte. C’est terrible de se sentir seul.

A partir de quel point de fatigue commence-t-on à perdre la tête ?

La frontière n’est pas nette. Il n’y a pas un point très clair où tout bascule. Ça doit être pour ça qu’on continue à accumuler de la fatigue, car malgré des alertes, à côté des alertes, on trouvera des éléments rassurants. Et on choisira d’ignorer les uns, et de ne voir que les autres. Le déni, le déni.

A partir de quel point la fatigue devient-elle une souffrance ?

Il s’agit d’une souffrance psychique. Une souffrance qui n’est pas physique, objective, objectivable, mesurable, quantifiable, factuelle — bref, c’est une de ces réalités humaines que déteste notre époque, que nie notre époque. Une souffrance qui n’est pas démontrable ! C’est pas factuel ! C’est juste dans ta tête ! Arrête de nous embêter avec tes conneries ! C’est pas factuel !

Une des caractéristiques les plus détestables de notre époque est ce genre de déni.

Le pire, ce n’est pas qu’on vous épuise — c’est qu’ensuite on vous reproche d’être épuisé. Le malheur est une spirale.

A partir de quel point la fatigue devient-elle être dangereuse ?

Comment un individu devient-il dangereux pour ses semblables ?

Très souvent, le soir, je me dis que je ne suis pas si dangereux que ça, parce que je ne suis qu’un piéton. Je ne vais pas au travail en voiture. Hagard dans le bus, dans le métro, dans le tram, sur un trottoir, je ne suis pas très dangereux. Il faut juste que je fasse attention en traversant les rues. Je me dis souvent ça, le soir quand je suis fatigué. Ça me rassure.

En l’écrivant, je réalise que si je pense cela, précisément, c’est parce que j’ai causé un accident de la route, un soir, il y a bien longtemps.

Faisons court. Je rentrais tard, j’avais eu une journée difficile, j’étais fatigué, nerveux, irrité, je n’arrivais pas à trouver une place de stationnement, j’ai grillé un feu, j’ai heurté un autre véhicule. Il y a eu un blessé léger, des dégâts matériels, des suites judiciaires, amendes, dommages, suspension de permis de conduire, j’ai payé ma dette à la société, comme on dit. Je n’avais pas d’excuse. J’étais juste fatigué.

Je n’avais pas repensé à cette histoire depuis bien longtemps. Elle est pourtant réelle. Et elle est dans ma tête, je sais pas s’il faut dire « refoulée », ou un mot moindre. Elle va y rester. Elle va y retourner. Dans quelques jours je n’y penserai plus à nouveau.

Cet accident ne m’a pas empêché de me ruiner la santé au travail, à nouveau, maintes fois dans les années suivantes, et encore maintenant, dans la période en cours. A quoi ça sert, l’expérience ?

Ma femme, elle, utilise une voiture pour aller à son travail. J’ai été vaguement inquiet, plusieurs fois, à certaines périodes, quand elle rentrait tard, très tard

Je n’avais pas d’excuse. La fatigue n’excuse rien.

A partir de quel point la fatigue devient-elle être dangereuse ?

Je ne suis pas d’un naturel violent — ou, en tout cas, c’est que je crois. Je n’aime pas la violence, le conflit, l’agressivité. Mais, la fatigue ou la colère aidant, de quoi pourrai-je devenir capable ?

Typiquement, je me suis parfois emporté contre ma fille, un soir de réveils incessants, vas-tu enfin dormir ? Vas-tu enfin te tenir tranquille ? Vas-tu enfin nous laisser dormir ? C’est probablement le lot de tous les parents. C’est la vie.

Je n’ai jamais fait de mal à ma fille. Mais j’ai cette terrible impression que peut-être, je pourrais en être capable. Qui peut dire qu’il ne fera jamais de mal à personne ?

A partir de quel point de fatigue commence-t-on à perdre la tête ?

Je suis fatigué.

Bonne nuit.

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