Le capitalisme de l’épuisement

On lit périodiquement de doctes discussions cherchant à qualifier le type de capitalisme dans lequel nous vivons.

Le plus souvent, la dialectique est entre capitalisme anglo-saxon et capitalisme rhénan. Ou bien, existe-t-il un type de capitalisme français ? Que dire du capitalisme japonais ? Que dire du capitalisme de la République Populaire de Chine ? Faut-il une politique de l’offre, ou une politique de la demande ? Capitalisme consensuel ? Capitalisme de marché ?

Ces dernières années, en gros depuis une décennie, je considère qu’on fait face à un capitalisme de pillage. La crise de 2008 a achevé de le mettre à nu. Rien n’a été fait depuis pour le mettre au pas. Ce n’est pas une crise, c’est une escroquerie. On y reviendra.

Un capitalisme de pillage, de pillards, qu’on peut traiter de porcs, de parasites, de voleurs ou de vampires, selon l’humeur. Un capitalisme de prédateurs.

L’entreprise la plus emblématique de ce capitalisme financier décomplexé, de ce capitalisme de pillage, c’est évidemment la banque Goldman Sachs. Le grand article qui, aujourd’hui encore, fait référence sur Goldman Sachs, a été écrit en 2009 par le journaliste américain Matt Taibbi, il commence par ces phrases désormais légendaires :

The first thing you need to know about Goldman Sachs is that it’s everywhere. The world’s most powerful investment bank is a great vampire squid wrapped around the face of humanity, relentlessly jamming its blood funnel into anything that smells like money.

Par toutes sortes de mécanismes, la finance prend tout, le capital prend tout, on laisse au reste — c’est-à-dire in fine au monde réel, au monde humain, aux êtres humains, aux travailleurs, aux consommateurs — le moins possible. Le minimum vital. Et encore.

Essayons de détailler.

Ce capitalisme pille les travailleurs.

Le ministre de l’économie Emmanuel Macron (ex-Rothschild, futur Goldman Sachs) a été assez clair ces dernières semaines : il ne faut surtout pas augmenter les salaires. Autrement dit, les gains de productivité c’est pour le capital, rien que pour le capital. Défoncez-vous dans votre boulot, ne ménagez pas vos efforts, ne comptez pas vos heures, produisez plus, travaillez plus, mais le surplus, c’est pas pour vous, c’est pas pour le travail, c’est pour le capital !

Le banquier Macron n’a fait ainsi qu’officialiser comme parole d’un gouvernement « de gauche » ce qui est la tendance lourde depuis de longues décennies : le partage de la valeur ajoutée est de plus en plus défavorable aux travailleurs. La rémunération du capital passe avant.

Toutes sortes de mécanismes — que je n’ai pas le temps d’énumérer ici ce soir –, toutes sortes de technologies — notamment l’informatique et les outils de surveillance, style ERP — ont permis de serrer les vis comme jamais auparavant, et d’assurer aux détenteurs de capitaux que si bénéfice il y a, si surplus il y a, tout sera pour eux.

Tout ça n’est pas récent. Tout ça vient de très loin. Dilbert, 3 mars 1993 :

PHB: I’ve been saying for years that « employees are our most valuable asset ».
It turns out that I was wrong. Money is our most valuable asset. Employees are ninth.
Wally: I’m afraid to ask what came in eighth.
PHB: Carbon paper.

Et pourtant les travailleurs continuent à se bousiller la santé. Dans un pays que le consensus néolibéral mondialisé considère comme un pays de feignants, la France, les cas de burn-out atteignent des proportions historiques. Définition de « burn-out » : « Le syndrome d’épuisement professionnel est une maladie caractérisée par un ensemble de signes, de symptômes et de modifications du comportement en milieu professionnel. » Épuisement.

Ce capitalisme pille les consommateurs.

Grâce à des pionniers tels que Goldman Sachs, la spéculation financière opère sur à peu près tout désormais. Il fut un temps où elle était limitée aux produits financiers classiques (actions, obligations, etc), ce temps est révolu. En fait, tout devient produit financier, et donc objet de spéculation et de manipulation. A commencer par les matières premières, y compris agricoles.

Quand vous achetez de l’essence, demandez-vous quelle proportion du prix sert à rémunérer les dizaines de traders (ou leurs algorithmes) qui se sont échangés les barils de pétrole des milliers de fois entre son extraction, son raffinage et sa distribution. A chaque « échange » (« trade »), le trader encaisse son petit bénéfice, derrière son écran informatique, à Genève ou à Singapour. Qu’est-ce qu’il aura apporté ? Rien. C’est juste un jeu pour ces voyous, un jeu qui rapporte gros à une poignée de gens, et que payent in fine des milliards de consommateurs.

Quand vous achetez du pain, demandez-vous combien de traders ont spéculé sur le blé. Quand vous achetez n’importe quel produit, en fait, vous payez un petit peu pour rémunérer les spéculateurs. Il n’y a plus beaucoup de produits qui échappent à la spéculation, donc dont les prix ne sont pas en permanence scrutés et manipulés par des opérateurs décidés à faire de l’argent avec de l’argent.

Certes, la spéculation a toujours existé, en un sens. Le paysan a toujours pu avoir la tentation d’attendre une pénurie ou une rumeur de pénurie pour essayer pour vendre sa récolte plus cher. C’est humain. C’était artisanal. Et puis c’était le fait du producteur lui-même. Aucun rapport avec la spéculation planétaire assistée par ordinateur, industrielle, systématique, aveugle, féroce.

Le système financier est partout, prélève sa part sur tout, partout, tout le temps.

Ce capitalisme pille les contribuables.

On critique facilement l’Etat, on se plaint de payer trop d’impôts, ce n’est pas nouveau en France. Du temps de Pierre Bérégovoy, en 1991, Les Inconnus avaient réalisé un clip vidéo absolument mythique sur les « vampires du fisc » :

On est là pour te pomper
T’imposer sans répit et sans repos
Pour te sucer ton flouze
Faut qu’tu craches, faut qu’tu payes
Faut qu’tu craches, faut qu’tu payes
Pas possible que t’en réchappes

Se rend-t-on bien compte que, désormais, la plus grosse dépense de l’Etat Français, c’est les intérêts de la dette publique ? La dette publique, cette merveilleuse escroquerie rendue possible par la mise à l’écart des banques centrales, pudiquement appelée indépendance — et par quelques décennies aussi de mauvaise gestion.

Donnons quelques chiffres arrondis. En 2012, l’Etat français a dépensé 390 milliards, et récolté 300 milliards d’impôts — les 90 milliards restant étant financés par l’endettement. L’impôt sur le revenu a rapporté 59 milliards d’euros à l’Etat français. Les intérêts de la dette publique ont rapporté 46 milliards d’euros aux capitalistes qui avaient prêté à l’Etat français. Le budget de l’Education Nationale (hors cotisations retraites) c’est 44 milliards d’euros.

L’Etat français est prié par toutes sortes de gens bien intentionnés de faire des économies, de couper dans ses budgets, mais il est un poste qui ne diminuera jamais (puisqu’on a décrété qu’il était intouchable), c’est les intérêts de la dette. C’est les rentes servies aux créanciers de l’Etat — qui, eux, pour se refinancer, ont accès aux largesses de la Banque Centrale Européenne, mais c’est un autre débat.

Bref, derrière les vampires du fisc, on retrouve les vampires de Goldman Sachs et confrères — via, bien sûr, quelques paradis fiscaux, à commencer par le Luxembourg, les Iles Caïmans et le Royaume-Uni. 46 milliards en 2012 !

On continue ?

On pourrait continuer longtemps le tableau de ce monde. On pourrait parler du pillage de la planète, et de l’épuisement de ses ressources naturelles — comme on vient d’effleurer l’épuisement de ses ressources humaines. La métaphore de Taibbi peut être généralisée à toutes sortes de dimensions, parfois inattendues. Les tentacules du monstre se faufilent partout. Partout il aspire, il dévore, il pille. Il suce le sang, la substance vitale, l’énergie vitale, d’un nombre sans cesse croissant de facettes de l’activité humaine.

LuxLeaks a mis en lumière un aspect du système qui était déjà largement connu : ce capitalisme évacue ses profits par des canaux bien rodés. A la fin, des capitaux s’accumulent en quantité phénoménale dans une poignée de paradis fiscaux. Et ils ne retournent jamais à l’économie réelle, ils ne seront jamais ni consommés, ni investis. Le sang que ce vampire pompe ne reviendra pas.

La question que je me pose souvent, ces dernières années, c’est : pourquoi suis-je autant fatigué ? Pourquoi sommes-nous, sans doute, des millions de gens épuisés, lessivés, vidés, par le travail, par le coût de la vie, par toutes sortes de contraintes ? Pourquoi toute cette frénésie ? Pourquoi toute cette fatigue ? Pourquoi courons-nous ? Pourquoi sommes-nous épuisés ?

Une partie, au moins, de la réponse est là.

Le mot qui fait le lien est : épuisement.

Capitalisme du pillage. Capitalisme de l’épuisement. Capitalisme de la fatigue.

Il y a forcément une autre métaphore qui vient à l’esprit. La voix de Morpheus, alias Lawrence Fishburne.

The Matrix is everywhere. It is all around us. Even now, in this very room. You can see it when you look out your window or when you turn on your television. You can feel it when you go to work… when you go to church… when you pay your taxes.

1999. The peak of your civilization.

(…) What is the Matrix? Control. The Matrix is a computer-generated dream world built to keep us under control in order to change a human being into this.

Et Morpheus montre à Neo une pile électrique. L’argument du film, à cet endroit, est évidemment bidon (« The human body generates more bio-electricity than a 120-volt battery and over 25,000 BTUs of body heat. »), mais, comme tout le film, c’est une métaphore.

Ce capitalisme a fait de chacun de nous un rat dans une cage, faisant tourner une roue. Notre énergie — notre fatigue fait tourner cette roue. On tourne en rond. Jusqu’à épuisement. Jusqu’à ce que nous soyons épuisés, jusqu’à ce que nous soyons bons à jeter. J’insiste sur un point développé hier : le pire n’est peut-être pas qu’on vous épuise, mais qu’ensuite on vous reproche d’être épuisé.

Je suis fatigué.

Bonne nuit.

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