Ce n’est qu’un mauvais moment à passer

Billet écrit en temps contraint

Le monde est rempli d’objets fractals.

Ma brève définition d’un objet fractal — navré pour les puristes — est qu’il présente des caractéristiques similaires quelque soit l’échelle à laquelle on l’observe. L’exemple le plus classique est un flocon de neige : qu’on le regarde à l’oeil nu, à la loupe, au microscope, on retrouvera des structures similaires. Un autre exemple classique est la côte de Bretagne. Il y en a beaucoup d’autres.

C’est chouette les mathématiques.

La vie est remplie de mauvais moments à passer.

C’est moche la vie.

Il y a des mauvais moments très courts. La cohue dans le métro. Un embouteillage. Une discussion avec une personne inamicale. Une contrariété. Une coupure. Une brûlure. Ça arrive. Ça passe. On passe vite à autre chose. Il y a des centaines d’exemples de mauvais moments à passer.

Et puis il y a des mauvais moments plus longs. Il faut quand même les passer.

Face aux difficultés, les slogans ne manquent pas. Ces bonnes phrases, qu’on se répète, parfois en fanfaronnant, parfois en y croyant, parfois pour se convaincre, parfois pour se consoler : Il faut passer le cap. Il faut passer le col. Il faut serrer les dents. Il faut tenir. Il faut être fort. Il faut de la patience, de la tenacité, de la sérénité, de la détermination, j’en passe et des meilleurs. Ça va passer. On va y arriver. On y croit. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer.

J’aime particulièrement l’expression « Il faut passer le col », parce que j’aime la montagne. On sera mieux quand on sera de l’autre côté. J’aime cette image parce qu’elle suggère aussi qu’il peut y avoir des tunnels, des raccourcis, pour passer plus vite de l’autre côté. Encore faut-il les connaître, les trouver, ou les inventer. C’est une idée d’espoir.

L’hiver est un mauvais moment à passer. Plus je vieillis, plus je le ressens physiquement, douloureusement. Le mois de décembre est peut-être le pire. Le manque de lumière. Les végétaux morts, les feuilles mortes, le froid qui mord, toutes sortes d’agressions du monde minéral contre le monde organique. Il faut tenir bon. On attend le printemps. On espère le printemps. La lumière reviendra. La nuit finira.

En attendant, aujourd’hui, 18 décembre 2014, même si les températures en milieu de journée étaient exceptionnellement douces sur l’Île-de-France, en attendant, aujourd’hui, c’est quand même l’hiver qui arrive, et qui pèse de tout son poids sur les organismes affaiblis. Il va falloir le passer, cet hiver.

Chaque année l’expression « passer l’hiver » me fascine un peu plus, notamment sous la forme future interrogative : « passera-t-on l’hiver ? »

Une maladie aussi, c’est un mauvais moment à passer.

Face à la maladie, il n’y a parfois rien à faire, il faut attendre que l’organisme reprenne le dessus. Dans ces cas-là, les médicaments — typiquement antalgiques, aspirine, paracétamol, ibuprofène — ne guérissent pas, ils ne font qu’atténuer les symptômes, pour rendre moins pénibles le mauvais moment à passer.

En un sens, ces médicaments-là ne servent rien. A rien, sauf à soulager la souffrance. Mais qu’est-ce que la souffrance ? Qu’y a-t-il de plus subjectif que la souffrance ? Qu’est-ce que notre époque méprise plus que la souffrance des gens ordinaires ? Qu’ils serrent les dents et qu’ils se taisent ! Ce n’est qu’un mauvais moment à passer !

Le même raisonnement a cours dans le domaine économique. Que peut faire, que doit faire la puissance publique face à une situation de crise économique ? Rien, répondent les orthodoxes, il faut laisser faire le marché, tout va finir par se rétablir de soi-même. Il faut laisser opérer la main invisible et autres abstractions magiques, de Schumpeter à Hayek en passant par Mellon et autres salopards. Suffering is good. Pain is good. In fine, à long-terme, les équilibres vont se rétablir. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Vous verrez, si on attend suffisamment longtemps, ça va s’arranger. Tant pis pour ceux qui souffrent. Sur le long-terme, ils ne souffriront plus.

Et en face, il y a la phrase la plus connue de Keynes :

In the long run we are all dead.

Mais qu’il faut citer avec le reste du paragraphe pour bien la comprendre :

But this long run is a misleading guide to current affairs. In the long run we are all dead. Economists set themselves too easy, too useless a task, if in tempestuous seasons they can only tell us, that when the storm is long past, the ocean is flat again.

Alors, parfois, il y a des semaines entières qui semblent n’être, n’avoir été, ne pouvoir être, que des mauvais moments à passer.

Parfois c’est des mois entiers. Parfois c’est des années. C’est fractal. A toutes les échelles, on en revient au même constat.

Et ainsi, parfois, j’en arrive à me dire que la vie toute entière n’est qu’un mauvais moment à passer. Un long, très long mauvais moment.

Pourquoi le cacher ? J’en suis là, à nouveau, en ce moment.

Toute la vie n’est qu’un mauvais moment à passer.

Toute la vie n’est qu’une succession de mauvais moments à passer.

C’est la voix de Fabienne Thibeault qui le dit le mieux.

J’ai pas demandé à venir au monde
Je voudrais seulement qu’on me fiche la paix
J’ai pas envie de faire comme tout le monde
Mais faut bien que je paye mon loyer (…)

Pour moi tous les jours sont pareils
Pour moi la vie ça sert à rien
Je suis comme un néon éteint

Ce n’est pas un effet de ma « mid-life crisis » (ou « crise de la quarantaine »). J’ai déjà eu cette idée il y a longtemps. Je suis déjà passé par là.

A quoi bon continuer alors ? Il n’y a que des mauvais coups à prendre. Il n’y aura jamais rien d’autre que des mauvais coups à prendre. A des mauvais moments à passer succéderont d’autres mauvais moments à passer.

On se dit, on me dit, qu’il faut passer à autre chose. Et puis je me dis à quoi bon ? A quoi bon fuir ? A quoi bon aller reconstruire ailleurs, à quoi bon surmonter, à quoi bon s’adapter ? Quand ce sera plus ça qui ira pas, ça sera autre chose. Et dans la plupart des cas, ce seront juste les mêmes démons, ceux qui sont dans la tête, ceux qu’on emmène avec soi où qu’on aille parce qu’ils sont dans la tête, ceux qui sont encore vivants dans la tête même après que leur origine soit morte, telle Mal dans Inception. Ça ne s’arrêtera jamais. Il n’y aura jamais de répit. Jamais, jamais, jamais.

On se dit, on me dit, qu’il y a aussi parfois des bons moments. Admettons.

Ce qui change peut-être avec l’âge, c’est qu’on voit se fermer les horizons. Il est trop tard pour ceci ou pour cela. Il est trop tard pour rattraper, il est trop tard pour corriger, il est trop tard juste pour être. On n’a plus le temps.

Et puis avec l’âge, on n’a plus envie. Plus envie. Pas envie. A quoi bon ? A quoi bon ?

J’ai plus envie de me battre
J’ai plus envie de souffrir (…)
Laissez-moi me débattre
Venez pas me secourir
Venez plutôt m’abattre
Pour m’empêcher de souffrir

Je suis fatigué. Je suis fatigué.

Je voudrais que ça s’arrête. J’en ai marre de souffrir. J’en ai assez de subir. J’en ai assez de m’adapter. J’en ai assez de me justifier. J’en ai assez de m’excuser. Je voudrais juste être vivant.

Mais ce n’est peut-être juste qu’un mauvais moment à passer.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour Ce n’est qu’un mauvais moment à passer

  1. Marc68 dit :

    Bonjour , Si j’avais votre qualité d’écriture (au moins vous avez cela) j’aurais exactement écrit la même chose.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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